Alors que le virus ravage l’Asie, les Juifs gardent la foi en Dieu et en autrui
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Alors que le virus ravage l’Asie, les Juifs gardent la foi en Dieu et en autrui

Malgré les mesures de distanciation sociale, les communautés de Chine, du Japon et de Corée parviennent toujours à se rassembler - et prévoient même des fêtes de Pessah en commun

Le rabbin Osher Litzman, à gauche, fait la fête avec un fidèle lors des célébrations de Pourim, dans un centre Habad à Séoul, en Corée du Sud, en mars 2020. (Autorisation)
Le rabbin Osher Litzman, à gauche, fait la fête avec un fidèle lors des célébrations de Pourim, dans un centre Habad à Séoul, en Corée du Sud, en mars 2020. (Autorisation)

Le rabbin David Kunin, basé à Tokyo, ne peut penser qu’à un seul parallèle possible avec la crise actuelle du coronavirus : le tremblement de terre et le tsunami qui a ébranlé le Japon en 2011. Ces catastrophes naturelles avaient entraîné la fusion du réacteur de la centrale nucléaire de Fukushima.

« Je pense qu’à cette époque, il fallait beaucoup de distanciation sociale – pas tout à fait de la même manière, mais assez similaire », a confié David Kunin au Times of Israël lors d’une récente interview téléphonique. Mais avec la crise du coronavirus « c’est la première fois, je pense, que dans le monde entier, ce type de distanciation est nécessaire », a-t-il ajouté.

Le coronavirus a présenté des défis uniques depuis qu’il a été signalé pour la première fois à Wuhan, en Chine, en décembre de l’année dernière. Depuis, il s’est répandu dans le monde entier et le 11 mars, l’Organisation mondiale de la santé l’a déclaré pandémique, citant des cas dans 135 pays, zones ou territoires.

La situation continue à affecter l’Extrême-Orient, posant des défis importants à Kunin et aux autres rabbins qui y sont basés. La Chine compte la majorité des cas confirmés (81 048), la Corée du Sud occupe la cinquième place (8 162) et le Japon la 17e (780).

Les rabbins ont dû improviser et innover pour faire face à ces situations. Certains ont organisé des rituels et des célébrations virtuelles, notamment à Pourim. D’autres ont organisé des évènements, en comité réduit. Certains ont quitté l’Asie, à la recherche de sécurité, et maintiennent, à distance, le contact avec leurs communautés. Ensemble, ils tentent de rester calmes tout en surveillant de près la situation et en priant pour que tout finisse bien.

Le rabbin Osher Litzman, à gauche, lit le Livrer d’Esther, le jour de Pourim, en mars 2020. (Autorisation)

Pour la communauté juive Habad de Corée, basée à Séoul, malgré les appréhensions de certains fidèles, la vie communautaire se poursuit à un rythme presque normal.

« Nous comprenons un peu le défi auquel les gens font face en raison de l’incertitude », reconnaît le rabbin Osher Litzman. Et pourtant, ajoute-t-il, « pour nous, je dirais que la vie est parfaitement normale. Tout est comme à l’accoutumée. Nous n’avons pas peur quand nous entendons les gens dire ce qui se passe. Les gens sont mal à l’aise, les gens prennent les choses de façon disproportionnée. Nous savons que Dieu est avec nous, qu’il était avec nous du temps de Pourim, quand nous avons quitté l’Égypte, et Il est ici avec nous maintenant. »

Pour nous, je dirais que la vie est parfaitement normale. Tout est comme à l’accoutumée.

Le centre Habad de Corée est en relation avec toutes les centres Habad d’Asie, indique Osher Litzman, y compris au Japon et Singapour.

« Nous gérons plutôt bien les choses actuellement. Quand les choses arrivent, nous savons ce qu’il faut savoir », a-t-il dit.

Mais dans ce centre ‘Habad, « nous parlons de choses positives, de choses joyeuses. Il y a assez de choses dans les médias. Nous sommes ici pour célébrer, profiter de notre vie spirituelle », souligne-t-il.

Ofer Litzman a écrit dans un e-mail adressé au Times of Israël qu’il avait l’intention de rester en Corée jusqu’à l’arrivée du Messie, et que si la Rédemption n’arrivait pas avant la fête de Pessah le mois prochain, il avait l’intention d’organiser des sedarim publics dans le centre Habad, comme il le fait chaque année.

Il a dit attendre une importante livraison d’Israël avec du vin et des denrées casher pour la fête de Pessah, et organise les sedarim publics tout en gérant un magasin à but non lucratif pour fournir des matzot et autres denrées typiques en cette période de fêtes.

