« Je ne dors pas la nuit », confesse mardi la survivante d’Auschwitz Renée Gancz dans son appartement ensoleillé de Tel-Aviv.

L’énergique grand-mère de 87 ans, originaire d’Oradea, en Roumanie, et moi nous sommes rencontrées avant de voyager ensemble le 27 janvier pour la commémoration à Auschwitz du 70e anniversaire du camp. C’est ma première fois là-bas – pour elle, c’est la première fois depuis son retour de déportation et les meurtres de 100 membres de sa famille qu’elle se rend sur place.

Nous sommes toutes les deux nerveuses à l’approche du voyage.

C’est un voyage que cette femme impeccablement coiffée repousse depuis des décennies, mais quand elle a été approchée cet automne par le Congrès juif mondial pour se joindre à une délégation de 100 survivants, elle a accepté immédiatement.

« Oui. Maintenant. Parce qu’il n’y a plus de temps pour réfléchir. Il le faut. »

Pour son second mari, Shmouel Gabor, 99 ans, – elle l’a rencontré dans un oulpan lors de son alyah faite depuis la Roumanie en 1966 – , ce voyage, c’est « sa vengeance ».

Les survivants de l'Holocauste Shmuel Gabor (99 ans) and Renée Gancz (87 ans) dans leur appartement de Tel-Aviv le 20 janvier 2015 (Crédit : Amanda Borschel-Dan/The Times of Israel)

Les survivants de l’Holocauste Shmuel Gabor (99 ans) et Renée Gancz (87 ans) dans leur appartement de Tel-Aviv le 20 janvier 2015 (Crédit : Amanda Borschel-Dan/The Times of Israel)

Jusqu’à présent, elle a été réticente – physiquement et mentalement – à l’idée de s’y rendre. Mais aujourd’hui, elle dit qu’elle doit y aller. Pour voir et ressentir.

« Tous mes amis me disaient, ‘Vous êtes tellement optimiste, quand vous venez à Auschwitz, vous devenez malade’. »

C’est cette sombre chute libre vers le désespoir qui m’a éloignée jusqu’à présent des camps d’extermination. La perte d’un fils et d’un frère en 1995 s’est entremêlée de manière indélébile à l’immense tragédie de la Shoah.

Lehavdil, comme on dit en Israël en essayant de comparer, mais sans comparer, des pommes et des oranges.

Mon frère Nick, mort d’un mélanome à 22 ans, chancelait sur les mêmes jambes grêles et avait le même regard figé que ceux qui apparaissent dans les images choquantes des morts et des mourants qui apparaissent dans les documentaires de la Shoah.

‘Vous êtes tellement optimiste, quand vous venez à Auschwitz, vous devenez malade’

J’avais presque 20 ans et j’étais prise dans ma propre spirale face à la dépression, quand il est mort à la maison. Sa mort fut un signal d’alarme qui m’a poussé à choisir de penser et de vivre positivement – tant que je le pouvais encore.

Maintenant, après la mort de ma mère d’un cancer du sein en avril, il est temps de démêler mes pertes de la Shoah, et de pleurer chaque tragédie en tant que telle.

Cet article est une expérience – une quête personnelle aux côtés du voyage de Renée.

En tant que journaliste, je devrais utiliser un vernis de professionnalisme pour raconter de façon objective l’histoire de Renée (et à la fin de ce projet, peut-être qu’il aurait mieux valu que ce soit elle qui l’écrive). Mais son histoire est trop horrible pour la comprendre véritablement.

« Ceux qui n’étaient pas au lager [l’abrégé du mot allemand Konzentrationslager] ne peuvent pas comprendre », dit-elle.

La puissance de la pensée positive existentielle

Renée, qui décrit des témoignages de morts de toutes sortes, rayonne de vie. L’enthousiasme se propage sur elle, même si elle a perdu tout le monde, a l’exception de sa mère, à cause des nazis – et de leurs complices roumains et hongrois.

Elle est un étonnant exemple empirique de la puissance de la pensée positive.

« J’aime vivre, j’aime travailler, j’aime la danse, et des bons livres à lire, des bons amis, de la musique – et tout ce monde », s’exclame-t-elle avec une vigueur que des femmes qui ont la moitié de son âge trouveraient enviable. Renée continue à travailler jusqu’à aujourd’hui pour Uj Keletau, un journal en hongrois basé en Israël.

Avant que nous puissions vraiment commencer à aborder son histoire, elle se préoccupe de moi, de mes mains froides, envoie Shmuel me faire du thé, me pose des questions sur mes six enfants, veut voir leurs photos (elle me montre des photos de ses petits-enfants) et surtout, me demande si j’ai un chien. J’en ai un.

