Après le drame de Meron, les Haredim s’interrogent sur le prix de leur autonomie
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Analyse

Après le drame de Meron, les Haredim s’interrogent sur le prix de leur autonomie

Des personnalités des médias ultra-orthodoxes demandent une commission d'enquête et reprochent à l'État de laisser leur communauté se mettre en danger

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Un juif ultra-orthodoxe pleure dans un cimetière de Bnei Brak, lors des funérailles de l'une des victimes de la bousculade de Meron, le 30 avril 2021. (GIL COHEN-MAGEN / AFP)
Un juif ultra-orthodoxe pleure dans un cimetière de Bnei Brak, lors des funérailles de l'une des victimes de la bousculade de Meron, le 30 avril 2021. (GIL COHEN-MAGEN / AFP)

Le choc de la catastrophe de vendredi au mont Meron est encore vif. Les tombes des victimes, dont celles des seize enfants et des adolescents tués dans le mouvement de foule, sont encore fraîches. Pourtant, le débat sur ce que tout cela signifie pour le pays et pour la société haredi a déjà commencé.

Quelques faits accablants, notamment le fait que la quasi-totalité des victimes étaient des Haredi, suscitent une nouvelle introspection inhabituelle et conduisent les principaux médias de la communauté à se retourner contre l’un de ses traits caractéristiques : son « autonomie » de longue date et très critiquée vis-à-vis de l’État israélien.

Les Israéliens haredi font à la fois partie de la société israélienne au sens large et en sont séparés. Représentant jusqu’à 12 % de la population israélienne, la communauté n’est pas uniforme ; les différentes communautés et sous-cultures interagissent de manière très différente avec l’État et les autres sous-groupes. Bien que l’“autonomie”, comme les Israéliens appellent souvent ce phénomène, n’englobe pas tous les Haredim, elle englobe suffisamment la communauté pour constituer – comme le pensent désormais un nombre croissant de Haredim – un problème sérieux.

Cette autonomie se manifeste par des études sur l’économie monétaire d’Israël qui révèlent une évasion fiscale massive au sein de la communauté haredi, par des affrontements réguliers avec la police dans certains quartiers de Mea Shearim, de Beit Shemesh et d’autres endroits, par le refus de participer au service national, par des réseaux d’écoles qui refusent d’enseigner le programme de base dispensé dans les écoles non haredi et, plus récemment, par le refus de nombreuses communautés hassidiques, au cours de l’année écoulée, d’obéir aux mesures de confinement adoptées pour faire face à la pandémie.

Des Juifs ultra-orthodoxes se rassemblent sur la tombe de Rabbi Shimon Bar Yochai au mont Meron, dans le nord d’Israël, le 29 avril 2021, alors qu’ils célèbrent la fête juive de Lag BaOmer. (JALAA MAREY / AFP)

C’est une communauté qui parle d’elle-même dans le langage de la faiblesse, toujours à deux doigts de parler de « décrets », de « persécution » et d’“antisémitisme”. Les propositions de réduction de l’aide sociale ou les appels à l’introduction d’un enseignement des mathématiques dans leurs écoles sont décrits dans les médias haredi en des termes empruntés à l’oppression tsariste en Europe de l’Est.

Cette rhétorique de la faiblesse et de la victimisation a un but : masquer ou peut-être justifier la réalité opposée. En tant que groupe, les Haredim ne sont pas faibles. Ils sont suffisamment puissants pour développer et défendre constamment leurs systèmes scolaires spécifiques, pour créer des villes et des quartiers pour leurs communautés, pour maintenir une sorte d’autonomie qui oblige les politiciens israéliens à supplier littéralement les chefs rabbiniques haredi – généralement sans succès – d’adhérer aux restrictions relatives au coronavirus.

L’histoire de la catastrophe de Meron ne peut être dissociée de cette histoire plus large de l’autonomie des Haredi, de l’habitude des Haredi d’établir des faits sur le terrain qui démontrent leur force et leur indépendance, puis de crier à la « persécution » lorsque ces mesures sont contestées.

L’étrange signification du mot « spontané ».

Au cours des deux jours qui se sont écoulés depuis la catastrophe, les enquêteurs et les journalistes ont découvert une litanie désespérante d’avertissements lancés au cours des années précédentes sur les problèmes de sécurité du site de Meron. Les rapports des contrôleurs d’État, les examens du site par la police, les avertissements sévères des responsables de la sécurité lors des audiences de la Knesset – tous sont tombés dans l’oreille d’un sourd.

