Controverse après qu’Israël a exigé que le FBI contrôle les candidats à l’alyah
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Controverse après qu’Israël a exigé que le FBI contrôle les candidats à l’alyah

Cette guerre de l'alyah entre le ministère de l'Intérieur et Nefesh B'Nefesh souligne combien il reste facile pour les criminels juifs d'obtenir la citoyenneté israélienne

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Illustration : Immigrants arrivant à l'aéroport Ben Gurion, en juillet 2018. Les personnes sur la photo n'ont aucun lien avec le contenu de cet article. (Nir Kafri, Agence juive pour Israël)
Illustration : Immigrants arrivant à l'aéroport Ben Gurion, en juillet 2018. Les personnes sur la photo n'ont aucun lien avec le contenu de cet article. (Nir Kafri, Agence juive pour Israël)

Depuis la création d’Israël, des milliers de Juifs du monde entier ont immigré chaque année dans le cadre d’un processus connu sous le nom d’alyah. Malheureusement, une minorité de ces immigrants présente un passé criminel. Or, il leur est souvent trop facile d’obtenir malgré cela la citoyenneté israélienne.

C’est pourquoi, lorsqu’un collègue m’a fait remarquer que le site web de Nefesh B’Nefesh, une organisation à but non lucratif qui aide les Juifs d’Amérique du Nord à immigrer en Israël, avait été mis à jour pour indiquer que ces derniers devaient désormais se soumettre à une vérification de leurs antécédents criminels, j’ai tenté de découvrir ce qui se cachait derrière cette nouvelle exigence. Le gouvernement prend-il enfin au sérieux le problème de l’obtention de la citoyenneté israélienne par les criminels ?

Probablement.

Mais alors que le ministère de l’Intérieur exige des vérifications des antécédents par le FBI, certains s’opposent à cette mesure, affirmant qu’elle ralentit et décourage l’alyah. En attendant, il semble que le nombre de criminels présumés ou condamnés obtenant la citoyenneté israélienne n’ait pas diminué.

Une nouvelle exigence ?

« Le ministère israélien de l’Intérieur (Misrad Hapnim) a récemment décidé qu’une vérification des antécédents criminels était nécessaire pour tous les candidats à l’alyah », a annoncé le site web de Nefesh B’Nefesh le 5 mai. Il explique ensuite que cette nouvelle exigence implique l’envoi d’empreintes digitales au FBI et l’obtention d’un document appelé apostille, une certification d’authenticité valable au niveau international.

Le Times of Israël a contacté la porte-parole de Nefesh B’Nefesh, Yael Katsman, pour s’enquérir des nouvelles exigences. Elle indique que la question est très technique et compliquée et suggère de contacter l’Agence juive, l’organisation chargée de contrôler les nouveaux immigrants en Israël qui viennent du monde entier, en dehors de l’ancienne Union soviétique. (Une troisième organisation, Nativ, est chargée des immigrants d’ex-URSS. Le ministère de l’Intérieur examine lui les candidats à l’immigration qui arrivent en Israël en tant que touristes et qui cherchent à changer de statut pendant leur séjour. Le ministère de l’Intérieur a également le pouvoir de passer outre les décisions prises par l’une des trois autres organisations.)

De nouveaux immigrants arrivent à l’aéroport Ben Gurion en Israël à bord d’un vol d’alyah, le 15 août 2015. Les personnes sur la photo n’ont aucun lien avec le contenu de cet article. (Crédit : Luke Tress/Times of Israël)

Une porte-parole de l’Agence juive confirme qu’un nouveau prérequis est entré en vigueur le 1er mai.

« L’Agence juive supervise l’alyah dans le cadre des directives du ministère de l’Intérieur, qui exige depuis le 1er mai une vérification des antécédents de tous les candidats », a-t-elle écrit. « Cette mesure est nécessaire pour s’assurer qu’aucune personne demandant l’alyah ne cherche à échapper à la justice. »

La porte-parole de l’Agence juive nous a invité à contacter le ministère pour plus de détails sur le changement de règles.

