A Bnei Brak, la compassion pour les demandeurs d’asile africains est de mise
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A Bnei Brak, la compassion pour les demandeurs d’asile africains est de mise

Alors que des milliers de personnes attendent près du bureau de l'immigration en plein soleil, des ultra-orthodoxes installent des tentes et recouvrent les graffitis anti-africains

Des demandeurs d'asile africains attendent pendant des heures à l'extérieur pour tenter de déposer leur demande d'asile au bureau de l'Autorité de l'immigration, de la population et des frontières à Bnei Brak, le 13 février 2018. (Miriam Alster/Flash90)
Des demandeurs d'asile africains attendent pendant des heures à l'extérieur pour tenter de déposer leur demande d'asile au bureau de l'Autorité de l'immigration, de la population et des frontières à Bnei Brak, le 13 février 2018. (Miriam Alster/Flash90)

La question des demandeurs d’asile africains ne fait plus la Une depuis l’abandon par le Premier ministre Benjamin Netanyahu des expulsions forcées le mois dernier. Pourtant, des centaines de personnes attendent encore quotidiennement et pendant des heures de pouvoir renouveler leur visa temporaire, sous un soleil brûlant, aux abords d’un complexe rempli d’ordures dans la ville de Bnei Brak, à proximité de Tel Aviv.

Effarés face à cette situation, un petit groupe de militants religieux du quartier a pris sur lui d’apporter de l’ombre aux migrants, de mettre en place des toilettes et de fournir des fauteuils aux personnes alignées dans cette file d’attente importante.

« Il y avait des piles d’ordures énormes ici, cela sentait l’urine, il y avait des vieux matelas partout », raconte Faigy Lifshitz, principale organisatrice du mouvement Haredim Against the Deportations, qui utilise un faux nom en raison des menaces reçues pour son engagement. « C’était pire qu’un zoo d’un pays du tiers-monde ».

Au mois de février, l’Autorité de la Population et de l’Immigration a soudainement transféré les bureaux de requête d’asile, qui étaient situés au sud de Tel Aviv où vivent la majorité des demandeurs, à Bnei Brak. La structure de Bnei Brak est le lieu où tous les travailleurs étrangers, et notamment les demandeurs d’asile, doivent aller renouveler leurs visas. Les demandeurs d’asile reçoivent des visas temporaires qui durent entre trois et six mois, et ils sont tenus de les renouveler avant expiration afin d’éviter les expulsions ou les emprisonnements.

Faigy Lifshitz tourne le dos à la caméra, au bureau de l’Autorité de la population et de l’immigration après le rush du matin, à Bnei Brak, le 23 mai 2018 (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israel)

En raison de taux faibles d’approbation des dossiers, les demandeurs d’asile affichent une certaine réticence à déposer une requête. L’Autorité de la population et de l’immigration n’a accepté jusqu’à maintenant que 10 Erythréens et un Soudanais – un taux d’acceptation de seulement 0,056%, selon la hotline pour les réfugiés et les migrants. Mais le plan de Netanyahu prévoyant l’expulsion de milliers d’Africains les a encouragés à soumettre des demandes.

Entre le renouvellement des visas et la remise des dossiers de demande d’asile, la situation est devenue intenable dans les bureaux de Bnei Brak. Selon Lifshitz, le complexe clôturé à l’extérieur – où les gens s’alignent dans une file d’attente avant d’entrer dans les bureaux du gouvernement – accueille parfois jusqu’à 3 000 personnes qui sont dans l’incapacité de se protéger du soleil ou de la pluie. Certains d’entre eux restent ainsi pendant des jours.

« C’est la première fois que j’ai véritablement ressenti de la honte en tant qu’Israélienne, où j’ai été embarrassée d’être citoyenne israélienne », explique Lifshitz. « Même quelqu’un de favorable aux expulsions les traite au moins comme des êtres humains. C’est un bureau gouvernemental, les gens ont l’obligation de venir ici. »

Un certain nombre de militants et de bénévoles viennent également pour aider à soulager cette situation. Yonit Naftali d’Elifelet, une organisation qui vient en aide aux enfants demandeurs d’asile à Tel Aviv, supervise un groupe de 60 bénévoles qui se succèdent dans le complexe, à tour de rôle. Ils s’assurent que les demandeurs d’asile sont en mesure de comprendre les documents qu’ils ont reçus du bureau et qu’il y a une présence militante israélienne à tous les instants.

D’autres font des dons, notamment la blogueuse du Times of Israel Diana Lipton et son époux Chaim, qui ont offert 18 500 shekels pour acheter des tentes qui puissent protéger les migrants du soleil et Phillipa Friedland, directrice-adjointe du centre interconfessionnel pour le développement durable, qui est parvenue à collecter plus de 10 000 shekels pour garantir l’installation de toilettes mobiles. Friedland et un représentant de la communauté érythréenne nettoient eux-mêmes les toilettes, la maintenance hebdomadaire assurée par l’entreprise n’étant pas suffisante face à l’abondance des utilisateurs.