Ces documents révèlent que si le site du mont Meron avait accueilli un autre type d’événement – un concert de rock ou un rassemblement politique – les règles de sécurité de la police auraient limité la participation à environ 15 000 personnes. L’événement de vendredi a attiré plus de 100 000 personnes.

Des hommes revêtus de châles de prière sur la tombe de Rabbi Shimon Bar Yochai à Meron, le 11 octobre 2017. (David Cohen/Flash90)

Ils révèlent également que les responsables israéliens ne croient tout simplement pas qu’il soit possible d’imposer de telles limitations à la communauté haredi.

Comme l’a déclaré un ancien policier de haut rang au quotidien Yedioth Ahronoth ce week-end, « Si un ingénieur de la sécurité de la police, lors de sa dernière inspection du site avant les festivités, avait tenté de fermer la cour de Toldot Aharon [où la catastrophe s’est produite] – croyez-vous que cette décision aurait été appliquée ? … Même le chef de la police ne peut pas faire ça. Si quelqu’un essaie, ce sera son dernier travail dans la police. »

Les partis politiques haredi, agissant sur ordre des chefs religieux haredi, s’en seraient assurés.

Comme l’a noté le journaliste Nadav Eyal dans sa chronique du Yedioth Ahronoth dimanche, la fête de Meron a été officiellement classée par la police comme un « événement religieux spontané ». C’est un terme absurde pour désigner ce rassemblement. Ce n’est pas seulement que la fête de Lag BaOmer se déroule de manière hautement non-spontanée, la fête est connue (c’est-à-dire Lag BaOmer), mais il constitue également le plus grand rassemblement religieux annuel du pays.

Des mois de planification y sont consacrés. Ses nombreux terrains différents, ses cérémonies de feu de joie et ses spectacles musicaux sont soigneusement répartis entre les communautés et les fondations religieuses concurrentes qui organisent le pèlerinage.

Des milliers de Juifs ultra-orthodoxes célèbrent Lag B’Omer lors d’un rassemblement sur le mont Meron, dans le nord d’Israël, le 29 avril 2021. (Crédit : David Cohen / Flash90)

Le gouvernement dépense une petite fortune chaque année pour des scènes, des tribunes et des bus affrétés depuis des villes haredi (Miri Regev, actuelle ministre des Transports est sur la sellette). Et chaque année, une demi-douzaine d’agences gouvernementales essaient de s’en attribuer le mérite.

Ainsi, lorsque la police qualifie l’événement de « spontané », elle ne veut pas dire qu’il est littéralement spontané. C’est une façon de reconnaître que la police n’a aucun contrôle sur l’événement, qu’elle ne pourrait pas imposer des limites de participation ou des normes d’infrastructure même si elle y était légalement tenue.

Jeudi, quelques heures avant la catastrophe, le ministre de l’Intérieur Aryeh Deri s’était même vanté à la station de radio haredi Kol Hai d’avoir réussi à empêcher les fonctionnaires du ministère de la Santé de limiter le nombre de participants par crainte du coronavirus. Deri a déploré que l’échelon professionnel du ministère n’ait pas compris que les participants seraient protégés par l’influence spirituelle de Rabbi Shimon Bar Yochaï, le sage du deuxième siècle commémoré lors des festivités de Meron.

Le chef du parti Shas, Aryeh Deri, lors du vote pour les élections générales à Jérusalem, le 23 mars 2021. (Yonatan Sindel/Flash90)

« Les agents du gouvernement ne comprennent pas », a-t-il dit. « C’est un jour saint, et le plus grand rassemblement de Juifs [chaque année]. » Les mauvaises choses, a-t-il suggéré, n’arrivent pas aux Juifs en pèlerinage religieux : « On devrait faire confiance à Rabbi Shimon dans les moments de détresse. »

Alors même qu’il se vantait de son pouvoir politique et de celui de la communauté haredi, il a ensuite déployé, instinctivement, la rhétorique de la victimisation. Il a exhorté ses auditeurs à « prier pour le monde de la Torah et pour le judaïsme, qui sont en danger. Ils sont en grand danger ».

La fin de l’autonomie ?

