Catastrophe du mont Meron : Pourquoi les partis Haredi bloquent-ils l’enquête ?
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Analyse

Catastrophe du mont Meron : Pourquoi les partis Haredi bloquent-ils l’enquête ?

Les chefs politiques ultra-orthodoxes s'opposent à une enquête indépendante sur la pire catastrophe civile connue par Israël ; la colère est croissante au sein de la communauté

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Des forces de secours et la police israéliennes sur les lieux d'un accident qui a tué au moins 44 personnes lors des célébrations de la fête juive de Lag BaOmer au mont Meron, dans le nord d'Israël, le 30 avril 2021. (David Cohen/Flash90)
Des forces de secours et la police israéliennes sur les lieux d'un accident qui a tué au moins 44 personnes lors des célébrations de la fête juive de Lag BaOmer au mont Meron, dans le nord d'Israël, le 30 avril 2021. (David Cohen/Flash90)

Dimanche, un mois s’était écoulé depuis la catastrophe du mont Meron – un mouvement de foule meurtrière au cours de laquelle 45 personnes ont été tuées et qui a fait 102 blessées, le jour de Lag BaOmer, survenue alors que des milliers de personnes tentaient de se faufiler dans un escalier trop étroit.

Ce qui est arrivé sur le mont Meron a été la pire catastrophe civile de toute l’histoire d’Israël en temps de paix.

Pourtant, un mois plus tard, alors que la période traditionnelle des trente jours de deuil [haShloshim] touche à sa fin, toutes les tentatives visant à établir une commission d’enquête officielle étatique sur ce qu’il s’est passé ce soir-là, sur les événements qui ont précédé le drame, ont échoué.

Et ce qui est peut-être plus choquant que tout le reste : si les victimes, dans leur écrasante majorité, étaient presque tous des Haredim, ce sont bien les partis politiques ultra-orthodoxes qui opposent la résistance la plus farouche à la perspective d’une enquête officielle.

Le 24 mai, lors d’un vote à la Knesset à l’initiative du parti laïc Yesh Atid, qui réclamait la mise en place d’une commission d’enquête gouvernementale, le bloc de droite a quitté l’enceinte du Parlement à la demande des factions Haredim, Shas et Yahadout HaTorah.

La proposition faite par Yesh Atid n’a pas été adoptée.

Les victimes de Lag B’Omer à Meron, du 30 avril 2021 : Chen Doron, Haim Rock, Ariel Tzadik, Yossi Kohn, Yisrael Anakvah, Yishai Mualem, Yosef Mastorov, Elkana Shiloh and Moshe Levy, Shlomo Zalman Leibowitz, Shmuel Zvi Klagsbald, Mordechai Fakata, Dubi Steinmetz, Abraham Daniel Ambon, Eliezer Gafner, Yosef Greenbaum, Yehuda Leib Rubin and Yaakov Elchanan Starkovsky, Haim Seler, Yehoshua Englard, Moshe Natan Neta Englard, Yedidia Hayut, Moshe Ben Shalom, David Krauss, Eliezer Tzvi Joseph, Yosef Yehuda Levy and Yosef Amram Tauber, Menachem Knoblowitz, Elazar Yitzchok Koltai, Yosef David Elhadad, Shraga Gestetner, Yonatan Hebroni, Shimon Matalon, Elazar Mordechai Goldberg, Moshe Bergman, Daniel Morris, Ariel Achdut, Moshe Mordechai Elhadad, Hanoch Slod, Yedidya Fogel, Menahem Zakbah, Simcha Diskind, Moshe Tzarfati, Nahman Kirshbaum et Eliyahu Cohen (de haut en bas, de gauche à droite).

Les partis Haredim ont accusé Yesh Atid d’avoir cyniquement cherché à engranger des points politiques.

Et les formations ultra-orthodoxes n’ont pas su répondre lorsque les journalistes leur ont demandé la raison pour laquelle, 25 jours après le désastre, seul Yesh Atid avait soumis au vote une telle proposition concernant la tragédie.

Cette résistance des partis Haredim a choqué l’échiquier politique dans son ensemble. Certains députés ont fait part de leur écœurement.