Me faisant savoir que je viens de passer un obstacle sur la voie de son amitié, elle me dit « J’adore les chiens » et me montre un beau livre sur des animaux. Elle me parle de son cocker et de son berger allemand maintenant disparus.

« J’étais un chien dans une vie antérieure », s’amuse-t-elle.

Renée Gancz, survivante de l'Holocauste, admirant son tableau préféré dans son appartement de Tel-Aviv le 20 janvier 2015 (Crédit : Amanda Borschel-Dan/The Times of Israel)

Renee Gancz, survivante de l’Holocauste, admirant son tableau préféré dans son appartement de Tel-Aviv le 20 janvier 2015 (Crédit : Amanda Borschel-Dan/The Times of Israel)

C’est une femme qui sait que sa vie est un miracle.

Elle parle de trois fois où elle a frôlé de près l’Ange de la Mort, le Dr Josef Mengele, qui a été captivé par la beauté enjouée de Renee, âgée de 16 ans à son arrivée à Auschwitz en 1944. Trois fois ? il a ordonné à un Kapo de la caserne de lui donner une part de saucisse et du pain.

Elle reconstitue des moments de sa vie sous l’époque des nazis, imitant leurs mouvements et ceux de la jeune Renée, petite mais rusée.

Pour imiter les nazis, elle se dresse sur la pointe des pieds et sur des marches, balançant ses bras à angle droit. Tandis que lorsqu’elle joue la jeune Renée, elle s’accroupit légèrement, regardant les grands gardiens, tout-puissants, avec une expression innocente sur son visage.

« Tous mes amis sont morts, mais c’est naturel. Ce qui est né, doit mourir »

« Tous mes amis sont morts, mais c’est naturel. Ce qui est né, doit mourir », dit-elle.

Mais ce qui n’est pas naturel, c’est quand un enfant meurt avant ses parents, et j’ai vu mes parents irrévocablement changés par la mort de Nick.

Ce qui est peut-être plus difficile encore à supporter, c’est d’être un enfant responsable de la vie de sa mère.

Renée, au moment de monter dans un wagon à bestiaux coincée avec 90 Juifs et sans eau, ni nourriture, ni toilettes sur le chemin vers Auschwitz, a été informée par son père qu’elle était responsable de la survie de sa mère Bella.

Elle dit que c’était un bon arrangement puisque lui, Laslo, devrait veiller sur son petit frère Nikolai, alors qu’elle, elle devait protéger Bella, qui était une âme douce et religieuse. Elle a pris cela comme un ordre.

« Quand mon père disait quelque chose c’était kadosh [saint] », résume-t-elle.

Renée Gancz, survivante de la Shoah, et sa famille avant leur déportation à Auschwitz. De gauche à droite :son frère  Nikolai, sa mère Bella, Renée, et son père Laslo (Crédit : Autorisation de Renee Gancz )

Renee Gancz, survivante de la Shoah, et sa famille avant leur déportation à Auschwitz. De gauche à droite :son frère Nikolai, sa mère Bella, Renee, et son père Laslo (Crédit : Autorisation de Renée Gancz )

Bella a survécu, aux côtés de sa fille, passant d’Auschwitz au KL Stutthof à Dantzig (aux travaux agricoles) avant d’être embarquée dans la marche forcée a travers l’Allemagne. Elle est revenue dans leur ville roumaine après la guerre pour attendre son mari et son fils, et elle est morte d’un cancer en 1953.

Laslo et Nikolai ont été assassinés fin avril, deux semaines avant la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe.

« J’ai tenu ma parole ; pas mon père », commente-t-elle.

Après avoir rencontré Renée, j’ai essayé de replacer son histoire dans son contexte. Comme de l’huile sur le Téflon, mes pensées glissaient au fur et a mesure de ce que je lisais et me souvenais des leçons claires de mon ancien et dynamique professeur de l’histoire de la Shoah, John Efron.

Histoire de l’Holocauste

C’était comme aller à un concert de rock chaque semaine. La star, un jeune prof australien, se produisait devant un amphi rempli de 400 étudiants de l’université de l’Indiana.

En montant sur scène, il ajustait son micro et redressait ses lunettes de hipster et sa veste, et immédiatement une anticipation surnaturelle remplissait la salle. Nous attendions, nous préparant à ce fascinant voyage hebdomadaire dans les entrailles de l’humanité.

