Pour Yair Lapid, son entrée en politique n’a pas été la plus douce. Il est arrivé à la Knesset il y a 15 mois à la tête d’une liste de 19 débutants, dont la mission est d’amener un nouveau dynamisme à la législature, de la transparence et une représentation authentique des intérêts du peuple – tout du moins les intérêts de la classe moyenne israélienne qui a voté pour lui.

Après des semaines de négociations entre la coalition, il est entré au gouvernement à la fonction ingrate de ministre des Finances – une mission pour laquelle il n’a pas particulièrement de formation, une dans laquelle, au début tout du moins, il avait l’air un peu perdu, pas moins que lorsqu’il créa le personnage fictif « d’Israélien moyen », Ricki Cohen, qui, si elle avait existé, s’en serait considérablement mieux sortie que la cause de la tranche démographique qu’il défend ostensiblement.

Pourtant, ces derniers temps, Lapid sent clairement qu’il est revenu sur la côte ascendante.

Il a été capable de faire passer des éléments clés de son programme de campagne, notamment une réforme électorale, et, une législation pour augmenter graduellement le nombre de jeunes hommes ultra-orthodoxes servant dans l’armée de défense d’Israël et dans la main-d’œuvre.

Alors que beaucoup contestent les spécificités de ce nouveau projet de loi – les ultra-orthodoxes jurent d’y résister et sont indignés par les sanctions pénales prévues ; les critiques arguent que cela ne va pas assez loin – Lapid est ravi par les termes de ce projet et, dans cette interview accordée au Times of Israel, il persiste à dire qu’il a déjà l’effet escompté.

On a échangé dans son bureau au ministère des Finances à Jérusalem au moment même ou le Fatah et le Hamas mettaient par écrit leur accord de réconciliation, une évolution que Lapid et ses collègues ministériels n’avaient pas vu venir, et qui va présenter de nouveaux challenges au leader du parti Yesh Atid largement considéré comme centriste.

Le jour suivant, Lapid et la tête du parti plutôt conciliante Hatnua, Tzipi Livni, ont voté avec leurs collègues ayant des vues plus dures en faveur d’une décision unanime du cabinet restreint, à savoir la suspension de toutes négociations avec Mahmoud Abbas suite à sa réconciliation avec le groupe terroriste du Hamas.

A en juger par les commentaires de Lapid de cette interview, et les profondes craintes qu’il exprime au sujet des intentions des Palestiniens, il ne suivra pas la demande du leader de l’opposition du Parti travailliste Isaac Herzog et quitter la coalition à cause de ce problème.

Benjamin Netanyahu et Yair Lapid (droite) (Crédit : montage Miraim Alster/Moshe Shai/Flash 90)

Benjamin Netanyahu et Yair Lapid (droite) (Crédit : montage Miraim Alster/Moshe Shai/Flash 90)

Dans le jeu du « blâmons celui qui a détruit le processus de paix », son doigt ne pointe sûrement pas vers le Premier ministre Netanyahu. Extraits.

Times of Israel : Votre père était en politique. Vous connaissez ce monde. Il ne vous était pas inconnu. Vous y être entré avec le désir d’être différent. Vous avez amener une liste de 19 débutants. Certains d’entre eux sont des personnes merveilleuses, qui n’ont jamais été à la Knesset avant. Mais cela ne se passe pas sans accrocs. Beaucoup diraient même que vous vous en sortez très mal. Est-ce que c’est pire que vous ne l’imaginiez ?

Yair Lapid : Ce n’est pas aussi dur que l’on peut le penser. Pour être différent, il faut d’abord comprendre sur quoi on veut être différent. Cela nous a pris du temps. On a dû avoir un temps d’adaptation. Bien sûr, on a fait des erreurs.

Le changement est quelque chose que tout le monde aime en théorie et déteste en pratique. On était et on est toujours en train de se battre contre des forces importantes. Quand on s’est attaqué à l’inégalité du fardeau [les ultra-orthodoxes ne faisaient pas l’armée], il s’agissait d’une bataille contre un groupe religieux.

Quand on a changé le système électoral [élevant le seuil électoral, réduisant les membres du cabinet ministériel, et rendant difficile la chute d’un gouvernement en plein milieu de son mandat], c’était une bataille contre de très puissantes forces politiques.