Mais lorsque le Times of Israël a contacté la porte-parole de l’Autorité de la population et de l’immigration, Sabine Hadad, elle a indiqué que cette « nouvelle exigence » n’était pas du tout nouvelle. « Il n’y a pas eu de changement d’exigences ! », a-t-elle souligné dans un SMS. « Pourquoi demandez-vous à l’Agence juive ce que nous faisons ? Demandez-nous directement. »

Des vérifications d’antécédents sur onze ans

Mme Hadad explique au Times of Israël que, jusqu’en 2009, il suffisait aux nouveaux immigrants arrivant en Israël de signer une déclaration affirmant qu’ils n’avaient pas de passé criminel. Le gouvernement israélien les croyait sur parole. Mais, en octobre 2009, un meurtre effroyable a choqué tout le pays.

Damian Karlik, un oleh, a assassiné son ancien employeur, Dmitry Oshrenko, et cinq de ses proches dont ses deux jeunes enfants, chez eux à Rishon Lezion.

« Damian Karlik venait de Russie », indique Mme Hadad. « Il avait fait son alyah avec sa petite amie. Il a signé la déclaration selon laquelle il n’était pas un criminel, mais en fait il était accusé de vol à main armée en Russie ; nous ne le savions tout simplement pas. »

Des centaines de personnes se sont rassemblées au cimetière du kibboutz Givat Brenner le 18 octobre 2009, alors qu’une famille de six personnes de Rishon Lezion a été enterrée, le jour suivant leur assassinat au couteau et l’incendie de leur maison. Les victimes étaient la famille Oshrenko : le grand-père et la grand-mère Edward et Ludmilla, tous deux âgés de 56 ans ; les parents Tattiana, 28 ans, et Dimitry, 32 ans ; et les enfants Revital et Netanel, 3 et 4 mois. (Yossi Zeliger/Flash 90)

Depuis les meurtres des Oshrenko en 2009, assure Mme Hadad, tous les nouveaux immigrants en Israël sont tenus de produire une vérification d’antécédents délivrée par la police de leur pays d’origine. Le document doit être apostillé, ou officiellement certifié, pour éviter les falsifications, ajoute-t-elle.

Alors pourquoi, a demandé le Times of Israël à Mme Hadad, Nefesh B’Nefesh a-t-il affirmé que cette exigence était nouvelle ?

« Jusqu’à récemment, nous avions une sorte d’accord tacite avec Nefesh B’Nefesh selon lequel si quelqu’un faisait son alyah par leur intermédiaire, nous les laissions procéder à la vérification des antécédents criminels. Mais il a été décidé de mettre un terme à cette situation et de faire en sorte que tout le monde, y compris les immigrants d’Amérique du Nord, soit tenu de présenter une attestation de vérification des antécédents. »

Mme Hadad a refusé de dire pourquoi le gouvernement avait retiré à Nefesh B’Nefesh la responsabilité de ces contrôles. Elle a cependant laissé entendre que l’incident avait provoqué des tensions entre Nefesh B’Nefesh et le ministère de l’Intérieur.

« En mai, Nefesh B’Nefesh a écrit sur son site internet que le ministère de l’Intérieur avait changé les règles. Nous avons été très ennuyés parce que ce n’est pas vrai, nous avons toujours exigé des vérifications d’antécédents. Ils se sont même excusés auprès de nous à ce sujet. »

Les partisans de Nefesh B’Nefesh ripostent à la Knesset

Le 4 août, le député Likud Ariel Kallner a envoyé une lettre officielle au ministre de l’Intérieur intitulée « Procédure bureaucratique pour les olim ».

« Nefesh B’Nefesh a publié des informations actualisées sur son site web concernant les exigences du ministère de l’Intérieur de vérification des antécédents criminels par le FBI et l’apostille certifiant que le document est authentique », y écrit-il.

« Une telle vérification coûte des centaines de dollars, outre le fait qu’elle alourdit la bureaucratie pour le nouvel immigrant. J’aimerais vous demander : 1) Comment votre ministère prévoit-il de traiter ce problème ? 2) Cette règle s’applique-t-elle uniquement aux immigrants des États-Unis et du Canada et si oui, pourquoi ? »

Une semaine plus tard, la commission de la Knesset sur l’Immigration et l’Intégration s’est réunie pour discuter de cette question à la demande de Nefesh B’Nefesh. Le député David Bitan (Likud), alors président de la commission, a suggéré que le ministère de l’Intérieur renonce à l’exigence de l’apostille pour la vérification des antécédents pendant plusieurs mois en raison de la crise du coronavirus.