Le député Matan Kahana (Crédit : Arielinson via Wikipedia)

Le député Yamina, Matan Kahana – comme un grand nombre de parlementaires, y compris du bloc de droite – a fait part de sa perplexité face au comportement des ultra-orthodoxes, disant avoir été indigné par le départ des ultra-orthodoxes de la salle où se déroulait le vote.

« Plus je réfléchis à la question et moins je parviens à comprendre comment des députés siégeant à la Knesset peuvent ainsi perturber les procédures, faire traîner les choses, et tenter, en avançant mille excuses différentes, d’empêcher la formation d’une enquête d’Etat qui sera à même de découvrir la vérité et d’empêcher une prochaine catastrophe. De quoi avez-vous peur ? », a demandé M. Kahana sur Twitter.

Excuses et explications

Les partis Haredim n’ont pas manqué d’expliquer leur refus.

Le député Moshe Arbel lors d’un événement de campagne, le 22 juillet 2019. (Crédit : Noam Revkin FentonFlash90)

Certains ont fait valoir qu’une telle commission mettrait trop de temps à publier ses conclusions. « Nous avons besoin que la sûreté du pèlerinage de l’année prochaine à Meron soit rapidement assurée », a déclaré le député Shas, Moshe Arbel à la Knesset.

Arbel n’a pas expliqué pourquoi la nécessité urgente d’améliorer sans délai la sécurité sur le site excluait la mise en place d’une enquête plus lente mais plus approfondie.

Certains députés ultra-orthodoxes ont mis en cause le fait que ce sont des juges qui prennent habituellement la tête des commissions d’enquête officielles.

Les médias et les politiciens Haredim se méfient profondément du système judiciaire israélien et ils décrivent souvent les juges du pays comme une élite libérale, opposée de façon générale aux ultra-orthodoxes et qui ne saurait, dans ce cas précis, mener une enquête équitable.

Cette préoccupation est réelle et elle est grave. Des centaines de milliers d’Israéliens considèrent le pèlerinage de Meron comme l’apogée de l’année religieuse.

Il peut être légitime de s’inquiéter de ce qu’une commission de juristes et d’experts en sécurité, n’appartenant pas à la communauté ultra-orthodoxe, ne sache pas tenir compte de ses besoins religieux lorsqu’elle recommandera certaines modifications des infrastructures et de la surveillance du lieu saint.

Mais cette réalité n’absout en rien les dirigeants Haredim.

Au lendemain de la catastrophe du 30 avril, Bezalel Smotrich, chef du parti Sioniste religieux, un conservateur qui partage largement la méfiance des ultra-orthodoxes à l’égard du système judiciaire civil, avait rédigé une proposition de commission d’enquête parlementaire.

Elle serait composée de membres de la Knesset, y compris issus des partis religieux.

Mais les factions Haredim avaient également rejeté cette proposition.

Les chefs des partis haredim : Aryeh Deri du Shas, au centre, et Yaakov Litzman, à gauche, avec Moshe Gafni de YaHadout HaTorah, lors d’une conférence de presse à la Knesset de Jérusalem, le 6 mai 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Face à la colère croissante entraînée par leur inaction, les députés Haredim ont commencé à présenter des propositions alternatives, toutes plus inefficaces les unes que les autres.

Moshe Gafni, de Yahadout HaTorah, a proposé la mise en place d’une commission présidée par le grand Rabbin d’Israël – une personnalité que les responsables haredim auraient assurément du mal à remettre en cause.

Moshe Arbel, de son côté, a suggéré d’établir une commission dont le président serait nommé par le ministre de l’Intérieur Aryeh Deri, leader du parti Shas, le politicien le plus proche du pèlerinage de Meron, qui coordonne les opérations de soutien et de supervision de la planification de l’événement par le gouvernement.

Meir Porush, quant à lui, a affirmé qu’aucune enquête n’était nécessaire.

Un juif ultra-orthodoxe pleure dans un cimetière de Bnei Brak, lors des funérailles de l’une des victimes de la bousculade de Meron, le 30 avril 2021. (GIL COHEN-MAGEN / AFP)

Ces propositions partagent un thème commun – il a été exprimé de la manière la plus claire possible, selon les médias israéliens, par Uri Maklev lors d’une réunion de la faction Yahadout HaTorah : « Nous devons nous assurer que notre communauté n’en pâtira pas ».

