Comment les présidents américains ont été influencés par leurs « meilleurs amis »
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Comment les présidents américains ont été influencés par leurs « meilleurs amis »

Un nouveau livre de Gary Ginsberg révèle comment des proches ont pu peser sur l'Histoire - et même être déterminants, dans un cas, dans la naissance de l'État juif

  • Eddie Jacobson, à gauche, avec l'ancien président américain Harry S. Truman. (Autorisation : Archives nationales)
    Eddie Jacobson, à gauche, avec l'ancien président américain Harry S. Truman. (Autorisation : Archives nationales)
  • De gauche à droite : L'ancien président américain Gerald Ford, Gary Ginsberg, l'autrice Elizabeth Mitchell, JFK Jr., et betty Ford à la convention nationale républicaine de 1996. (Crédit :  David Kennerly/ Autorisation Ginsberg)
    De gauche à droite : L'ancien président américain Gerald Ford, Gary Ginsberg, l'autrice Elizabeth Mitchell, JFK Jr., et betty Ford à la convention nationale républicaine de 1996. (Crédit : David Kennerly/ Autorisation Ginsberg)
  • L'ancien président américain Jimmy Carter, à gauche, avec Gary Ginsberg en 2014. (Autorisation :  Ginsberg)
    L'ancien président américain Jimmy Carter, à gauche, avec Gary Ginsberg en 2014. (Autorisation : Ginsberg)
  • Le président Bill Clinton et son ami proche  Vernon Jordan à la Presidents Cup, au Robert Trent Jones Golf Club de Gainesville, en Virginie, aux États-Unis, au mois d'octobre 2000. (Crédit : image d'archive via Getty Images)
    Le président Bill Clinton et son ami proche Vernon Jordan à la Presidents Cup, au Robert Trent Jones Golf Club de Gainesville, en Virginie, aux États-Unis, au mois d'octobre 2000. (Crédit : image d'archive via Getty Images)

En 1948, le président américain Harry S. Truman en avait eu assez. Ennuyé, perdant patience face à ce qu’il considérait comme d’incessantes pressions, il avait refusé tout de go de discuter encore une fois d’un quelconque soutien apporté à la création d’un État juif.

Les cartes et les télégrammes étaient arrivés par centaines de milliers. Les leaders juifs ne semblaient pas vouloir cesser leurs demandes. Truman, profondément agacé, devait rapidement décider de reléguer le dossier sur l’étagère pour n’y revenir que plus tard – s’il devait s’y attaquer à un moment – refusant de céder aux harangues ininterrompues des responsables de la communauté juive américaine.

Cela a donc été un petit miracle que Truman reconnaisse finalement Israël onze minutes seulement après la déclaration de l’État. Un miracle dont la réalisation avait peut-être été aidée et encouragée par l’intervention de dernière minute de l’un de ses amis, Eddie Jacobson.

« Cela a été un moment crucial, ce moment où un ami a fait valoir des décennies d’amitié pour convaincre le président de faire quelque chose qu’il n’aurait très certainement pas fait le cas échéant », a expliqué au Times of Israel Gary Ginsberg, auteur du livre First Friends: The Powerful, Unsung (and Unelected) People Who Shaped Our Presidents, qui vient de paraître.

« Je pense qu’à l’évidence, il a joué un rôle absolument déterminant en permettant à Truman de s’extraire de cette impasse personnelle », continue Ginsberg.

Tandis qu’il n’a pas été à proprement parler lui-même un « meilleur ami », Ginsberg, 58 ans, a côtoyé un grand nombre de personnalités politiques influentes au cours des 30 dernières années. Il s’était lié d’amitié avec John F. Kennedy Jr., il a été l’un des cinq avocats chargés d’interviewer le candidat Al Gore au moment où celui-ci devait briguer la vice-présidence, il a travaillé avec les Clinton. Et, selon l’ex-ambassadeur israélien aux États-Unis Michael Oren, c’est Ginsberg qui avait proposé au Premier ministre de l’époque, Benjamin Netanyahu, de brandir le dessin de bombe nucléaire devenu emblématique lors d’un discours prononcé devant les Nations unies pour montrer combien l’Iran était proche des capacités qui lui permettraient de fabriquer l’arme atomique.

Benjamin Netanyahu aux Nations unies, le 27 septembre 2012. (Crédit : Avi Ohayon/GPO/Flash90)

Dès 1984, Ginsberg avait remarqué deux amis proches du candidat à la présidentielle Gary Hart : l’acteur de Hollywood Warren Beatty, et le chef de cabinet Billy Shore. Ce mélange des genres, avec d’un côté un confident et de l’autre un conseiller, signifiait que les deux hommes sauraient se montrer d’une honnêteté abrupte, parfois, lorsque dire des vérités dures à entendre s’avérerait nécessaire.

