Comment mon article sur un dessin antisémite a changé mon opinion de la Belgique – pour le pire
Rechercher
J’ai vu comment le vitriol anti-Israël a banalisé l’antisémitisme classique

Comment mon article sur un dessin antisémite a changé mon opinion de la Belgique – pour le pire

Luc Descheemaeker a été dénoncé par l’UNESCO, l’Allemagne et les Etats-Unis, mais son école est “fière”

Le caricaturiste belge Luc Descheemaeker a publié cette image sur Facebook après avoir remporté un prix au concours largement condamné de caricatures sur l'Holocauste organisé en Iran, en mai 2016. (Crédit : Facebook)
Le caricaturiste belge Luc Descheemaeker a publié cette image sur Facebook après avoir remporté un prix au concours largement condamné de caricatures sur l'Holocauste organisé en Iran, en mai 2016. (Crédit : Facebook)

AMSTERDAM (JTA) – J’avais l’habitude de penser que je comprenais plutôt bien ce que veut dire être juif en Belgique.

Observateur de longue date de ce pays binationale polarisé, dont les dysfonctionnements et les succès reflètent souvent ceux de l’Union européenne, dont le siège est situé dans sa capitale, Bruxelles, j’ai des liens familiaux là-bas et parle couramment les deux langues.

Mais j’ai dû rajuster ma compréhension de la situation de la communauté juive belge ce mois-ci, quand j’ai écrit un article sur la fierté affichée d’une école catholique locale et son soutien à un enseignant qui a publié des caricatures antisémites, et a récemment gagné un prix et de l’argent aux concours de caricatures sur l’Holocauste iranien.

Protégé par le mur de silence des responsables de l’éducation et fêté dans les médias belges classiques comme un défenseur de la liberté d’expression, Luc Descheemaeker a pu faire passe une image antisémite pour une critique légitime d’Israël d’une manière que j’aurai cru impossible dans une démocratie occidentale établie, au cœur de l’Europe.

Alors que les défenseurs de Descheemaeker faisaient front autour de lui, son école lui rendait hommage pour ses travaux pour préserver, et non déformer, la mémoire de l’Holocauste, j’ai vu de mes propres yeux comment le vitriol anti-Israël avait banalisé l’antisémitisme classique dans un pays que les juifs quittent en partie parce qu’ils ont le sentiment que leurs enfants ne sont plus à l’aise dans les écoles publiques.

Ma révélation belge a commencé avec un post sur le blog « Le nouvel antisémite », qui retrace le sentiment anti-juif en Europe. Il disait que la directrice adjointe du lycée de l’institut Sint Jozef, près d’Anvers, avait déclaré à une publication juive belge qu’elle était « très fière » de Descheemaeker après qu’il a gagné 1 000 dollars et une mention spéciale au deuxième Concours de caricatures internationales sur l’Holocauste à Téhéran.

Le caricaturiste belge Luc Descheemaeker a partagé sur Facebook l'annonce de son prix remporté au concours largement condamné de caricatures sur l'Holocauste organisé en Iran, en mai 2016. (Crédit : Facebook)
Le caricaturiste belge Luc Descheemaeker a partagé sur Facebook l’annonce de son prix remporté au concours largement condamné de caricatures sur l’Holocauste organisé en Iran, en mai 2016. (Crédit : Facebook)

Le dessin gagnant de Descheemaeker, professeur d’arts plastiques qui a pris sa retraite cette année, était un dessin des mots « Arbeit Macht Frei » au-dessus de la barrière de sécurité israélienne le long de la Cisjordanie. La phrase allemande, qui signifie « le travail libère », était sculptée à l’entrée du camp d’extermination nazi d’Auschwitz, en Pologne.

J’avais trouvé que Descheemaeker avait précédemment publié au moins deux dessins qui utilisaient des stéréotypes antisémites classiques. Dans l’un, un juif orthodoxe attend d’assommer un pacifique bébé arabe et sa mère avec une étoile de David géante. Dans l’autre, un juif attend de faire peur à une jihadiste qui tient un sac de course en portant une veste d’explosifs, probablement pour qu’elle se fasse exploser elle-même.

Le Forum des organisations juives de la région flamande de Belgique a condamné le dessin Arbeit Macht Frei de Descheemaeker comme « exemple d’antisémitisme moderne », et son travail précédent avec des juifs comme de « l’antisémitisme classique ».

My second entry for The Second Holocaust International Cartoon Contest-2015 IRAN (subtheme Palestine vs Israel)

Posted by Luc Descheemaeker on Monday, 2 February 2015

De plus, le concours de caricatures auquel il a participé a été dénoncé pour son antisémitisme par l’UNESCO, l’Allemagne et les Etats-Unis, entre autres.

Et finalement, comparer les politiques d’Israël à celles de l’Allemagne nazie est un exemple d’antisémitisme, selon l’Alliance internationale du souvenir de l’Holocauste, une organisation intergouvernementale qui compte 31 états membres, dont la Belgique.

J’étais sceptique sur l’information du blog sur le soutien de l’école à Descheemaeker, car les institutions scolaires d’Europe de l’Ouest cherchent rarement à s’associer avec ce genre d’image.

La Belgique a fait des progrès visibles ces dernières années pour assumer la complicité de ses autorités et de sa population à l’époque de l’Holocauste. Certainement, ai-je pensé, Descheemaeker n’obtiendrait pas de soutien et de louanges d’une prestigieuse école catholique belge.