S’occuper des leurs

Il n’y a guère de mystère derrière la résistance de l’establishment politique Haredi à une enquête. Nombre de ses institutions sont précisément impliquées dans la catastrophe.

L’organisateur officiel de la fête de Lag BaOmer, sur le mont Meron, est le Centre pour le développement des lieux saints, une ONG entièrement contrôlée par le gouvernement, qui opère sous l’égide du ministère des Affaires Religieuses.

Le Centre supervise quelque 120 sites saints juifs dans le pays et il est de facto contrôlé par les dirigeants politiques Haredim.

Le ministère des Affaires Religieuses est lui-même dirigé par Yaakov Avitan, issu du parti Shas.

Si ces agences gouvernementales assument, en théorie, la responsabilité globale du site et du pèlerinage, elles ne contrôlent pas réellement ce qu’il se passe sur le terrain.

Le site est divisé chaque année en différents espaces distincts placés sous l’autorité de factions et de tribunaux hassidiques farouchement indépendants les uns des autres ; une division des responsabilités et de la surveillance qui a joué un rôle important dans la tragédie.

Des Haredim participent aux célébrations de Lag BaOmer sur le mont Meron, dans le nord d’Israël, le 22 mai 2013. (Yaakov Naumi/Flash90)

Des cérémonies populaires de feux de joie avaient été annulées cette année pour des questions de politique interne et de querelles entre factions, ce qui a eu pour effet d’attirer les foules dans un nombre réduit d’espaces.

La bousculade mortelle s’est peut-être produite sur la rampe de sortie empruntée par les membres de la secte hassidique Toldot Aharon, un groupe connu pour son indépendance jalousement préservée et son rejet de la surveillance de l’État – mais les défaillances qui ont coûté la vie à 45 pèlerins ont touché chaque niveau de planification et chaque branche du judaïsme qui a pu estimer que son autonomie revendiquée resterait toujours plus importante qu’une gestion unifiée et cohérente de l’événement.

En d’autres termes, Shas craint que le contrôle qu’il exerce sur les organismes d’Etat, responsables de l’événement, n’implique ses dirigeants dans la tragédie ; tandis que Yahadout HaTorah – dont les députés sont en partie désignés par les groupes Hassidiques les plus puissants du pays – craint que la responsabilité des événements ne soit finalement attribuée aux chefs religieux de ses différentes sectes.

Les familles parlent

C’est le sentiment que l’élite politique Haredi a passé les 30 jours qui ont suivi la catastrophe à repousser désespérément toute enquête susceptible de reconnaître sa responsabilité dans la tragédie qui est à l’origine d’un nouvel élan de colère contre les dirigeants Haredim au sein de la communauté ultra-orthodoxe.

Lorsqu’une tribune s’est effondrée lors d’un office de Shavuot, organisé le 16 mai par la communauté Hassidique Karlin-Stolin, sous le poids des fidèles – faisant deux morts, notamment Meir Gloiberman, un adolescent de 13 ans, et plus de 200 blessés – cette colère n’a plus pu être ignorée.

Des milliers de Juifs ultra-orthodoxes célèbrent Lag B’Omer lors d’un rassemblement sur le mont Meron, dans le nord d’Israël, le 29 avril 2021. (Crédit : David Cohen / Flash90)

Et quand il a été révélé que certaines familles des victimes de Meron avaient été contactées par des personnes prétendant appartenir au parti Yahadout HaTorah et qui leur avaient demandé de signer une lettre s’opposant à l’établissement d’une commission d’enquête officielle, la fureur a éclaté au grand jour.

Les familles ont riposté à leur manière en date du 23 mai.

Après avoir formé une organisation appelée « Le Forum des familles endeuillées des martyrs de Meron », elles ont fait parvenir un courrier au Premier ministre, Benjamin Netanyahu – avec des copies transmises au ministre de la Sécurité Publique, Amir Ohana, au chef de la police Yaakov Shabtai, ainsi qu’à Gafni de Yahadout HaTorah et à Deri de Shas – dont le message était très clair.

