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Interview

Boaz Toporovsky : Yesh Atid est digne d’être le prochain grand parti dirigeant

Membre fondateur de la "start-up politique" de Yair Lapid, créée il y a dix ans, le chef de la coalition a affirmé que son parti a tiré des leçons du passé

Carrie Keller-Lynn est la correspondante politique et juridique du Times of Israël.

Le député Boaz Toporovsky assistant à une réunion du comité constitutionnel de la Knesset pour discuter du projet de loi sur les accusés criminels et du projet de loi sur la dissolution de la Knesset, le 26 juin 2022. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)
Le député Boaz Toporovsky assistant à une réunion du comité constitutionnel de la Knesset pour discuter du projet de loi sur les accusés criminels et du projet de loi sur la dissolution de la Knesset, le 26 juin 2022. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Boaz Toporovsky prend position sur le front du champ de bataille politique israélien.

Suite à la démission abrupte et déstabilisante de la députée Idit Silman, cheffe de la coalition, en avril, aucun de ses collègues du parti Yamina, alors au pouvoir, n’a voulu se charger de rassembler les forces sur un navire gouvernemental en perdition. Le député Yesh Atid, Toporovsky, 42 ans, a endossé ce rôle et a guidé la coalition chancelante un mois de temps, jusqu’à sa dissolution, recevant officiellement le titre de chef de la coalition lorsque les fonctions de Premier ministre sont passées dans les mains du leader du parti, Yair Lapid, il y a deux mois.

Aujourd’hui, Toporovsky, Lapid et Yesh Atid veulent transformer leur gouvernement intérimaire – comblant le vide créé par la chute d’une coalition mise en place seulement un an auparavant – en un gouvernement stable et permanent.

Pour ce faire, Yesh Atid et son « bloc du changement » s’opposent au bloc religieux de droite dirigé par l’ancien Premier ministre, Benjamin Netanyahu. Tout en revendiquant un ton plus « diplomatique », Toporovsky n’hésite pas à dire que Netanyahu est en train de se transformer en un « extrémiste », une affirmation qu’il fonde sur les critiques du chef du Likud, en difficulté sur le plan juridique, à l’égard des institutions publiques telles que le système judiciaire.

Membre fondateur de Yesh Atid en 2012, Toporovsky a été profondément impliqué dès le début, siégeant en tant que député de 2013 à 2015 et rejoignant sa liste à la Knesset en 2019. Il connaît parfaitement la stratégie électorale de Yesh Atid, ayant dirigé les campagnes de terrain à plusieurs reprises avant de devenir responsable du jour du scrutin cette année – un effort qui nécessite la coordination d’environ 30 000 employés rémunérés et bénévoles.

Alors que Yesh Atid tente de prolonger son premier mandat temporaire en tant que parti au pouvoir en Israël, Toporovsky a déclaré que le parti avait mûri au cours de ses dix années d’existence, ayant « appris » à dialoguer avec divers segments de la société israélienne tout en restant fidèle à ses principes fondamentaux.

Toutefois, c’est en novembre que l’on saura si cela suffira à obtenir le fauteuil de Premier ministre.

Toporovsky a accordé une interview au Times of Israel la semaine dernière pour s’entretenir au sujet de l’évolution et de la stratégie de Yesh Atid avant les élections législatives à la Knesset du 1er novembre.

La conversation a été menée en hébreu et éditée pour des raisons de brièveté et de clarté.

Times of Israel : Vous êtes le représentant de la coalition au sein de la commission des Accords, un mécanisme spécial en période électorale qui permet à la Knesset de soumettre une législation au vote. Où en est la progression d’Israël vers l’adhésion au programme américain d’exemption de visa (VWP) ? La coalition et l’opposition parviendront-elles à un accord pour adopter la législation nécessaire pour faire avancer la candidature d’Israël à ce programme pendant la période électorale ?

Boaz Toporovsky : Ils ne se mettront pas d’accord. Le Likud dit, sans vergogne, qu’il veut être celui qui s’attribuera le mérite de l’entrée sans visa aux États-Unis, et il ne voit aucun inconvénient à ce que les citoyens israéliens en paient le prix si cela devait être retardé d’un an ou deux, ou si cela ne se produisait pas du tout. Leur objectif est que le crédit ne revienne pas au gouvernement actuel.

J’ai garanti que « je dirai que c’est la commission des Accords qui a rendu cela possible », que « c’est grâce à eux », que « c’est un effort conjoint ». Le but est de faire quelque chose de bien pour les citoyens d’Israël. Ce qui se passe dans le bloc de Netanyahu est quelque chose qui n’arriverait jamais au sein du parti Yesh Atid.

Parce qu’ils ont eu le contrôle pendant si longtemps, ils se sont égarés. Au lieu de réaliser qu’ils détenaient les clés du pouvoir pour un temps limité, ils ont cru que le pouvoir leur appartenait, comme ce qui est arrivé au parti travailliste Mapaï [premier grand parti au pouvoir en Israël]… Nous devons comprendre que nous sommes ici pour servir nos citoyens.