Des enfants sont morts écrasés à Meron. Des secouristes endurcis ont pleuré à la télévision. Lorsque les réseaux cellulaires ont cessé de fonctionner sur le mont, des familles angoissées en ont été réduites à partager des photos de leurs proches disparus sur les médias sociaux, dans une tentative désespérée de les contacter. Un sauveteur a décrit aux journalistes le moment où il a dû crier à un collègue tiraillé d’arrêter d’essayer de réanimer un enfant : « C’était sans espoir, et nous devions essayer de réanimer les autres. »

Des forces de secours et de police sur les lieux après une catastrophe mortelle lors des célébrations de la fête juive de Lag BaOmer au mont Meron, dans le nord d’Israël, le 30 avril 2021. (David Cohen/Flash90)

Aucune critique de la part de l’Israël laïc ne pourrait amener la société haredi à remettre en question l’étrange bulle d’autonomie qu’elle a construite telle une défense culturelle contre l’influence modernisatrice de l’État, ni le pouvoir des rabbins haredi et de leurs tribunaux, dont les égos et les querelles ont divisé le lieu saint en cours séparées et ont contribué au chaos mortel de vendredi. Mais les images bouleversantes de Meron ont coupé court à l’assurance désinvolte et ont fait taire, du moins pour le moment, toutes les fanfaronnades concernant l’autonomie des Haredi.

Et tandis que les voix pleines d’assurance s’éteignaient dans un silence choqué, d’autres voix se sont fait entendre, des cris d’auto-critique furieuse que l’on entend rarement dans le courant dominant de la société haredi.

Les voix portaient toutes un seul message : La soumission de l’État envers nos dirigeants a provoqué ce désastre.

Un chapeau abandonné après une bousculade lors des célébrations de la fête juive de Lag BaOmer sur le mont Meron, dans le nord d’Israël, le 30 avril 2021. (Crédit : David Cohen/Flash90)

Yossi Elituv, rédacteur en chef de Mishpacha, l’hebdomadaire haredi le plus diffusé, a exhorté ses fidèles à ne pas se concentrer uniquement sur les erreurs de la police ou le manque de contrôle du gouvernement.

« Notre communauté a aussi le devoir de tirer des leçons », a-t-il écrit vendredi. La première leçon : l’État doit intervenir et mettre fin au chaos. « Notre tâche première et immédiate est de libérer le site du contrôle des fondations [religieuses] … L’État doit établir une autorité professionnelle pour gérer le site … Supprimer les attributions des communautés sur le site et lui conférer le statut comme celui du mur Occidental, avec une tolérance zéro pour les infractions aux règles. »

Dimanche matin, Elituv a enchaîné avec un tweet de quatre mots : « Commission d’enquête de l’État, immédiatement ! »

Moty Weinstock, rédacteur de l’hebdomadaire haredi Bakehilla, est arrivé à la même conclusion.

« Toute solution à Meron qui ne se résume pas à remettre de l’ordre sur tout le site, à annuler les dotations religieuses et à démanteler toutes les zones désignées [à des communautés spécifiques] fera en sorte que les images horribles se reproduiront », a-t-il déclaré.

Sur les médias sociaux, dans d’autres journaux, y compris le quotidien Hamevaser, pilier de la communauté hassidique, et dans d’innombrables interviews, les Israéliens hassidiques ont posé les mêmes questions et formulé les mêmes plaintes.

En haut, de gauche à droite : Menahem Zakbah, Simcha Diskind, Shraga Gestetner, Shimon Matalon ; 2ème rang, de gauche à droite : Yosef David Elhadad, Moshe Mordechai Elhadad, Moshe Natan Neta Englander, Yehoshua Englander ; 3è rang, de gauche à droite : Haim Seler, Yedidia Hayut, Daniel (Donny) Morris, Nahman Kirshbaum ; 4è rang, de gauche à droite : Abraham Daniel Ambon, Yedidya Fogel, Yisrael Anakvah, Moshe Ben Shalom.

Une communauté qui s’était convaincue qu’elle pouvait faire fi des exigences des autorités de l’État s’est soudainement mise à réclamer, avec une confiance et un sérieux croissants, « l’ordre » et « l’autorité », à exiger que l’État impose son contrôle, au mépris de la fierté et de la vanité des tribunaux rabbiniques.

Nouveaux postulats

Contrairement à ce qu’il prétend lui-même, le judaïsme haredi n’est ni rigide ni immuable. De nouvelles idées affluent, les anciennes sont réinterprétées. Les spécialistes de la vie haredi parlent de changements profonds dans un large éventail de mœurs culturelles et sociales, depuis un nombre croissant de Haredim dans l’enseignement supérieur, dans la population active et dans l’armée jusqu’à de nouveaux rôles pour les femmes et de nouvelles loyautés politiques qui conduisent collectivement la communauté à une intégration toujours plus profonde dans la société israélienne dominante.

Pourtant, le changement exige une condition sous-jacente : Il doit se faire discrètement. Les postulats changent sans être reconnus, les nouvelles pratiques sont considérées comme anciennes et banales.