« A notre grand désarroi, certains, ces derniers jours, ont demandé une enquête qui ne serait pas menée dans le cadre d’une commission d’enquête indépendante de l’État », disait la lettre.

« Nous voulons dire d’une voix forte, claire, sans équivoque, sans ambiguïté, toutes nos familles s’exprimant d’une seule voix, que nous exigeons uniquement une commission d’enquête d’État indépendante », a ajouté la missive.

Le père d’Abraham Ambon, assis, pendant les funérailles de son fils, tué dans la bousculade géante du mont Meron, à Jérusalem, le 3 mai 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

« Nous sommes convaincus que seule une commission d’enquête d’État pourra mener à bien une enquête complète, » a continué le courrier.

Certaines familles sont prêtes à aller plus loin.

La station de radio Haredi Kol Barama a ainsi fait savoir jeudi que la famille de Shraga Gestetner, un Américain décédé à Meron, avait menacé d’impliquer le gouvernement américain « si une enquête d’Etat sur la catastrophe n’est pas établie dans les prochains jours. »

Quand tout est en jeu

Toutes les catastrophes similaires survenues dans l’histoire d’Israël – ayant entraîné seulement un quart du bilan meurtrier de celui du mont Meron – ont entraîné la formation d’une commission d’enquête.

Pourquoi les partis Haredim croient-ils pouvoir y échapper et maintenir le cap qu’ils se sont fixés ?

A LIRE : Après le drame de Meron, les Haredim s’interrogent sur le prix de leur autonomie

Pourquoi souhaiteraient-ils faire face à l’inévitable condamnation publique ?

Une grande partie des dysfonctionnements qui ont eu lieu à Meron – les querelles entre communautés, le refus d’accepter les règles de sécurité de la police ou la surveillance du gouvernement, la mobilisation des dirigeants politiques Haredim pour garantir l’indépendance de l’événement vis-à-vis de l’État – tout cela touche au cœur de la culture Haredi, à son sentiment d’avoir atteint une sorte de pureté et de supériorité sur la société environnante grâce à son séparatisme et à son isolationnisme.

Le 17 mai, au lendemain de la catastrophe de Karlin, le journaliste Haredi, Moshe Glassner, de Kol Barama, s’est exprimé franchement : Le séparatisme ultra-orthodoxe a conduit la communauté d’un échec meurtrier à l’autre.

« Après une nouvelle catastrophe dans la communauté Haredi« , a écrit Glassner, « il est temps que toutes les communautés (ultra-orthodoxes) comprennent le message : les règles de sécurité, comme les règles de santé, ne sont pas un ‘complot sioniste’ contre la religion. »

« Cette façon anachronique de penser nous a coûté des vies lors de la pandémie, à Meron, et à nouveau à Shavuot », a-t-il ajouté.

Le commandement religieux de « protéger vos vies », a-t-il continué, « n’est pas une mitzvah (uniquement) pour les jeunes en difficulté, mais une obligation de la Torah » qui supplante presque toutes les autres.

Dans la société Haredi, les politiciens ne se protègent pas seulement eux-mêmes ou leurs branches religieuses, ils protègent les murs psychiques que la société Haredi a construits autour d’elle, cette éthique profondément ancrée de la résistance à l’ingérence de l’Etat, dans la vie quotidienne et au sein de la communauté.

Cependant, pour un nombre croissant de critiques dans la population ultra-orthodoxe, les 45 morts de Meron sont un prix trop élevé à payer sur l’autel de l’isolationnisme, de l’autonomie et de l’amour-propre.

Comme l’a montrée la sortie des députés de la salle de la Knesset, le 24 mai à la Knesset, ce n’est plus un État d’Israël laïc qui est la principale menace pour cet isolationnisme. Le Likud et d’autres factions ont montré qu’ils étaient prêts à jouer le jeu des dirigeants Haredi pour empêcher la mise en place d’une enquête indépendante.

Après une année de ravages, dans la communauté, dus à la pandémie de coronavirus, après le double choc des catastrophes de Meron et de Karlin, ce sont maintenant les familles des victimes et les médias du monde Haredi, de plus en plus indépendants, qui disent ne plus vouloir jouer ce jeu.

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