John Efron, président de la chaire Koret d'Histoire juive à l'Université de Californie-Berkeley (Crédit : Autorisation de John Efron)

John Efron, président de la chaire Koret d’Histoire juive à l’Université de Californie-Berkeley (Crédit : Autorisation de John Efron)

Professeur Efron rit quand je lui décris cette scène de 1998. Aujourd’hui, il est le président de la chaire Koret d’Histoire juive à l’Université de Californie-Berkeley, où il est un spécialiste de l’histoire culturelle et sociale de la communauté juive allemande. Il est sans doute le professeur le plus populaire sur le campus de l’Université d’Indiana.

Efron attribue modestement cette popularité à la période, qui avait engendré ce qu’il appelle « une certaine américanisation de l’Holocauste ».

Les années 1990 ont été celles de « La Liste de Schindler », de l’ouverture du Musée de l’Holocauste à Washington et d’un grand nombre de commémorations et des cours sur la Shoah dans les universités à travers le pays.

« C’est devenu une partie de la culture américaine », m’a-t-il expliqué la semaine dernière au téléphone. Néanmoins, il ne s’était « pas attendu à un public aussi nombreux dans l’Indiana ».

« C’était excitant, d’un point de vue personnel, d’être en mesure d’avoir une classe de 400 étudiants – ça me plaisait, de faire ce que je faisais. C’était important », raconte Efron, dont la mère avait fui la Pologne avant la Seconde Guerre mondiale. La communauté juive australienne qu’il avait connue dans les années 1960 et 1970 était ce qu’il appelle une « communauté de réfugiés-survivants ».

« J’étais profondément et personnellement investi dans le sujet et ça a dû se sentir pendant mes cours », explique Efron.

« Mes sens du choc et de l’horreur ne sont pas diminués; ils sont, en fait, renouvelés chaque fois que je l’enseigne »

Quelque 17 années après avoir assisté à ses conférences, je me souviens qu’Efron a commencé le cours en parlant du génocide arménien comme la possibilité ouverte d’un génocide à grande échelle.

Il a parlé des différentes méthodes de mise en œuvre de la solution finale, passant des fusillades aux camions transformés en chambres à gaz mobiles, jusqu’à l’évolution des gazages systématiques observés dans les camps d’extermination comme celui d’Auschwitz.

C’était un enseignant passionné, ironique, et méthodique. Il savait aussi s’habiller élégamment.

« C’était un spectacle, et je ne dis pas ça de façon péjorative, vous aviez 400 personnes qui venaient vous voir parler pendant une heure et vous deviez retenir leur attention. »

Je lui dis que je me prépare à aller à Auschwitz pour la première fois et que je suis nerveuse à l’idée d’écrire sur le sujet. Je lui demande si, au fil des décennies, il était devenu émotionnellement plus facile pour lui de se plonger dans ce sujet.

« Je dirais que ce n’est pas devenu plus facile d’enseigner. Du premier jour où j’ai enseigné jusqu’au semestre dernier, il m’arrive de me sentir mal, presque de m’étrangler, aux mêmes instants de la conférence que la première fois lorsque je l’ai enseignée – même si j’essaie de le cacher », répond-il.

« Ce n’est pas un obstacle, cela ne doit pas m’empêcher de traiter le sujet », ajoute-t-il.

Lancer la mort sur les wagons

Renée semble presque blasée en décrivant les horreurs d’Auschwitz, le camp où plus d’un million de Juifs ont été assassinés. Elle raconte les gens jetant des morts à sa droite et à sa gauche tout le temps. Elle relate ses camarades de baraquement prenant les morts par leurs mains et les jambes en les jetant sur une pile de plus en plus élevée ; elle imite les bras et les jambes molles des morts.

« Horrible. »

Elle parle des Hongrois, qu’elle hait ouvertement, qui mettaient les Juifs en rangées de trois, pour économiser des balles en tirant sur le premier, le projectile poursuivant sa course mortelle d’un corps décharné à l’autre.

«J’ai une centaine d’histoires à vous raconter »

La nourriture représentait le pouvoir dans les camps, et en tant que travailleuse agricole, elle a réussi à infliger la vengeance, ou même le pardon.

« J’ai une centaine d’histoires à vous raconter, dit-elle. Je suis ici… J’ ai de la chance. »

Nous faisons des projets provisoires pour aller visiter ensemble Auschwitz le lendemain de la cérémonie. Elle dit qu’elle aimerait bien, sans se soucier de son âge.

Je quitte son appartement de Tel-Aviv impressionnée par cette femme extraordinaire, et par son mari étonnamment actif et brillant (j’ai vérifié sa carte d’identité et il a vraiment 99 ans), d’une manière apaisée.

Pour ma prochaine visite, Renée dit qu’elle va cuisiner pour moi. Je vais peut-être demander du pain sec et du schmaltz, et nous allons discuter de nos deux frères prénommés Nick.