Comment des historiens ont œuvré à chasser les nazis vivant aux États-Unis
Rechercher

Comment des historiens ont œuvré à chasser les nazis vivant aux États-Unis

‘Citizen 865’ raconte la capture des hommes de Trawniki - prisonniers soviétiques et civils ukrainiens qui avaient aidé les nazis à assassiner les Juifs - venus vivre en Amérique

Des gardes Askari ou Trawniki regardent par une porte les corps des Juifs tués pendant la répression du soulèvement dans le ghetto de Varsovie. (Crédit : musée de la Shoah de Washington)
Des gardes Askari ou Trawniki regardent par une porte les corps des Juifs tués pendant la répression du soulèvement dans le ghetto de Varsovie. (Crédit : musée de la Shoah de Washington)

Jack (Jakob) Reimer était un vendeur de chips à la retraite, un ancien gérant de restaurant, et il vivait à New York. Il était également un criminel de guerre qui avait été formé par les SS au camp de Trawniki en Pologne, à côté de Lublin, qui avait aidé les nazis à éradiquer les Juifs d’Europe.

Le Bureau des enquêtes spéciales (OSI) du département de la Justice a œuvré pendant deux décennies à traduire Reimer devant les tribunaux et à révoquer sa citoyenneté américaine, obtenue par naturalisation. L’homme est mort en 2005 sur le sol américain avant d’avoir pu être expulsé en Allemagne.

Le cas de Reimer n’est pas atypique. Même si le gouvernement a réussi à dénaturaliser les auteurs d’atrocités nazies à un grand nombre d’occasions, il s’est heurté à une multitude d’obstacles concernant leur départ des Etats-Unis. En cause, des oppositions de la part de grands pontes politiques et des groupes d’immigration mais, et c’est plus critique, un manque de coopération de l’Allemagne, de l’Autriche et d’autres pays qui ont refusé le retour dans leurs frontières des criminels. En fait, l’opération ayant mené à l’extradition du dernier gardien de Trawniki, Jakiw Palij, en 2018, a été un succès rare.

‘Citizen 865: The Hunt for Hitler’s Hidden Soldiers in America’ écrit par Debbie Cenziper (Crédit : Hachette Books)

Les efforts livrés par l’OSI pour identifier, poursuivre en justice et expulser Reimer et d’autres nazis qui avaient été formés à Trawniki (avec parmi eux John Demjanjuk, de triste mémoire) sont racontés dans le nouveau livre – excellent – de la journaliste d’investigation Debbie Cenziper, Citizen 865: The Hunt for Hitler’s Hidden Soldiers in America.

C’est Reimer qui est ce « citoyen 865 » – le chiffre étant une référence à son code d’identification sur les listes nazies à Trawniki.

Cenziper, lauréate du prix Pulitzer, offre un travail de recherche historique bien mené qui se lit comme un thriller de fiction. L’ouvrage offre une présentation globale et exhaustive non seulement du travail minutieux effectué par l’OSI, mais il se penche aussi sur les existences et les motivations personnelles des avocats et des historiens qui y ont pris part.

Le bureau des enquêtes spéciales a été établi en 1979 et il a fusionné en 2010 avec la section de sécurité domestique du département de la Justice, une fusion qui a abouti à la création d’une nouvelle unité de la division criminelle, appelée section des poursuites spéciales et des droits de l’Homme.

Aujourd’hui, Cenziper est directrice d’un programme de journalisme d’investigation au sein de l’école de journalisme Medill, à la Northwestern University, et est journaliste contributrice au Washington Post. Elle s’est récemment entretenue avec le Times of Israel, confiant les raisons qui lui ont donné l’envie de s’impliquer dans un projet portant sur un sujet si difficile.

« L’idée que ces criminels nazis puissent vivre en paix sur le sol américain, y élevant des familles, y touchant des pensions et bénéficiant de la sécurité sociale, prenant ensuite des retraites tranquilles après tout ce que j’avais pu apprendre sur la guerre – les sacrifices consentis par les soldats américains, ce que les Juifs avaient subi – était pour moi incompréhensible. J’ai eu du mal à accepter que cela puisse être le cas et j’ai voulu en savoir davantage », explique Cenziper.

Debbie Cenziper (Crédit : Erica Land)

Cenziper, 49 ans, n’avait jamais entendu parler de Trawniki, même si elle avait fréquenté une synagogue conservative pendant son enfance passée à Philadelphie et qu’elle avait suivi des cours sur la Shoah à l’université.

Ce n’est qu’à l’occasion d’une conversation, par pur hasard, avec un avocat du département américain, lors d’une fête du Nouvel an en 2016, que Cenziper a appris l’existence du camp où les SS avaient formé plus de 5 000 prisonniers de guerre soviétiques et civils ukrainiens (certains d’origine ethnique allemande) entre 1941 et 1944.

Ces « hommes de Trawniki » (ou Wachmänner) avaient aidé les nazis à assassiner 1,7 million de Juifs polonais en assumant la fonction de gardiens dans les camps de concentration ou de la mort de Belzec, Sobibor, Treblinka, Majdanek et Auschwitz. Ils avaient également pris part aux opérations de liquidation de nombreux ghettos, et notamment des ghettos de Varsovie, Cracovie et Lublin.

