Comment Israël justifie la reconnaissance soudaine du Kosovo qui agace la Serbie
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Analyse

Comment Israël justifie la reconnaissance soudaine du Kosovo qui agace la Serbie

Jérusalem a longtemps évité de cautionner une candidature unilatérale au statut d'État ; aujourd'hui, les responsables disent que le Kosovo et la Palestine sont différents

Raphael Ahren

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Des Kosovars agitent des drapeaux nationaux en attendant de voir un défilé militaire, lors des célébrations du 11e anniversaire de l'indépendance à Pristina, le 17 février 2019. (AP Photo/Visar Kryeziu)
Des Kosovars agitent des drapeaux nationaux en attendant de voir un défilé militaire, lors des célébrations du 11e anniversaire de l'indépendance à Pristina, le 17 février 2019. (AP Photo/Visar Kryeziu)

Pendant plus d’une décennie, Israël s’est opposé à la tendance occidentale et a refusé de reconnaître la République du Kosovo. Les États-Unis, le Canada, l’Australie et la plupart des pays européens ont reconnu la déclaration d’indépendance de Pristina de la Serbie en 2008, mais pas Jérusalem, principalement parce qu’elle ne voulait pas soutenir une initiative séparatiste d’une majorité ethnique, craignant que ce soutien ne se retourne contre elle si les Palestiniens tentaient quelque chose de similaire.

Vendredi, Israël a modifié sa politique de manière surprenante et sans avertissement, les deux États ayant convenu de se reconnaître mutuellement et le Kosovo ayant promis d’ouvrir une ambassade à Tel Aviv. Cette annonce a été saluée par les États-Unis et Israël comme une grande avancée pour l’État juif et, en fait, pour la paix au Moyen-Orient, mais aucune explication n’a été fournie quant au soudain revirement de Jérusalem.

En fait, l’accord – qui fait partie d’un accord tripartite inhabituel avec les États-Unis et la Serbie – soulève deux questions essentielles : Israël n’est-il plus inquiet que la reconnaissance du Kosovo donne une impulsion à la candidature unilatérale des Palestiniens au statut d’État ? Et la situation du Kosovo et de la Serbie peut-elle être comparée au conflit israélo-palestinien ?

Ramallah a toujours considéré la déclaration d’indépendance de Pristina de février 2008 – qui a été reconnue par plus de 50 pays en un an, et exactement 116 aujourd’hui – comme un modèle à suivre.

« Le Kosovo n’est pas meilleur que nous », a déclaré Yasser Abed Rabbo, un négociateur palestinien de haut niveau, en 2008. « Nous méritons l’indépendance avant même le Kosovo, et nous demandons le soutien des États-Unis et de l’Union européenne pour notre indépendance. »

Des Palestiniens agitent leur drapeau national lors d’un rassemblement à Ramallah, le 29 novembre 2012, pour soutenir la candidature du dirigeant palestinien Mahmoud Abbas à la reconnaissance du statut d’État par l’ONU. (Issam Rimawi/Flash90)

Mais alors que la plupart des pays occidentaux ont volontiers reconnu le Kosovo, la Palestine est restée les mains vides. En fait, « la plupart des Etats qui reconnaissent la Palestine ne reconnaissent pas le Kosovo, et vice versa », selon Eric Gordy, professeur au Département des études slaves et est-européennes de l’University College de Londres.

Le Kosovo, petit État à majorité musulmane d’Europe du sud-est, est le pays non-membre des Nations unies qui a obtenu le plus grand nombre de reconnaissances internationales, tandis que la Palestine occupe la deuxième place, indique le média Balkan Insight.

Quoi qu’il en soit, les Palestiniens sont maintenant en colère contre le Kosovo (et la Serbie), et ont menacé de rompre les liens avec chaque pays qui délocalise son ambassade à Jérusalem. Bien qu’on ne sache pas exactement dans quelle mesure les pays des Balkans sont troublés par de telles fanfaronnades, il y a de bonnes raisons de croire que Belgrade et Pristina hésitent à concrétiser la promesse.

Le président américain Donald Trump observe le Premier ministre kosovar Avdullah Hoti (à droite) et le président serbe Aleksandar Vucic (à gauche) signer un accord sur l’ouverture de relations économiques, dans le bureau ovale de la Maison Blanche à Washington, le 4 septembre 2020. (Brendan Smialowski / AFP)

Ces pays ont pris cet engagement sous la forte pression de l’administration américaine, apparemment parce que le président américain Donald Trump et son équipe cherchent à mettre en avant le rôle de la Maison Blanche dans la promotion du statut de Jérusalem à l’approche des élections de novembre.

Si Trump perd, le Kosovo et la Serbie pourraient avoir l’impression qu’ils peuvent traîner les pieds, et on peut s’attendre à ce que la nouvelle administration démocrate ne les encourage pas à aller plus loin. D’autre part, l’Union européenne fait pression dans l’autre sens, avertissant les deux pays que leur candidature à l’adhésion est en danger s’ils poursuivent une politique concernant Jérusalem qui contredit de manière flagrante celle de Bruxelles.

Pourquoi Israël s’implique-t-il dans les Balkans ?

Jérusalem n’avait aucune raison de fourrer son nez dans le nid de guêpes diplomatique qu’est le conflit dans les Balkans, si ce n’est pour plaire à l’administration américaine, admettent les responsables israéliens dans des conversations privées.

« Je ne suis pas sûr qu’il soit dans l’intérêt d’Israël de se mêler de cette affaire », a déclaré Arthur Koll, ancien ambassadeur d’Israël en Serbie, sur le site internet Media Line cette semaine.

