Abraham Foxman inhumé dans un hommage à la dernière génération de survivants de la Shoah
L’ex-directeur de l’ADL, enfant caché par sa nounou catholique polonaise, considérait l’œuvre de sa vie, son combat contre l’antisémitisme comme un devoir envers les enfants assassinés
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JTA – Alors que la foule se rassemblait mardi pour les funérailles d’Abraham Foxman, elle faisait ses adieux non seulement à l’un des dirigeants juifs les plus influents du dernier demi-siècle, mais aussi à l’un des rares à avoir puisé son autorité morale dans l’expérience même de la Shoah.
Foxman, qui est décédé dimanche à l’âge de 86 ans, a consacré des dizaines d’années à défendre la cause juive sur la scène internationale. Il a dirigé pendant près de trente ans l’Anti-Defamation League (ADL) après avoir passé vingt années au sein de sa direction. Les présidents sollicitaient ses conseils. Les antisémites recherchaient son pardon. Les papes le recevaient. Et les Premiers ministres appréciaient débattre avec lui.
De nombreux intervenants à la synagogue Park Avenue ont attribué ses accomplissements à sa personnalité hors du commun, à son humour et à son instinct de leader.
Son passé a occupé une place centrale durant la cérémonie, qui a pris des allures d’élégie pour cette dernière génération de survivants de la Shoah qui, comme Foxman, ont façonné la vie communautaire juive dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale et la fondation d’Israel.
Né en Pologne, Abe Foxman avait survécu à la guerre grâce à sa nourrice catholique.
« Son histoire, celle d’une renaissance surgie des cendres, est notre histoire », a déclaré le président israélien, Isaac Herzog, dans un hommage vidéo. « C’est l’histoire de notre peuple né dans un monde en guerre. La Shoah a forgé le caractère d’Abe et défini sa mission : combattre l’antisémitisme et l’hypocrisie, dénoncer le racisme et les préjugés, prendre la parole pour le peuple juif et l’État démocratique juif d’Israël. »
President @Isaac_Herzog pays tribute to Abe Foxman, the distinguished Jewish leader and long-time head of the Anti-Defamation League, who died on Sunday: pic.twitter.com/8cm2kSjroR
— Office of the President of Israel (@IsraelPresident) May 12, 2026
D’autres ont rappelé qu’au-delà de la lutte contre l’antisémitisme, le passé de Foxman l’avait poussé à bâtir une communauté forte, attachée au pluralisme, à la démocratie et aux droits civiques.
« Il savait exactement ce que signifiait l’absence de ces valeurs », a déclaré Stacy Burdett, une ancienne collègue de l’ADL, en référence à la Shoah. « Abe a vécu parmi nous comme un témoin moral, non seulement de ce que les êtres humains peuvent survivre, mais aussi de ce qu’ils ont le devoir de défendre. »
La synagogue était comble. On y retrouvait des dirigeants de la communauté juive, d’anciens responsables de l’ADL ainsi que des figures de premier plan comme l’avocat Alan Dershowitz et le propriétaire des New England Patriots, Robert Kraft. Jonathan Greenblatt, successeur de Foxman à la tête de l’ADL, n’a pas pu assister à la cérémonie, sa mère étant décédée samedi en Floride.
Au-delà des récits sur le traumatisme de son enfance et sur ses accomplissements, les orateurs ont dressé le portrait d’un combattant infatigable pour la communauté juive, mais aussi d’un homme profondément chaleureux.
Thomas Friedman a envoyé un hommage vidéo dans lequel il racontait leur rencontre, à l’époque où le futur chroniqueur du New York Times était participant et Foxman animateur au camp de vacances Herzl à Webster, dans le Wisconsin – c’est là aussi que Foxman a rencontré sa femme, Golda.
Friedman a ajouté que, quelle que soit la fréquence ou la virulence de leurs désaccords sur certains de ses articles, souvent liés à Israël, Foxman terminait toujours ses messages de manière chaleureuse.
« En réalité, on savait immédiatement quand Abe n’était vraiment pas d’accord avec ce qu’on disait, car son message se terminait par ‘je t’aime, bisous’ », a raconté Burdett. « Plus il désapprouvait, plus il y avait de bisous et d’émojis. »
L’ancienne conseillère à la politique intérieure de la Maison Blanche Susan Rice a, elle aussi, rendu hommage à Foxman dans une vidéo, évoquant leurs disputes parfois houleuses sous l’administration du président américain Joe Biden, au point d’inquiéter les collaborateurs qui attendaient devant son bureau.