Si la Rédemption n’arrivait pas avant la fête de Pessah le mois prochain, il avait l’intention d’organiser des sedarim publics dans le centre Habad, comme il le fait chaque année.

Le rabbin a organisé des fêtes de Pourim au centre Habad, où un système de purificateur d’air a été installé. Il y a eu plusieurs lectures du Livre d’Esther, beaucoup de lavages de mains et pas de poignées de mains. Sa femme, Mussy, avait préparé des oreilles d’Haman saveur pizza.

Les célébrations de Pourim, dans un centre Habad à Séoul, en Corée du Sud, en mars 2020. (Autorisation)

« Bien que tout ne soit pas émotionnellement facile, les gens ont continué à venir, à s’amuser, à socialiser, à faire ce qu’il fallait faire », commente Ofer Litzman. « Certains ont préféré ne pas venir. Nous faisons de notre mieux pour répondre à leurs besoins », notamment envoyer des paniers de mishloa’h manot, pour « s’assurer qu’ils ont le moral ».

A sa connaissance, aucun membre de la communauté juive n’a été contaminé par le virus.

Lorsqu’on lui a demandé s’il avait eu une quelconque interaction avec l’église Shincheonji de Jésus à Daegu, qui selon les autorités a eu de nombreux cas de coronavirus en Corée du Sud, Litzman a répondu : « Nous n’avons aucun lien avec les églises ».

La vie continue, avec un peu plus de précautions au Japon

Le rabbin David Kunin lit le Livrer d’Esther, le jour de Pourim, en mars 2020. (Autorisation)

Kunin, contributeur de la plateforme de blogs du Times of Israël, qui a été ordonné rabbin au Séminaire théologique juif, dirige la synagogue appelée Jewish Community of Japan.

Il est habitué à participer aux nombreux festivals et activités de Tokyo. Pourtant, il décrit maintenant la capitale japonaise comme sinistrement déserte et calme, le marathon de Tokyo ayant été reporté. Même les événements qu’il regarde à la télévision ont une impression de vide, comme le récent championnat de lutte sumo où seuls les concurrents et les responsables étaient présents, sans public. Il affirme que, bien que le gouvernement se soit fermement prononcé contre, la population japonaise se dit favorable à l’interruption des Jeux olympiques de Tokyo prévus pour cet été.

Il indique avoir commencé à réfléchir à la crise et à faire des projets à la mi-février. Après que le gouvernement japonais a interdit les rassemblements, Kunin a trouvé d’autres possibilités pour sa congrégation d’environ 100 familles.

Il a organisé des offices de havdalah virtuels ces dernières semaines, pour mettre fin aux 25 heures du Shabbat, et travaille sur un deuxième seder en ligne. Il avait envoyé par les services postaux des colis de biscuits traditionnels de Pourim à ses fidèles, et à l’intention d’envoyer aussi des colis de Pessah. Chaque semaine, il envoie une lettre avec une réflexion sur le passage hebdomadaire de la Torah, et maintien le contact par téléphone.

Le plus grand défi, dit-il, est d’aider les nombreux lycéens de la congrégation dont les écoles sont déjà fermées depuis deux semaines. Un élève devait passer le certificat américain d’aptitude aux études secondaires, mais comme il n’avait aucune option pour ce faire au Japon, il a dû prendre l’avion pour Guam.

Kunin a déclaré que les températures chaudes du printemps n’ont pas affecté la situation du coronavirus, ajoutant : « J’ai entendu un expert chinois dire qu’il ne s’attendait pas à ce que la situation se calme nécessairement en été. Tout le monde espère [qu’il diminuera en été], mais je ne pense pas que quelqu’un sache. Qu’il disparaîtra miraculeusement, je ne le crois pas, c’est de la théorie en l’air ».

Le bateau de croisière Diamond Princess en quarantaine, amarré au port de Yokohama, près de Tokyo, le 18 février 2020. (Crédit : Koji Sasahara/AP)

Il a déclaré que s’il connaît des personnes en dehors du Japon qui ont contracté le coronavirus, il ne connaît personne de contaminé dans l’archipel. Kunin a suivi les actualités au sujet du navire de croisière Diamond Princess au large du Japon, qui comptait à son bord des centaines de cas d’infections au coronavirus.