Ma première surprise a été la réponse que j’ai reçue de l’école après mes demandes sur Descheemaeker. Oui, a confirmé le directeur de l’école Paul Vanthournout, « nous sommes fiers de Luc Descheemaeker » bien que pas spécialement pour ses récompenses en Iran ou ses dessins, a-t-il déclaré. Vanthournout a refusé de commenter ces activités, qui n’ont selon lui rien à voir avec la position d’enseignant de Descheemaeker, mais m’a assuré que Descheemaeker « n’est pas antisémite ».

Comme preuve, le directeur du lycée a cité une récompense que Descheemaeker a reçu en 2002 de la reine Paola de Belgique pour avoir mis en scène une pièce de théâtre scolaire basée sur Maus d’Art Spiegelman, qui raconte l’histoire de son père pendant l’Holocauste.

Luc Descheemaeker (à gauche) a été distingué par la reine Pala de Belgique (en rose) pour son adaptation du roman graphique Maus d’Art Spiegelman, en 2002. (Crédit : Institut Sint-Jozefs/JTA)
Luc Descheemaeker (à gauche) a été distingué par la reine Pala de Belgique (en rose) pour son adaptation du roman graphique Maus d’Art Spiegelman, en 2002. (Crédit : Institut Sint-Jozefs/JTA)

Je voulais voir si l’école pouvait s’en tirer en défendant l’auteur d’un dessin catégoriquement antisémite en affirmant être neutre sur les activités extra-scolaires de son enseignant célébré. J’ai donc répété mes demandes au conseil d’éducation, à la Maison royale, à la Fondation de la reine Paola, à la municipalité du lycée et au Centre fédéral de Belgique contre la discrimination. J’ai reçu une réponse écrite, de la Fondation, disant qu’elle ne commentait pas le sujet.

Cette approche de ne pas vouloir voir le mal de la part des bureaux gouvernementaux dans un pays dont les dirigeants déclarent souvent une attitude de tolérance zéro envers l’antisémitisme m’a surpris. Mais le vrai choc est venu de la réponse des médias belges après l’article de JTA sur cette affaire.

De Morgen, l’un des quotidiens les plus importants et les plus respectés de Belgique, a publié un article qui omettait la référence aux caricatures de juifs de Descheemaeker. Il décrivait la compétition iranienne comme une affaire « controversée », « sur le thème de l’Holocauste », qui a été institué d’après le quotidien comme une déclaration de liberté d’expression suite à la publication de caricatures insultantes du prophète Mahomet au Danemark.

L’UNESCO, bras culturel des Nations unies, a déclaré que le concours était « une parodie du génocide du peuple juif. »

Descheemaeker, qui est décrit comme un caricaturiste acclamé mondialement, est cité dans l’article déclarant après le scandale créé par son travail qu’il « existe toujours quelque chose comme la liberté d’expression. »

Knack, un populaire site d’informations, a suivi la même ligne éditoriale.

Descheemaeker n’a pas répondu aux demandes d’entretien de JTA envoyés par son lycée, sur les réseaux sociaux et par e-mail.

Confus, j’ai contacté Joël Rubinfeld, fondateur de la Ligue belge contre l’antisémitisme (LBCA), et ancien président du CCOJB, le Comité des organisations juives de Belgique francophone. Je voulais savoir si les responsables scolaires belges étaient plus tolérants envers les expressions d’antisémitisme que leurs homologues d’autres pays d’Europe de l’Ouest.

Joël Rubinfeld, directeur de la ligue belge contre l'antisémitisme. (Crédit : Maryll Israel/JTA)
Joël Rubinfeld, directeur de la ligue belge contre l’antisémitisme. (Crédit : Maryll Israel/JTA)

« C’est un problème, a-t-il déclaré. Nous rencontrons plusieurs cas où les écoles n’ont pas pris les mesures nécessaires quand des élèves juifs ont été la cible de harcèlement antisémite, par exemple. »

Un professeur qui a dit l’année dernière à un lycéen juif « nous devrions te mettre dans un wagon de marchandises » a pu garder son emploi après une enquête interne. Au final, il s’est excusé tout en démentant toute intention antisémite. »

Les affaires impliquant des agressions antisémites entre étudiants sont régulièrement ignorées dans les écoles belges, « qui n’appliquent pas les mesures nécessaires pour faire cesser ces affaires », a déclaré Rubinfeld.

Un élève a été forcé de quitter l’école publique et a été inscrit dans une école juive privée l’année dernière à force de harcèlement, qui comprenant notamment une menace de lui « briser le crâne » s’il soutenait Israël. L’année dernière également, les médias belges ont rapporté l’humiliation sur internet d’un lycée pro-Israël par ses camarades de classe. Il a lui aussi quitté le système public pour une école juive.

Alors que les juifs de Belgique continuent à se battre contre l’antisémitisme dans leur pays – en 2014, un jihadiste suspecté a été arrêté pour avoir abattu quatre personnes au musée juif de Bruxelles, un nombre croissant d’entre eux décident de chercher un nouveau domicile.

L’année dernière, 287 juifs ont immigré en Israël depuis la Belgique, qui compte environ 40 000 juifs. Il s’agissait du chiffre le plus important en dix ans. Entre 2010 et 2015, 234 juifs belges ont fait l’alyah tous les ans en moyenne : une hausse de 56 % par rapport à la moyenne annuelle de 133 arrivées de Belgique entre 2005 et 2009, selon les données du gouvernement israélien.

« En Belgique, le choix pour les juifs est souvent entre l’agression ou la ghettoïsation, a déclaré Rubinfeld. Il n’est pas surprenant qu’un nombre croissant de juifs belges trouvent une alternative à ce choix. »

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...