Les demandeurs d’asile se sont aussi organisés. Une boutique informelle est apparue, ainsi que des vendeurs proposant toutes sortes de produits – depuis des parfums jusqu’à des pochettes en plastique pour les visas temporaires. La semaine dernière, la municipalité de Bnei Brak a démantelé certaines des tentes de protection où les vendeurs s’étaient installés, affirmant que ce marché informel était devenu chaotique.

Des demandeurs d’asile entrepreneurs ont lancé des commerces informelles offrant du café ou des en-cas aux centaines de personnes qui attendent de pouvoir entrer dans le bureau de l’Autorité de la population et de l’immigration de Bnei Brak, comme ces vendeurs photographiés le 23 mai 2018 (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israel)

Atakliti Avraham Michael, un demandeur d’asile africain, est devenu le maire de facto du complexe. Depuis quatre mois, Michael, qui travaillait auparavant comme aide dans une maison de retraite de Herzliya, vient dorénavant tous les jours à Bnei Brak, entre 6 heures 30 du matin et 16 heures, pour gérer la foule des demandeurs d’asile. Il maintient l’ordre dans la file indisciplinée, il intervient comme médiateur dans les conflits qui surgissent entre les individus contraints d’attendre pendant des heures et il est le principal agent de liaison entre les gardiens de sécurité de l’Autorité de la Population et de l’Immigration et les demandeurs d’asile.

« Haredim Against the Deportations » est un groupe relativement modeste d’environ 20 membres actifs, dit Lifshitz. Mais Michael affirme que leur présence est un élément qui émeut les demandeurs d’asile. Lorsque les membres de la petite organisation ont recouvert des graffitis racistes qui avaient été peints à la bombe sur les clôtures, Michael a envoyé la photo des ultra-orthodoxes les effaçant à des centaines de gens. Il voulait que tous ses contacts sur les réseaux sociaux sachent qui aidait leur communauté à faire disparaître des mots tels que « Les infiltrés chez eux ! » et « Oui aux expulsions ! » qui s’affichaient sur les barrières entourant le complexe.

« Voir des haredim repeindre les graffitis, on s’est vraiment dit : ‘Ouaouh’, », explique Michael. « Notre communauté connaît déjà des associations comme l’ASSAF [Organisation d’aide aux demandeurs d’asile et aux réfugiés], Elifelet et d’autres. Mais personne ne sait que des haredim font ça pour nous ».

Lifshitz note qu’il s’agit d’un positionnement inhabituel chez les haredim. « D’ordinaire, la communauté haredi ne se positionne pas sur des questions qui ne nous touchent pas directement », dit-elle, notant que la plus grande partie de l’action politique, au sein de la communauté religieuse, se concentre sur des questions juives. « Maintenant, nous assumons nos responsabilités pour des choses qui se trouvent hors de la sphère ultra-orthodoxe et même hors de la sphère juive », explique-t-elle.

Lifshitz précise que l’organisation a deux objectifs : interpeller la communauté ultra-orthodoxe pour qu’elle prenne position contre les expulsions et également envoyer comme message à la société israélienne qu’il existe des Juifs religieux opposés aux expulsions.

« Nous apportons la voix de la Torah et de l’humanité », dit-elle. « Il est écrit 36 fois dans la Torah de se souvenir de ce qu’est être un étranger ».

Des tentes installées près du bureau de l’Autorité de la population et de l’Immigration à Bnei Barak, le 15 mai 2018 (Autorisation : Haredim Against the Deportations)

Le second objectif est le message livré par la communauté ultra-orthodoxe au monde : « Nous disons à la société israélienne que nous, haredim, avons une voix et que nous prenons nos responsabilités », poursuit-elle. « Peu importe si nous sommes une minorité dans la communauté, nous sommes une voix basée sur une foi intime profonde ».

Lifshitz explique avoir reçu des messages d’un certain nombre de personnes, en particulier d’anciens religieux, qui lui ont dit que « si c’est ça, le Judaïsme, alors je peux m’en sentir proche ».

Mais elle a aussi reçu de nombreuses menaces personnelles après avoir lancé son organisation, raison pour laquelle elle refuse d’être photographiée et utilise un pseudonyme. Elle dit tenter encore de trouver le bon équilibre, de rester utile au sein de la communauté ultra-orthodoxe tout en ayant un impact sur la question des migrants. C’est pour cela que le groupe a refusé d’envoyer un représentant lors des grandes manifestations  organisées à Tel Aviv, mais qu’il a passé du temps à embellir le complexe de Bnei Brak, où il peut concrètement agir pour faire la différence.

« Le message, c’est celui de la compassion juive, qu’en tant que Juifs, nous devons accepter le réfugié », note-t-elle. « Mais ce n’est pas seulement montrer de la compassion, c’est aussi nous lever et passer à l’action ».