Après la discussion intéressante – quoique sinistre – de cette fête de Nouvel an, Cenziper avait organisé une rencontre avec une historienne du musée de commémoration de la Shoah américain, la docteure Elizabeth (Barry) White, qui avait travaillé pendant de nombreuses années à un poste similaire à l’OSI.

White lui avait alors raconté les événements survenus lors d’un voyage déterminant qu’elle avait fait avec l’un de ses collègues de l’OSI, l’historien Peter Black, à Prague, dans les années 1990. Le Rideau de fer venait tout juste de tomber et les spécialistes occidentaux étaient enfin en capacité d’accéder aux registres tenus pendant la guerre qui se trouvaient dans les archives des pays d’Europe de l’est.

« Elle m’a raconté comment ils étaient installés dans ces archives poussiéreuses, dans un sous-sol, lorsqu’ils avaient trouvé cette liste de noms de 1945 qui révélait les identités de 700 hommes de Trawniki. Ecouter Barry me raconter comment elle et Peter avaient reconnu des noms, parce qu’il s’agissait d’individus qui vivaient aux Etats-Unis depuis de longues années, m’avait donné des frissons », se souvient Cenziper.

Une vue du camp d’entraînement de Trawniki avec deux baraquements et une tour de garde. Le nom du camp était à la fois celui de l’unité et de la structure de formation. Il se trouvait à proximité du village de Trawniki, à 28 kilomètres environ de Lublin. (Autorisation du musée de commémoration de la Shoah américain)

« Après cette conversation avec Barry, je me suis complètement consacrée à ça », ajoute Cenziper en évoquant les recherches et l’écriture de son livre.

D’autres ouvrages ont bien été écrits sur les chasseurs de nazis et au sujet de l’OSI en particulier, mais c’est le premier livre en direction du grand public à évoquer spécifiquement les efforts livrés par le bureau pour traduire en justice les hommes de Trawniki – ou, tout du moins, pour essayer de le faire.

Parce que les Etats-Unis ne sont pas compétents en matière pénale pour lancer des poursuites judiciaires contre ces hommes, l’OSI a préféré chercher à initier des procès au civil visant à leur ôter la citoyenneté américaine sur la base de candidatures frauduleuses à des visas d’immigration.

Cenziper raconte au Times of Israel qu’elle n’aurait pas pu écrire « Citizen 865 » sans la générosité de personnalités déterminantes de l’OSI telles que Black, White, et l’ancien procureur du bureau Eli Rosenbaum.

L’historien Peter Black (Autorisation du musée de commémoration de la Shoah américain)

« Il y a eu des heures d’entretiens… Peter est resté avec moi à au moins quinze reprises pendant des sessions qui duraient trois heures minimum, juste pour m’aider à comprendre l’histoire. On peut étudier ce qu’il s’est passé, trouver un élément de récit ici et là, mais il n’y a pas une seule source écrite qui soit complète sur l’histoire des Trawniki. Ce n’est pas une recherche facile. Peter connaît une grande partie de cette histoire parce qu’il l’a lui-même rassemblée. Et que très certainement, ce sont Peter et Barry qui sont la mémoire, dans ce dossier, de ce qu’il s’est spécifiquement passé à l’OSI. Alors je les ai rencontrés pendant des heures et des heures pendant deux ans et demi », note Cenziper.

Cenziper a pu avoir accès à des documents déclassifiés et elle a également visité des sites déterminants mentionnés dans le livre – Varsovie, Lubin et Trawniki, pour avoir un aperçu de première main. Elle a remonté également les pas des historiens à Prague où elle a, elle aussi, pu lire le document qui s’était montré si crucial dans l’enquête Trawniki.

« En fait, j’ai retrouvé la liste originale qu’ils avaient découverte. J’ai enfilé des gants blancs et je l’ai tenue entre mes mains », dit Cenpizer.

Cenziper fait le choix, dans « Citizen 865 » d’un narratif allant et venant dans le temps – faisant le parallèle entre la vie de Jakob Reimer et les existences de deux adolescents juifs de Lublin, Feliks Wojcik et Lucyna Stryjewska, qui étaient parvenus à survivre à la guerre après avoir affronté la mort à plusieurs reprises. Le couple, qui s’était marié dans le ghetto de Varsovie, les deux seuls membres survivants de leurs familles respectives, avait immigré aux Etats-Unis après la guerre pour prendre un nouveau départ.

La photo d’identification à Trawniki de Jakob Reimer (Crédit : Département américain de la Justice)

Ce choix particulier de structure de l’ouvrage, Cenziper y a pensé quand elle a réalisé que Reimer semblait toujours arriver dans le sillage direct de Feliks et Lucyna.