« Nous en payerons le prix en abandonnant un de nos principes, une politique de longue date. C’est une étape qui pourrait avoir des répercussions futures sur le conflit israélo-palestinien. »

Mais maintenant que les dirigeants politiques israéliens ont décidé de mettre fin à leur traditionnel refus de reconnaître le Kosovo, certains sont désormais impatients d’expliquer que la situation de la Serbie et du Kosovo est fondamentalement différente du conflit de notre propre région.

Il y a des différences importantes entre les deux cas qui montrent clairement qu’ils ne peuvent pas être comparés, ont déclaré des sources à Jérusalem au Times of Israel cette semaine, parlant sous condition d’anonymat en raison des sensibilités diplomatiques du sujet.

Bien que de nombreux pays aient reconnu le Kosovo, les responsables ont souligné qu’il s’agissait d’un cas particulier découlant de la situation unique de l’éclatement de la Yougoslavie, et qu’il ne devait pas être considéré comme un précédent pour tout autre différend territorial.

Une jeune femme passe devant des graffitis qui disent : « Le Kosovo est le cœur de la Serbie » à Belgrade, en Serbie, le 4 septembre 2020. Les responsables de l’administration du Kosovo et le Premier ministre Avdullah Hoti ont rencontré le président serbe Aleksandar Vučić pour discuter de l’approfondissement des relations sur le plan économique. (AP Photo/Darko Vojinovic)

Une autre différence majeure entre Pristina et Ramallah est que la première répond pleinement aux exigences du statut d’État tel que défini par le droit international, alors que la seconde ne le fait pas, selon les responsables israéliens. Le Kosovo remplit les quatre critères pour devenir un État, y compris le fait de détenir un contrôle effectif sur le territoire, ce qui n’est clairement pas le cas pour les Palestiniens, ont-ils affirmé.

En outre, les fonctionnaires ont affirmé que le Kosovo n’avait pas violé ses obligations légales en déclarant unilatéralement son statut d’État. L’Autorité palestinienne, en revanche, est liée par les accords d’Oslo, qui ont créé un cadre juridique dans lequel toutes les questions essentielles seraient déterminées sous réserve de négociations bilatérales et qui interdisent aux parties de prendre toute mesure unilatérale qui modifierait le statut du territoire.

Cela a toujours été vrai, alors pourquoi Israël ne change-t-il sa position sur le Kosovo que maintenant ?

Parce que les Serbes l’ont fait aussi. C’est du moins ce que prétendent les responsables de Jérusalem. Les circonstances politiques ont changé radicalement vendredi, lorsque le Kosovo et la Serbie ont conclu avec les États-Unis des accords qui comprenaient également une référence à l’établissement de relations diplomatiques entre Israël et le Kosovo, affirment-ils.

Il y a juste un gros problème avec cet argument : Belgrade n’y croit pas, les Serbes insistant sur le fait qu’ils n’ont jamais accepté qu’Israël reconnaisse le Kosovo, malgré les affirmations contraires de l’administration américaine.

« Les relations diplomatiques avec le Kosovo sont une chose, la reconnaissance en tant que pays indépendant en est une autre. Cela détruirait les relations entre Israël et la Serbie », a déclaré cette semaine une source serbe proche du président de son pays, Aleksandar Vučić, au Times of Israël.

Une voiture passe devant un panneau d’affichage où on lit : « Le Kosovo est le cœur et l’âme de la Serbie », placé dans une rue devant le bâtiment du gouvernement à Belgrade, en Serbie, le mercredi 2 septembre 2020. (AP Photo/Darko Vojinovic)

« Cela pourrait finir par être un vrai gâchis, à moins qu’il n’y ait un compromis sur le type de relation qu’Israël finira par avoir avec le Kosovo. »

Belgrade n’honorera pas son engagement de déplacer son ambassade de Tel Aviv à Jérusalem si Israël reconnaît le Kosovo, a averti la source après s’être entretenue avec Vučić à ce sujet.

Lors de la cérémonie de signature à la Maison Blanche vendredi, le leader serbe lui-même a laissé entendre qu’il ne déplacerait l’ambassade à Jérusalem que si les Israéliens s’abstenaient de reconnaître pleinement l’indépendance du Kosovo.

« Nous avons également dit à Israël que s’il respecte la Serbie, alors notre pays déplacera l’ambassade à Jérusalem », a-t-il déclaré.

Le président Donald Trump écoute son homologue serbe Aleksandar Vučić lors d’une cérémonie de signature avec le Premier ministre kosovar Avdullah Hoti, dans le bureau ovale de la Maison Blanche, le vendredi 4 septembre 2020, à Washington. (AP Photo/Evan Vucci)

« Vučić a déclaré que la décision d’Israël de reconnaître le Kosovo n’était pas liée à l’accord [signé à la Maison Blanche] et est la propre décision d’Israël, et aussi que le transfert de l’ambassade de Serbie à Jérusalem est conditionné au respect par Israël des intérêts de la Serbie », a noté Koll, l’ancien ambassadeur d’Israël à Belgrade.

« C’est un gros indice qu’ils ne vont pas du tout transférer leur ambassade. »

Les responsables israéliens soulignent qu’ils n’ont jamais dit qu’ils reconnaîtraient officiellement l’indépendance du Kosovo – dans des déclarations publiques, ils ont simplement parlé d’établir des relations diplomatiques –, mais c’est bien sûr une manœuvre sémantique qui ne trompera personne.

Si Israël veut célébrer l’ambassade de la première nation musulmane à Jérusalem, il devra établir des relations diplomatiques complètes avec le Kosovo, ce qui inclut évidemment la reconnaissance du Kosovo en tant qu’État souverain. Et même si cela n’a pas d’implications directes sur la quête des Palestiniens pour former un État, cela aura probablement de graves répercussions négatives sur les relations entre Israël et la Serbie.

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