« Heureusement, un rabbin Habad a apporté de la nourriture casher à quelques personnes sur le bateau », a-t-il dit. Pour tous ceux qui étaient à bord, « sans aucun doute, c’était horrifiant, un grand défi. »

Kunin a occupé le poste de rabbin de sa congrégation pendant sept ans, après avoir quitté son poste de longue date à Edmonton, dans l’Alberta. « J’ai toujours été intéressé par le Japon, et ma femme s’intéresse à la culture japonaise », dit-il, ajoutant que Tokyo est « un peu plus chaude qu’Edmonton et une ville plus grande ».

Un impact à grande échelle

Au-delà de Tokyo, Kunin a également une responsabilité régionale en tant que président de l’Assemblée des rabbins et des cantors d’Australie, de Nouvelle-Zélande et d’Asie. À ce titre, il correspond avec les congrégations de toute la région, notamment à Singapour, Shanghai, Pékin, Hong Kong, en Indonésie, en Thaïlande et en Corée. Selon le site web de l’Union mondiale du judaïsme libéral, il y a 19 congrégations au total dans la région du conseil.

« Il est évident que Hong Kong, Shanghai et Pékin ont été touchés bien plus tôt que nous », commente Kunin. Il cite de nombreuses quarantaines, en particulier en Corée, ajoutant que Shanghai « a essentiellement fermé boutique » et que Hong Kong est en confinement.

« Les perturbations ont été très importantes dans toutes les communautés juives asiatiques avec lesquelles je suis lié », rapporte-t-il.

À Shanghai, aucun cas de coronavirus n’a été signalé parmi les trois centre Habad de la région, dont une seule fonctionne actuellement, sous la direction du rabbin Shalom Greenberg.

Son frère, le rabbin Avraham Greenberg, est le chef spirituel d’un des deux autres centres Habad de la région, dans la communauté de Pudong. « Dieu merci, aucun des Juifs de Shanghai n’est infecté jusqu’à présent », se réjouit Avraham Greenberg, bien qu’une famille soit en quarantaine.

Le rabbin Shalom Greenberg, à gauche, dirige le centre Habad de Shanghai. Son frère, Avaham Greenberg, dirige celui de Pudong. (Crédit : Rabbi Avraham Greenberg)

Avraham Greenberg a quitté la Chine pour les États-Unis au début du mois de février. Il séjourne actuellement dans la région de Detroit, d’où viennent sa femme et sa belle-famille. Il collecte des fonds pour soutenir les Juifs restés en Chine.

« Les deux premières semaines du coronavirus, nous avons eu l’impression que c’était quelque chose de mineur », décrit-il. Cependant, après que « tout le monde a commencé à annuler les vols vers la Chine, et que l’Amérique a commencé à interdire les vols en provenance de Chine, les gens ont réalisé que c’était quelque chose de plus grave ».

Il a déclaré que pendant cette période, qui coïncide avec le Nouvel An chinois, « la plupart des membres de la communauté juive ne sont pas là, ils sont généralement en vacances », et que les Juifs de Pudong sont « tous partis » après la crise, à l’exception de cinq personnes.

Le rabbin Shalom Greenberg remet aux habitants de Hongkou les masques après une cérémonie au mémorial de la Seconde Guerre mondiale à Shanghai. (Crédit : Habad Shanghai)

Il souligne qu’il communique fréquemment avec sa congrégation et parle avec son frère plusieurs fois par jour. Shalom Greenberg a récemment participé à la collecte de 10 000 masques pour la communauté chinoise au Musée des réfugiés juifs de Shanghai, une structure historique construite comme une synagogue pour les 25 000 Juifs qui se sont échappés à Shanghai pendant la Shoah. Avraham Greenberg a déclaré que son frère « a pu, au nom de la nation juive, dire merci, rendre quelque chose à ceux qui nous avaient aidés en temps de besoin ».

Kunin pense aussi à des actes d’amour et de gentillesse. Il a déclaré avoir lu une récente chronique de David Brooks dans le New York Times, où il est dit que « lors des pandémies passées, les gens ont agi avec peur ».

« Je pense que c’est vrai », commente-t-il. « La seule réponse est maintenant l’empathie et l’amour, pour prendre la responsabilité de toute l’humanité. Je pense que c’est vraiment important dans ce genre d’événement. »

« Ce qui m’a beaucoup dérangé dans certains médias, dans certains espaces politiques, c’est qu’il y a presque une question raciste, xénophobe, ce qui est effroyable », dénonce-t-il. « Avec ce genre de virus, les gens étiquettent et haïssent les autres, surtout les Chinois. Il y a une montée du sectarisme à cause du virus. Il devrait y avoir le contraire – une étreinte d’empathie ».

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