Le Likud affirme qu’il reviendra bientôt au pouvoir et axe sa campagne sur l’affirmation que Yesh Atid ne peut former un gouvernement sans changements majeurs dans les blocs. À l’heure actuelle, alors que le bloc dirigé par Netanyahu obtient 59 à 60 sièges, le bloc dirigé par Lapid en obtient environ 55, bien loin du minimum de 61 sièges requis pour une majorité à la Knesset. Comment envisagez-vous de former un gouvernement ?

La donne a changé. Ce n’est plus Bibi [Netanyahu] qui est Premier ministre, et nous qui voulons le remplacer. Aujourd’hui, le Premier ministre est Yair Lapid.

A partir du moment où Lapid est devenu Premier ministre, c’est à l’opposition d’obtenir 61 sièges. Demandez-leur comment ils feront pour obtenir 61 sièges ; pour le moment, ils ne les ont pas.

Il n’y a aucune chance que Netanyahu devienne Premier ministre avec Yesh Atid dans la coalition.

A LIRE – Etat d’Israël vs. Netanyahu : détails de l’acte d’accusation du Premier ministre

Nous voulons que le Likud fasse partie de la coalition [dirigée par Yesh Atid]… Le Likud est un parti légitime, et un grand parti. Nous serions honorés qu’il fasse partie de la coalition sous notre direction. Mais il n’est pas concevable – selon nos principes – que dans l’État d’Israël, qui est censé être une lumière pour les nations, nous ayons un Premier ministre qui fasse l’objet de trois inculpations criminelles.

Le chef de l’opposition Benjamin Netanyahu s’adressant aux journalistes devant le bureau du Premier ministre, à Jérusalem, le 29 août 2022. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Lapid a déclaré que le parti ne s’assiéra pas avec des « extrémistes » et que la Liste arabe unie [principalement composée de partis arabes] ne fera pas partie du gouvernement parce qu’elle « ne le souhaite pas ». Quel rôle voyez-vous pour la Liste arabe unie ?

Il n’y aura jamais de parti au gouvernement qui ne considérera pas qu’Israël est un État juif et démocratique. Pour sa part, la Liste arabe unie reconnait l’État d’Israël comme « démocratique » mais pas comme « juif ».

Le leader du parti d’extrême droite Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir, dit « juif » mais marmonne « démocratique ». Par conséquent, ils ne pourront faire partie du prochain gouvernement.

Nous avons besoin d’un gouvernement qui unifie, et par définition, un gouvernement qui unifie ne peut pas avoir d’extrémistes en son sein, car les extrémistes vivent dans un univers parallèle.

C’est ce que j’essaie d’expliquer aux électeurs du Likud. Bibi n’est plus de centre-droit. Il est devenu extrémiste. Il veut détruire l’un des meilleurs systèmes judiciaires du monde – détruire le système d’application des lois, le ministère public et la police, des institutions sans lesquelles il n’y aurait pas d’État.

Nous serions heureux que le Likud soit au gouvernement, mais il doit redevenir le Likud de [son fondateur Menachem] Begin, de [son ancêtre idéologique Zeev] Jabotinsky, et non des personnes qui ont un sérieux problème avec le système judiciaire israélien.

Vous m’avez dit précédemment que cette élection allait se jouer sur la participation des électeurs et sur une bataille entre les valeurs libérales et conservatrices. Pensez-vous qu’elle dépendra également de la répartition des électeurs de la droite « douce » entre les deux blocs et, dans ce cas, que faites-vous pour attirer les électeurs vers Yesh Atid ? Au-delà d’ajouter Michal Shir à votre liste, que prévoyez-vous de faire ?

La droite douce doit décider. Elle ne votera pas pour le parti Sionisme religieux [de Bezalel Smotrich, qui devrait se représenter avec Otzma Yehudit]. Elle tâtonne un peu entre le Likud, de [la cheffe d’Esprit sioniste Ayelet] Shaked et le parti Camp national de Gideon Saar. Le chef de Camp national, Benny Gantz, doit se tourner vers les électeurs et leur dire que ceux qui veulent être dans la vérité et veulent se comporter en bons citoyens ne peuvent pas voter pour le Likud.

La liste du Likud à la Knesset est à l’image de Bibi, qui, depuis un certain temps, n’incarne plus la droite d’État, mais plutôt une droite qui dit vouloir écraser le système judiciaire.

Vous avez donc deux options : Esprit sioniste ou Camp national. À choisir, je dirais de voter pour le parti Camp national, parce que le bloc est important [et Camp national fait partie du « bloc du changement » de Yesh Atid]. Je préférerais qu’ils votent pour Lapid, et que de nombreux membres de la droite douce rejoignent notre parti.

Nous y travaillons, nous avons un projet pour chaque communauté d’Israël, car Yesh Atid se considère comme un parti pour tous… Nous avons des projets pour les sionistes religieux, pour les ultra-orthodoxes, pour les partisans de droite, pour les partisans de la droite douce, pour les centristes, pour les partisans de gauche et pour les Arabes israéliens.