Les demandeurs d’asile attendent pour renouveler leur visa au bureau de l’Autorité de la population et de l’immigration de Bnei Brak, le 23 mai 2018 (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israel)

Sabine Hadad, la porte-parole de l’Autorité de la Population et de l’Imigration, a déclaré que l’agence gouvernementale n’est pas responsable des conditions d’attente aux abords des bureaux dans les secteurs où interviennent Lifshitz et d’autres bénévoles. Elle ajoute que l’Autorité a l’interdiction d’aménager « la rue » pour faire de l’ombre ou d’y poser des sièges, même si la zone d’attente, devant les bureaux, est clôturée. Lifshitz souligne que les barrières empêchent les gens qui font leurs courses au supermarché Rami Levy voisin de voir ce qu’il se passe dans la zone d’attente, qui jouxte le parking de la grande surface.

Les désordres du processus de l’octroi de l’asile en Israël est allé bien au-delà des demandeurs déjà dans le pays. La longue attente pour le statut convoité a ouvert la porte à presque 25 000 migrants clandestins, originaires d’Ukraine et de Géorgie, qui ont déposé un dossier d’asile au cours des deux dernières années. La majorité d’entre eux sont venus en quête d’opportunités économiques. Ils sont arrivés grâce à un visa touriste et ont été autorisés à rester dans le pays jusqu’à la régularisation de leur dossier par le ministère de l’Intérieur, un processus qui peut prendre des années en raison des retards accumulés dan l’étude des requêtes des demandeurs d’asile africains.

La file d’attente devant le bureau de l’Autorité de la population et de l’immigration dans le sud de Tel Aviv dans la nuit du 29 septembre 2017 (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Au mois de février, l’Autorité de la Population et de l’Immigration avait reconnu un retard accumulé d’environ 8 800 candidatures pour des demandes d’asile. Entre 2009 et 2017, 15 400 personnes ont déposé un dossier. Israël a refusé les soumissions de 6 600 personnes. Depuis le mois de février, des milliers de nouvelles requêtes ont été formulées.

Michael et Lifshitz espèrent que les rumeurs laissant entendre que Netanyahu réfléchirait à nouveau à l’accord passé avec le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies sont vraies. Ce pacte, que Netanyahu avait proposé le 2 avril avant de l’abandonner quelques heures plus tard, permettrait l’installation d’approximativement 16 000 demandeurs d’asile dans des pays-tiers, en Europe et en Amérique du nord, contre l’octroi d’un statut permanent en Israël à environ 20 000 migrants en quête d’asile.

Mardi, 65 éminents hommes d’affaires israéliens ont soumis une proposition au gouvernement pour résoudre le problème des demandeurs d’asile concentrés dans le quartier le plus pauvre de Tel Aviv, a fait savoir Haaretz. Cette proposition encouragerait Netanyahu à accepter l’accord proposé par le HCR, à disperser les demandeurs d’asile partout en Israël de manière à ce que leur présence ne dépasse pas les 1 % dans les communautés et à encourager les demandeurs – plutôt que les travailleurs étrangers – à travailler dans les industries qui manquent de main-d’oeuvre, comme l’agriculture ou les personnels soignants.

De plus, la lettre – dont les signataires comprenaient les anciens directeurs du bureau du Premier ministre et Amnon Neubach, président de la bourse de Tel Aviv – encourageait le gouvernement à passer concrètement à l’action pour réhabiliter le sud de Tel Aviv. Le courrier disait qu’amener les demandeurs d’asile à travailler dans des industries où il y a une pénurie de main-d’oeuvre générerait la somme de 3 milliards de shekels par mois, augmenterait les revenus de l’impôt de 159 millions de shekels et ceux de l’institut national d’assurance de 1010 millions de shekels. Sous les termes de cette proposition, les hôpitaux qui soignent actuellement des demandeurs d’asile sans prise en charge complète de l’assurance pourraient réduire leur dette non-recouvrable de 10 millions de shekels.

Lifshitz espère que cette missive, qui se concentre sur le profit économique que les demandeurs d’asile peuvent apporter à Israël, fera réfléchir et décidera les gens à repenser leur opposition aux Africains. En tant que fille de survivants de l’Holocauste, elle explique ressentir un peu de colère envers les pays qui avaient abandonné ses parents après la Seconde guerre mondiale et elle souhaite qu’Israël ne fasse pas la même erreur.

« Faisons-nous partie de la famille des nations ou non ? Il y a 65 millions de réfugiés dans le monde : pourquoi un pays développé, humanitaire, comme Israël ne pourrait pas gérer 35 000 réfugiés ? », s’interroge-t-elle.

Lifshitz ajoute que la question des expulsions est sujette à polémique parce qu’elle touche au coeur de l’identité même d’Israël. « C’est un conflit qui oblige Israël à se demander : ‘Qui sommes-nous ? Quelle nation voulons-nous être ?’, explique-t-elle.

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