« J’ai découvert l’histoire de Felix et Lucyna… Je ne les ai jamais rencontrés mais j’ai eu le sentiment de les connaître, et leur famille m’a apporté beaucoup de soutien quand elle m’a raconté leur histoire. Je voulais retracer leur parcours dans la Pologne occupée et, comme cela s’est avéré être ensuite le cas, Jakob Reimer a suivi essentiellement le même – et cela m’a aidé à fusionner leurs deux histoires. Ils étaient tous les deux de Lubin, Reimer s’y trouvait. Ils avaient été enfermés au ghetto de Varsovie et Reimer avait aidé à le liquider. Ils étaient venus aux Etats-Unis et, dans l’année qui avait suivi , Reimer était arrivé », explique Cenziper.

« C’était tellement atroce de voir que ce couple juif avait fait tellement de choses pour pouvoir échapper aux nazis et qu’il se trouvait qu’il vivait finalement parmi des criminels nazis ici, aux Etats-Unis. Cela m’a paru être une manière pertinente de raconter cette partie du livre », poursuit-elle.

Assouvissant sa curiosité sur la manière dont les historiens et les avocats de l’OSI ont pu continuer à vivre leur quotidien habituel tout en s’immergeant quotidiennement dans les atrocités de la Shoah, Cenziper a exploré leurs personnalités et leurs origines.

« Je voulais que les lecteurs comprennent que ceux qui faisaient ce travail avaient également leurs propres vies, leurs propres combats, et leurs propres familles – et ils étaient pourtant capables de mener à bien leur mission, de lutter contre les oppositions politiques, de gérer les contre-offensives de l’Allemagne et d’autres pays, de mener cette course contre la montre tout en tentant de trouver un soutien public en poursuivant des personnes qui étaient dorénavant âgées. Je voulais que les lecteurs comprennent qui étaient ces individus responsables de ces missions », explique-t-elle.

Portrait de groupe de gardiens allemands ethniques au camp de concentration de Belzec. Ils servaient comme officiers dans l’unité des gardiens de Trawniki dans ce camp de concentration (Autorisation : Musée de commémoration américain de la Shoah)

Cenziper s’était attendue à découvrir un bureau de « croisés » – en particulier du côté des membres de l’OSI qui étaient Juifs. Toutefois, cette description n’a pas correspondu à ceux qu’elle a été amenée à connaître.

« Peter et d’autres historiens ont voulu voir les registres de l’histoire corrigés, où que cela puisse mener… Peter pense, comme c’est le cas des historiens en général, qu’il est possible d’empêcher des horreurs à l’avenir si on parvient à comprendre le passé… Ils ne s’acharnaient pas à traduire ces gens en justice, quel que soit le prix – ce n’était le cas d’aucun d’entre eux, au moins parmi ceux que j’ai rencontrés. Ils voulaient établir la vérité des faits, ils voulaient comprendre l’histoire et le faire de manière méticuleuse. Ils n’étaient pas là à courir partout en disant : ‘Je l’ai eu, je l’ai eu’. Ce n’était pas là leur mission », note-t-elle.

Cenziper a été désireuse de mettre en lumière les historiens de l’OSI et de mettre en lumière également l’étroite coopération qu’il y avait entre eux et les procureurs. Ce sont les avocats qui ont été amenés à donner un visage à ces dossiers et Cenzeiper a voulu montrer l’importance de la contribution apportée par les historiens.

Le SS-Gruppenführer Jürgen Stroop donnant des instructions à la police auxiliaire ukrainienne (les hommes de Trawniki), à Varsovie, en Pologne, en 1943 (Autorisation : Yad Vashem)

« On ne peut pas poursuivre des individus sur la base de crimes survenus il y a des décennies à moins de comprendre le monde dans lequel ces crimes ont été commis. Les historiens ont fourni un contexte nécessaire pour comprendre les agissements de ces meurtriers. Certains procureurs, comme Ned Stutman, ont emmené partout les historiens. Les historiens étaient en mesure de déceler les mensonges dans les aveux ou dans les descriptions soumises par ces hommes parce qu’ils comprenaient l’histoire », dit Cenziper.

Savoir que ces personnalités qui travaillaient au sein de l’OSI avaient abandonné des carrières bien plus lucratives pour s’atteler à cette tâche difficile a été une source d’inspiration pour Cenziper.

Un membre de l’OSI a ainsi renoncé à bien plus qu’un travail mieux rémunéré. Le procureur Michael Bernstein était mort dans le vol 103 de la Pan Am, l’avion abattu au mois de décembre 1988 par des terroristes dans un événement dorénavant connu sous le nom d’attentat de Lockerbie. Bernstein, âgé de 36 ans, revenait à Washington en provenance d’une réunion durant laquelle le gouvernement autrichien avait finalement accepté de réadmettre sur son territoire les criminels de guerre nazis.

Les Autrichiens s’étaient, dans un premier temps, moqués d’un accord d’expulsion mais il y avaient réfléchi une nouvelle fois en cette année 1988. Et après l’échec de négociations à Washington sur le sujet, les Autrichiens avaient insisté sur l’organisation d’une autre rencontre à Vienne. Bernstein y était allé et il avait remporté une victoire décisive pour l’OSI mais il n’était jamais revenu pour Hanoukka – comme il avait promis à ses enfants que ce serait le cas.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...