Avec le temps, Ginsberg a noté ce type de qualités qui se retrouvent chez de nombreux proches des politiciens, ces amis qui sont susceptibles d’avoir une influence forte sur les hauts-responsables à l’extérieur des bureaux des décisionnaires – il y a ceux qui sont capables de calmer, d’apaiser les ardeurs ; il y a ceux qui peuvent apporter et ouvrir de nouvelles perspectives, aider à réfléchir aux choix ou dire crûment les choses là où d’autres pourraient hésiter à le faire.

De gauche à droite : L’ancien président américain Gerald Ford, Gary Ginsberg, l’autrice Elizabeth Mitchell, JFK Jr., et Betty Ford à la Convention nationale républicaine de 1996. (Crédit : David Kennerly/Autorisation : Ginsberg)

Ces meilleurs amis au cœur du pouvoir… et d’un livre

Après ses nombreuses observations, Ginsberg a eu la surprise de ne trouver aucun ouvrage sur le sujet – même s’il rappelle que beaucoup de livres ont par ailleurs été écrits sur les entourages proches des présidents américains et que des volumes entiers ont été consacrés aux Premières dames, aux fils de dirigeants, voire à des domestiques.

Il a pris la décision de prendre sa plume il y a deux ans, alors même qu’il se demandait si un ami proche de Trump, avec le franc-parler nécessaire, saurait aider l’ancien président américain au moment où, selon Ginsberg, un si grand nombre de personnes de son entourage semblaient marcher sur des œufs dans les relations qu’ils entretenaient avec lui.

Les neuf présidents (et meilleurs amis) présentés dans le livre sont : Thomas Jefferson et James Madison ; Franklin Pierce et Nathaniel Hawthorne ; Abraham Lincoln et Joshua Speed ; Woodrow Wilson et le Colonel House ; Franklin Roosevelt et Daisy Suckley ; Harry Truman et Eddie Jacobson ; JFK et David Ormsby-Gore ; Richard Nixon et Bebe Rebozo et Bill Clinton et Vernon Jordan.

Ces récits s’entremêlent à des moments historiques poignants – la guerre civile, les deux guerres mondiales, la guerre froide et une présidence qui a inauguré le nouveau millénaire.

Le livre commence avec l’amitié qui liait Jefferson et Madison. « C’est une amitié connue. Les deux amis ont tout de même échangé 1 250 lettres au cours d’une relation qui a duré 50 ans », explique Ginsberg.

Le président Bill Clinton et son ami proche Vernon Jordan à la Presidents Cup, au Robert Trent Jones Golf Club de Gainesville, en Virginie, aux États-Unis, au mois d’octobre 2000. (Crédit : Image d’archive via Getty Images)

Ginsberg a observé directement l’amitié qui existait entre Clinton et Jordan. Ils étaient si proches que Jordan avait eu l’honneur d’assister, depuis le septième rang, à la signature des Accords d’Oslo, en 1993, à la Maison-Blanche – même s’il n’avait pris part à aucune négociation. En comparaison, Rahm Emanuel – qui avait été haut-conseiller de Clinton pendant six ans – avait été relégué au dixième rang.

« Peu importe ce qu’on peut faire dans la vie, Vernon sera toujours trois rangs devant nous », a confié Emanuel dans le livre sur le ton de la plaisanterie.

Si Truman s’avère être une personnalité irascible, le livre indique qu’il entretenait un lien unique avec son ami de longue date, Jacobson. Initialement, l’idée de reconnaître Israël irritait profondément Truman – mais c’est la force de persuasion de Jacobson qui l’a fait changer d’avis in extremis.

Eddie Jacobson, à gauche, avec l’ancien président américain Harry S. Truman. (Autorisation : Archives nationales)

Un ami d’Israël

La première réelle interaction de Truman avec des membres de la communauté juive remontait à l’enfance, lorsqu’il avait été embauché en tant que shabbos goy – un non-Juif qui aide les Juifs, pendant le Shabbat, en réalisant les tâches qui leur sont interdites au cours de la journée.

Jeune homme, il a travaillé dans une banque de Kansas City, dans le Missouri, où il a rencontré un client, Jacobson, immigrant juif de deuxième génération. Les deux hommes ont sympathisé puis combattu ultérieurement dans le même bataillon pendant la Première Guerre mondiale.

Après-guerre, ils ont ouvert ensemble une mercerie, Truman and Jacobson Haberdashery, où ils vendaient des cravates en soie, des chemises, des chapeaux et des ceintures. Leur amitié a duré cinquante ans, comme nous l’apprend le livre.