Maintenant, je passe la moitié de mon temps sur les logements, à réduire les prix, à me battre contre des lobbys économiques puissants.

C’est une bataille constante. Je ne me plains pas. J’ai une vie meilleure que je n’avais il y a un an.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

Elle a plus de sens maintenant.

Parce que … ?

Je sais maintenant comment changer les choses. Cela demande un certain savoir-faire pour pouvoir présenter au gouvernement un nouveau grand projet pour aider les survivants de l’Holocauste en ajoutant un milliard de shekels (280 millions de dollars) par an.

Maintenant je sais comment le gérer, comment faire un budget, prendre cet argent là où ce n’est pas urgent ou bien nécessaire.

Les autres demandes budgétaires sont importantes aussi, mais les survivants de l’Holocauste sont en train de mourir et ce sont les 3,4,5 dernières années où nous pouvons nous occuper d’eux.

Vous voulez dire que vous avez appris les ficelles du métier ?

La première année est toujours difficile.Quelqu’un m’a tout juste demandé si on payait pour ma formation. Je lui ai répondu, ‘eh bien, peut-être un petit peu, mais l’alternative serait de ne jamais avoir de nouvelles personnes’. C’est le prix de la démocratie.

Parlons du problème diplomatique et de la sécurité avec les Palestiniens et la difficulté de la coalition de composer avec. Vous êtes dans une coalition qui n’a aucune majorité sur les positions centristes que vous prendriez sur le processus de paix.

Il y a une majorité claire chez les Israéliens pour un accord de séparation – je n’appelle pas cela un accord de paix – avec les Palestiniens. Beaucoup d’Israéliens pensent que c’est une chose qui doit se produire aussi bien pour des raisons de sécurité que pour garder l’identité juive de ce pays.

De ce fait, s’il y avait ce genre d’accord présenté à la Knesset, l’opposition le soutiendrait et il y aurait une grosse majorité. Si cela était soumis à référendum, cela obtiendrait la majorité.

S’il y avait une élection à ce sujet, il y aurait une majorité pour protéger la sécurité d’Israël.

Une manifestation contre la libération de prisonniers palestiniens, des photos de leurs victimes sont accrochées, Jérusalem, le 1er avril 2014 (Crédit : Ahmed Gharabli)

Une manifestation contre la libération de prisonniers palestiniens, des photos de leurs victimes sont accrochées, Jérusalem, le 1er avril 2014 (Crédit : Ahmed Gharabli)

Même si vous acceptez que le fait que les Palestiniens mettent des bâtons dans les roues, est-ce qu’il n’y pas plus qu’Israël aurait pu faire, que quelqu’un quelle que soit sa couleur politique aurait aimé faire ? Par exemple, n’auriez vous pas voulu que le gouvernement ait le courage de dire qu’il ne construirait pas dans les zones qu’il ne compte pas détenir ?

Oui, et cela sera sur la table s’il y a d’autres négociations…

Cela ne va pas probablement arrêter les constructions qui ont déjà été commencées mais il n’y aura probablement pas de nouveaux immeubles.

J’aurais préféré ça que la libération de prisonniers. Mais je fais partie de la coalition et je pense que c’est la meilleure coalition capable d’aboutir à un accord de paix parce qu’aux yeux du public, elle est plus fiable, si nous pouvons obtenir un accord. Cela a été tenté de gauche à droite et au centre, et la seule chose que nous pouvons faire est de continuer d’essayer.

Il y a une question qui me hante, qui est de savoir si les Palestiniens veulent vraiment avoir leur propre Etat. Je ne suis pas sûr de cela. À certains égards, peut-être devrons-nous vraiment leur tordre le bras afin pour créer la « Palestine » libre.

Vous n’êtes pas sûr qu’ils veulent un Etat. Alors, que veulent-ils ?

Il y a quelque chose de commode à être la victime éternelle. Avec la création d’un pays, et nous le savons mieux que la plupart des pays, la cérémonie à l’ONU est agréable, chanter l’hymne national pour la première fois est fantastique.

Mais alors la réalité envoie des coups de pied et vous devez construire votre propre compagnie d’électricité et percevoir des impôts et construire des maisons et des routes et lutter contre la corruption et combattre le terrorisme et toutes ces choses atroces que les pays font.