« Et quand Abe et moi ressortions en riant et en nous embrassant », a-t-elle raconté, « nous devions rassurer mon équipe en leur disant que tout allait bien, que nous nous aimions et qu’ils n’avaient aucune raison de s’inquiéter. »
Rice a également salué le rôle joué par Foxman dans l’élaboration de la stratégie nationale de l’administration Biden contre l’antisémitisme. Elle l’a remercié de l’avoir soutenue lorsque d’autres l’attaquaient personnellement en raison des positions de l’administration sur la République islamique d’Iran et Israël.
Mais tandis que ses enfants et petits-enfants rendaient hommage à un homme de famille, l’ombre de la Shoah planait sur le sanctuaire mauresque de la synagogue.
« Tu étais un enfant caché », a déclaré sa fille Michelle, « et en même temps, tu as cherché à cacher ce traumatisme à tes enfants. »
Elle a expliqué avoir découvert une grande partie de l’histoire de son père pendant la Shoah non pas à travers des conversations familiales, mais grâce à ses discours, ses interviews et ses articles.
Foxman, devenu directeur national émérite de l’ADL après son départ en 2015, comptait parmi les derniers survivants de la Shoah à avoir dirigé une grande organisation juive.
Ces témoins se font de plus en plus rares. Selon la Claims Conference, environ 196 600 survivants de la Shoah étaient encore en vie en janvier 2026. Presque tous appartiennent à la catégorie des « enfants survivants », nés après 1928.
En évoquant la manière dont l’enfance de Foxman a façonné son engagement, Sarah Bloomfield, directrice du United States Holocaust Memorial Museum, est revenue sur son enfance traumatique. Ses parents, des Juifs polonais, avaient fui vers l’actuelle Vilnius après l’invasion nazie de la Pologne. Lorsque la ville est elle aussi tombée aux mains des nazis, ils l’ont confié à sa nourrice, qui l’a fait baptiser catholique.
« Voici ce qu’il disait : ‘Je ne suis ici uniquement parce qu’une Polonaise a choisi de sauver un enfant juif’ », a raconté Bloomfield en citant Foxman. « Elle a risqué sa vie pour protéger celle d’un autre être humain, un enfant juif dans l’Europe d’Hitler. Elle s’appelait Bronislawa Kurpi. »
Le rabbin Elliot Cosgrove, grand rabbin de la synagogue Park Avenue, a expliqué que Foxman s’intéressait moins à la « logistique » de sa survie qu’à « l’acte moral exceptionnel » accompli par sa sauveuse. [Foxman et ses parents ne se sont retrouvés qu’après plusieurs procès acharnés, la nourrice refusant de rendre l’enfant à ses parents.]
« Dans un monde consumé par les flammes », a déclaré Cosgrove, « un être humain a choisi le courage, une personne a choisi la décence, une personne a choisi la lumière. »
Foxman laisse derrière lui son épouse, Golda, ainsi que leurs deux enfants et leurs quatre petits-enfants.
Gideon, petit-fils de Foxman, a raconté lui avoir demandé un jour comment son histoire personnelle avait influencé l’œuvre de sa vie.
« Il m’a répondu qu’il se sentait obligé de faire quelque chose de sa vie afin que tous les autres enfants juifs morts pendant la Shoah ne soient pas morts en vain », a raconté Gideon.
Burdett, son ancienne collègue à l’ADL, a expliqué que Foxman avait conservé jusqu’à la fin ce sentiment de responsabilité, façonné par un cataclysme dont la mémoire s’efface dangereusement pour beaucoup.
Elle a cité des propos tenus par Foxman l’année dernière lors des cérémonies de Yom HaShoah organisées au Capitole américain.
« En tant que survivant de la Shoah, je ne peux m’empêcher d’être inquiet lorsque je vois des livres retirés des bibliothèques, et des gens arrêtés dans la rue, ou encore lorsque je vois le gouvernement tenter de dicter ce que les universités doivent enseigner et à qui elles doivent l’enseigner », avait déclaré Foxman. « En tant que survivant arrivé dans ce pays comme immigrant, je suis troublé lorsque j’entends les immigrés et l’immigration être diabolisés. »
L’équipe du Times of Israël a contribué à cet article.
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