En 1948, le président Truman a rencontré une vive opposition au sein de son cabinet sur le dossier israélien – nombreux étaient ceux qui craignaient qu’un soutien apporté à l’État juif naissant n’ait un impact sur le prix du pétrole acheté auprès des pays arabes, ou qu’il serve de prétexte aux Soviétiques pour entrer dans la région. Le président lui-même devait craindre de perdre des alliés déterminants de Washington en amont d’une année électorale importante (aucune de ces craintes ne s’est finalement réalisée).

« First Friends », écrit par Gary Ginsberg. (Autorisation)

Dans un télégramme, Jacobson a plaidé en faveur d’une rencontre entre le président et Chaim Weizmann (qui deviendrait plus tard le tout premier chef de l’État d’Israël). Mais il semble que les sionistes américains ont sapé cette possibilité, ayant passablement irrité Truman par leur « fanatisme outrancier » et leurs « pressions agressives » sur la Maison Blanche, écrit Ginsberg.

Truman a ensuite écrit dans son journal intime que ces initiatives étaient « irrespectueuses et grossières », ajoutant que « les Juifs se laissaient tant aller à l’émotion, et il est si difficile de parler avec les Arabes – c’est presque impossible d’arriver à faire quelque chose ».

Désespéré, Jacobson était venu, sans annoncer son déplacement au préalable, depuis Kansas City pour lancer un appel personnel urgent. Accueilli plutôt froidement par le secrétaire du président, il avait reçu une mise en garde : Jacobson ne devrait pas parler de la question de la Palestine – le président ne s’y intéressait pas.

Après les propos de rigueur entre deux amis, Truman a eu le sentiment que son ami avait quelque chose à lui dire. Jacobson s’est alors ouvert à lui.

« Truman est devenu furieux », explique Ginsberg, « et Jacobson s’est levé. Il a eu l’impression, pour la première fois de sa vie, que le président était vraiment antisémite. Il le soupçonnait parce que Truman ne l’avait jamais laissé rentrer chez lui. Ils avaient passé énormément de temps ensemble à Kansas City mais la famille de son épouse n’aurait jamais toléré qu’un Juif entre dans la maison. Il allait sous le porche, mais jamais à l’intérieur. Et à ce moment-là, il s’est vraiment dit que son ami était réellement antisémite ».

Jacobson avait alors tenté de faire vibrer la corde sensible de Truman – évoquant des décennies d’amitié et finissant par désigner du doigt une statue d’Andrew Jackson qui se trouvait dans le bureau ovale, rappelant au président son admiration pour ce héros patriote. Weizmann est un Jackson juif, avait-il insisté.

L’auteur de « First Friends », Gary Ginsberg. (Autorisation)

Truman a été touché et a rougi, tournant le dos à son ami. Il a cédé.

Neuf jours plus tard, le président a rencontré Weizman.

« Truman, à ce moment-là, était désormais davantage convaincu qu’il s’agissait de la bonne chose à faire », dit Ginsberg. Le 14 mai 1948, Truman est finalement devenu le premier chef d’État étranger à reconnaître l’État juif indépendant. Selon le livre, l’implication de Jacobson aurait été « d’une importance décisive » dans cette reconnaissance.

L’Histoire note toutefois que les propos que pouvait tenir Truman au sujet des Juifs entrent en contradiction avec ses actions. Au-delà des écrits dans son journal, le président avait l’insulte facile contre les Juifs dans ses conversations.

« Je pense qu’il a été un produit de son temps », explique Ginsberg. « Je ne cherche pas à l’excuser. Je pense que le langage qu’il utilisait était typique de cette période de l’Histoire américaine. »

« Tout cela est confus parce qu’en fin de compte, il a été formidable sur la question des réfugiés juifs et qu’il les a laissés entrer en Palestine », ajoute l’auteur. « Je pense que ses agissements sont beaucoup plus puissants que les mots qu’il a pu prononcer par ailleurs ça et là. »

Dans son analyse finale, Ginsberg affirme que le livre montre l’importance de la présence d’un ami proche, fiable, qui peut se permettre de dire la vérité pour les responsables au pouvoir – un ami précieux pour tempérer les enjeux importants et les décisions déterminantes.

« Ces amitiés offrent une nouvelle vision et une nouvelle compréhension de nos présidents », indique Ginsberg. « Je pense que la leçon que j’ai apprise de cela, c’est que si ce n’est pas un prérequis d’avoir un meilleur ami pour être un bon président, ceux qui en ont eu un ont été meilleurs dans leur fonction – et que le pays en a tiré des bénéfices. »

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