Et parfois, vous regardez les Palestiniens et vous vous demandez si oui ou non ils ont cela en eux. J’espère que oui et je pense que nous devrions les pousser dans cette direction.

Les Palestiniens sont le premier pays dans l’histoire qui traite l’Indépendance comme un jeu à somme nulle. Ils disent soit vous nous donnez 100 % de ce que nous voulons soit nous ne voulons rien.

Est-ce important pour vous qu’ils nous reconnaissent comme un Etat juif ?

Je n’ai pas besoin de la reconnaissance d’Abu Mazen [Abbas] pour que ce soit un Etat juif. L’idée de base d’Israël, l’idée sioniste – et je suis un sioniste fervent – c’est de vouloir créer un Etat et de dire aux gens, à tous les Gentils du monde, que peu nous importe si vous nous reconnaissez ou non. Nous nous reconnaîtrons tous seuls. C’est pourquoi mon père est venu ici et n’est pas allé à New York.

Parlons de quelques questions locales. Le projet de loi sur la conscription, va-t-il vraiment fonctionner ?

Il fonctionne déjà. Il a effectivement commencé à fonctionner l’année dernière, parce que nous imposons des quotas : 3 300 [conscrits ultra-orthodoxes] au courant de l’année 2013, 3 800 en 2014 et ainsi de suite. C’est progressif. En 2013, ils ont dépassé le quota prévu. Et ils dépasseront le quota pour 2014.

Les sanctions économiques ont déjà des conséquences. Si quelqu’un reçoit une lettre de convocation à l’enrôlement et ne se présente pas, il reçoit une lettre d’avertissement, puis il reçoit une amende. Et sa yeshiva reçoit une amende. Alors, ils commencent déjà à se présenter.

Des juifs ultra-orthodoxes manifestent contre la conscription universelle dans les rues de Jérusalem le 2 mars 2014 (Crédit : Yaakov Naumi/FLASH90)

Des Juifs ultra-orthodoxes manifestent contre la conscription universelle dans les rues de Jérusalem le 2 mars 2014 (Crédit : Yaakov Naumi/FLASH90)

Vous pensez que la loi va fonctionner, qu’elle est bonne ?

Oui, je pense que nous avons fait le bon choix. Nous aurions pu faire la chose symbolique, en disant que tout le monde à l’âge de 18 sera immédiatement enrôlé, ce qui est ce que les puristes voulaient que nous fassions.

Et je l’ai dit, permettez-moi de vous renvoyer à la plate-forme de Yesh Atid que nous avons publiée avant les élections, où nous avons dit que nous le ferions progressivement et modérément, en s’assurant que cela fonctionne vraiment.

Je n’ai pas besoin de déclarations. Je veux une vraie loi qui fera que la jeunesse ultra-orthodoxe ira à l’armée, puis sur le marché du travail. Des dizaines de milliers d’entre eux vont sur ​​le marché du travail aujourd’hui, ce qui est aussi important, incroyable.

Sur le logement, votre idée de supprimer la TVA pour les primo-accédants – sans doute les seules personnes qui vont en bénéficier sont les constructeurs?

Non, nous avons un système de surveillance global. Nous savons combien les maisons coûtent dans chaque quartier en Israël. Les constructeurs ne pourront pas faire augmenter les prix. Nous avons un système gouvernemental qui ne les laissera pas faire. Et les jeunes couples ne les laisseront pas faire.

N’est-ce pas une incroyable ancienne façon d’ntervenir, presque communiste, plutôt que de recourir à la véritable solution qui consiste à libérer plus de terres ?

Je suis loin d’être un communiste. Ecoutez, le logement en Israël est différent parce que 93 % des terres appartiennent à l’Etat. Le plan va fonctionner. Ça marche déjà. Le marché s’est apaisé.

Qui Yesh Atid va-t-il soutenir aux élections présidentielles ?

Nous avons une réunion du parti la semaine prochaine pour en discuter. Donc, je n’ai pas encore de préférence.

Et Premier ministre. Voulez-vous toujours être Premier ministre ? (L’an dernier, Lapid s’était exprimé de façon confiante sur l’idée que les prochaines élections feraient de lui un Premier ministre.)

Vous savez, j’ai fait tellement d’erreurs. Mais je ne fais rarement deux fois la même erreur. Parler de ce sujet est toujours une erreur.