La ministre de l’Intérieur et cheffe du parti Yamina, Ayelet Shaked, tenant une conférence de presse au Kfar Maccabiah, à Ramat Gan, le 27 juillet 2022. (Crédit : Avshalom Sassoni/ Flash90)

Parlons un peu de la communauté arabe. Quels messages leur adressez-vous ?

Il se peut que les élections soient déterminées par un taux de participation de 40 ou 60 % [dans la communauté arabe].

On peut avoir l’impression que les électeurs arabes ne sont pas importants parce qu’ils ne votent pas pour le Likud ou Yesh Atid. Mais si 100 000 citoyens arabes supplémentaires votent, cela affectera l’ensemble de la répartition des sièges.

Si vous êtes un citoyen arabe et que vous ne votez pas, c’est comme si vous donniez votre voix à Smotrich et Ben Gvir.

Nous conseillons à la communauté arabe de voter pour ceux qui se préoccupent d’eux et non pour quelqu’un qui ne représente pas leurs intérêts.

« Votez pour quelqu’un qui travaille vraiment pour vous, pour votre éducation et votre sécurité. »

Toutes les réformes [visant à lutter contre la vague de criminalité meurtrière qui sévit actuellement dans la communauté arabe] sont mises en œuvre par Yoav Segolovitz, ministre délégué de la Sécurité intérieure [membre de Yesh Atid]. Il sauve des vies dans la communauté arabe. De son côté, le Likud ne veut pas sauver des vies, il aspire au chaos.

Vous êtes avec Yesh Atid depuis sa création. Comment le parti a-t-il évolué au fil du temps ?

J’en fais toujours partie, parce qu’à bien des égards, il n’a justement pas changé. Nous tirons parti des avantages d’une décennie en politique – l’expérience et les gens. Au début, Yesh Atid était une start-up ; même dans notre perception de nous-mêmes, jusqu’à il y a deux ans, nous nous considérions encore comme une start-up. Vous êtes vous rendu dans nos anciens bureaux ? Ils ne faisaient que 100 mètres carrés et se trouvaient dans un vieux bâtiment.

Le ministre des Finances de l’époque, Yair Lapid, s’entretenant avec le député Yesh Atid, Boaz Toporovsky, à droite, à la Knesset, le 10 novembre 2014. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Nous avons appris de nos erreurs. Mais le fond est resté le même. L’idéologie est la même, y compris au sujet de la conscription [militaire] pour tous. Mais qu’est-ce qui a changé ? Et bien, nous avons appris que nous n’avons pas besoin de faire preuve d’extrémisme.

Ce qui est important pour nous, c’est la sécurité d’Israël. Tout le monde doit s’enrôler dans l’armée [quelque soit l’unité]. C’est l’establishment de la sécurité qui décidera comment cela doit se passer.

Ce sont les mêmes problèmes qu’au début. Nous avons juste mûri grâce à l’expérience acquise. Mais l’essence est la même, et c’est pourquoi la plupart des personnes qui étaient là au début, sont toujours là.

Le Premier ministre de l’époque, Naftali Bennett, le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Yair Lapid, et le député Boaz Toporovsky lors d’une discussion et d’un vote sur un projet de loi visant à dissoudre la Knesset, le 22 juin 2022. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Dans le cadre de ce processus de maturation, êtes-vous devenu plus conciliant envers les ultra-orthodoxes ? La façon dont le Premier ministre parle d’eux aujourd’hui est beaucoup plus douce que par le passé.

Il y a une différence entre le changement d’idéologie et la maturation. Nous n’avons pas changé d’idéologie, nous avons juste mûri.

Admettons que je sois assis à côté d’un haredi et que je juge – en tant qu’homme d’État – que s’il ne travaille pas ou ne s’enrôle pas, il passera sous le seuil de pauvreté, (au lieu d’être un citoyen productif, il sera un citoyen qui coûte de l’argent pour qui je devrais payer), plutôt que de lui dire « ne sois pas un clochard, tu dois t’enrôler, tu dois apprendre l’anglais », nous avons appris à dire « si tu ne veux pas apprendre l’anglais, ne t’attends pas à ce que nous payions pour ton éducation ». Si vous ne voulez pas vous engager dans l’armée parce que vous avez un problème avec le fait de servir aux côtés des femmes, alors optez pour une activité alternative au sein de votre communauté.

Nous essayons de construire le système de manière à ce que les besoins de l’État soient adaptés à la culture des citoyens.

Quelle est la question que vous souhaitez, personnellement, le plus défendre et quel rôle souhaitez-vous jouer dans le prochain gouvernement ?

La lutte contre les accidents de la route. Presque personne ne s’en préoccupe. Beaucoup pensent que rien ne peut être fait. Je suis actuellement à la tête du sous-comité pour la promotion de la sécurité routière et je détiens le portefeuille des Transports au sein de Yesh Atid. Mais dans le prochain gouvernement, je ferai tout ce que le Premier ministre me demandera de faire, et je le ferai avec amour.

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