Prenons l’exemple du sionisme religieux. Il y a dix ans, le parti Shas s’est officiellement déclaré parti sioniste et a rejoint l’Organisation sioniste mondiale. Mais la déclaration était chuchotée, pas criée. Aujourd’hui, aucun électeur du Shas ne croirait que, jusqu’à il y a dix ans, le parti ne se déclarait pas officiellement sioniste et évitait d’adhérer aux institutions sionistes.

C’est la même histoire du côté ashkénaze. Il y a vingt ans, les Haredim ashkénazes d’Israël ont refusé de reconnaître les cérémonies organisées dans les cimetières militaires à l’occasion de Yom HaZikaron. Ils se plaignaient que ces rituels militaires étaient empruntés à d’autres nations. Les Juifs doivent commémorer selon leurs propres traditions. Puis, au cours de la dernière décennie, sans tapage ni fanfare ni reconnaissance explicite d’aucune sorte, des politiciens de Yahadout HaTorah ont officié à ces mêmes cérémonies en tant que représentants officiels du gouvernement israélien, se tenant aux côtés de femmes soldats en pantalon et déposant des couronnes sur des monuments commémoratifs.

La société haredi peut changer avec les époques, tant qu’elle n’admet pas ce changement à haute voix.

Des Juifs ultra-orthodoxes recouverts de leur châle de prière à proximité du tombeau du rabbin Shimon bar Yochai pendant les festivités de Lag BaOmer sur le mont Meron, dans le nord d’Israël, le 10 mai 2021. (Crédit : AP Photo/Ariel Schalit)

En 2018, juste après avoir participé au pèlerinage de Lag BaOmer de cette année-là à Meron, le journaliste haredi Aryeh Erlich avait tweeté ses inquiétudes concernant une certaine allée étroite du site : « L’étroite voie de sortie qui mène à la cérémonie du feu de joie de la Toldot Aharon [dynastie hassidique] crée un goulot d’étranglement humain et une terrible bousculade, au point de présenter un danger immédiat d’écrasement. Et c’est la seule issue…. Ils ne doivent pas organiser à nouveau le feu de joie à cet endroit avant que ne soit ouverte une sortie large et bien signalée. »

Le tweet d’Erlich est devenu viral vendredi, exactement trois ans trop tard.

Dans une interview accordée dimanche à la station de radio 103 FM de la région de Tel Aviv au sujet du désastre qu’il avait prédit avec tant de précision, M. Erlich a rejeté tout reproche adressé à la société haredi pour les décès.

« Comment pouvez-vous blâmer le public haredi ? » a-t-il demandé. Le pèlerinage de Meron « est une tradition qui se perpétue depuis 550 ans ».

Alors qui est à blâmer ? « C’est la police qui autorise l’événement. Il existe un règlement clair. Aucun événement ne peut avoir lieu sans un responsable de la sécurité, un policier qui le signe et l’approuve, et c’est ce qui s’est passé à Meron. »

Il y a un « gouvernement », a-t-il ajouté. Ce gouvernement « a décidé d’ignorer [le danger], a choisi une improvisation de mauvaise qualité et n’a pas imposé de normes de sécurité ». Les partis politiques haredi sont des victimes ici ; il n’est pas sérieux pour la police de dire maintenant qu’à cause [des partis haredi], elle n’a pas fait ce qu’elle était censée faire. La police est censée faire respecter la loi ».

Les forces de secours et la police israéliennes sur les lieux d’un carnage lors des célébrations de la fête juive de Lag BaOmer au mont Meron, dans le nord d’Israël, le 30 avril 2021. (David Cohen/Flash90)

Il s’agit d’un pivot dans les attentes qui, par son déni même de la culpabilité des Haredi, signale l’abandon de l’autonomie des Haredi. Erlich présente sa critique comme une défense des dirigeants politiques haredi. Mais même dans ce cas, où le blâme est dirigé exclusivement vers la police israélienne, l’argument est le même : la police n’a plus le droit d’ignorer les règles de sécurité simplement parce que les communautés religieuses Haredi l’exigent. Comment l’État ose-t-il mettre en danger la vie de ses citoyens haredi en permettant que l’autonomie des Haredi l’emporte sur leur sécurité ?

La catastrophe de Meron ne conduira personne dans la communauté à remettre en question d’autres éléments de son existence distincte, comme son système scolaire indépendant. Rien d’aussi fondamental ne changera à partir d’une seule tragédie. Mais ceux qui demandent aujourd’hui à l’État et à la police de prendre le relais à Meron, ceux qui remettent en question, ouvertement et moins ouvertement, la sagesse de leurs dirigeants et le principe de séparation de leur communauté, appliqueront cette leçon à d’autres choses à l’avenir.

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