« La période d’attente pour une apostille est très longue et empêche les gens d’immigrer en Israël », a déclaré M. Bitan.

Zev Gershinsky, directeur du service gouvernemental de défense des droits de Nefesh B’Nefesh, a fait savoir à la commission que le coronavirus avait provoqué une forte hausse du nombre d’Américains intéressés par une émigration en Israël mais que les retards bureaucratiques, y compris l’exigence d’apostille, ralentissaient leur arrivée.

« Certains Nord-Américains ont-ils falsifié les vérifications d’antécédents ? », a alors demandé David Bitan. « Sur 100 000 immigrants, y a-t-il eu des faux ? », a-t-il insisté.

« Pas que je m’en souvienne dernièrement », a répondu Shai Felber, chef de l’unité Immigration et Intégration de l’Agence juive.

« Alors je ne comprends pas ce que veut l’Autorité de la population », a rétorqué M. Bitan.

Le député Likud David Bitan quitte les bureaux de l’unité anti-fraude Lahav 433 le 16 septembre 2018, après avoir été interrogé par la police dans une affaire de corruption. (Flash90)

(En janvier, le procureur général d’Israël a annoncé son intention d’inculper le député, en attendant une audience, pour corruption, fraude et abus de confiance, dans neuf cas où il aurait accepté des pots-de-vin en échange de l’utilisation de sa position au sein du gouvernement pour promouvoir les intérêts de divers hommes d’affaires. Son audience s’est tenue [lien en hébreu] au début de ce mois. Il nie toutes ces allégations.)

Yoel Lipovetsky, un représentant de l’Autorité de l’immigration et de la population, s’est adressé à la session de la Knesset via Zoom, et a riposté aux critiques.

« S’agissant de la vérification des antécédents, je ne la considère pas, contrairement à Nefesh B’Nefesh, comme un obstacle. Il s’agit avant tout du bien-être public. Personne ne veut que des pédophiles entrent en Israël, et c’est malheureusement ce qui s’est passé. Nous ne voulons pas donner le droit d’entrée aux criminels, aux violeurs ou aux meurtriers. Nous pouvons fermer les yeux et dire que ce n’est pas important, mais je pense que le bien-être public est la chose la plus importante qui existe dans ce pays. »

Bref historique des criminels ayant fait leur alyah

L’un des criminels les plus notoires à avoir jamais tenté de faire son alyah est le mafieux américain Meyer Lansky, qui a vécu en Israël pendant deux ans de 1970 à 1972 mais qui est parti après que la Première ministre de l’époque, Golda Meir, a finalement refusé de lui accorder la citoyenneté.

Mais depuis lors, le bilan d’Israël en matière d’octroi de la citoyenneté à des criminels présumés et condamnés est loin d’être exemplaire. Bien qu’il soit impossible de savoir combien de personnes le gouvernement a réussi à en tenir à l’écart au fil des ans, certains échecs sont notoires.

En 1972, l’année du départ de Meyer Lansky, Shmuel Flatto-Sharon, qui était recherché en France pour détournement présumé de 60 millions de dollars, s’est installé en Israël. Il a été élu à la Knesset en 1977 malgré le fait que la France avait demandé son extradition. Son conseiller politique à l’époque était Shabtay Kalmanovich, un Russo-israélien qui se fera démasquer et condamner en 1988 pour espionnage au profit de l’URSS.

Shmuel Flatto-Sharon (G) avec le député David Bitan lors d’un rassemblement de soutien au Premier ministre Benjamin Netanyahu, alors que lui et sa femme font l’objet d’une enquête judiciaire, à Tel Aviv, le 9 août 2017. (Tomer Neuberg/Flash90)

Un rapport du FBI de 1996 sur l’organisation criminelle de Semion Mogilevich affirmait que ce même Shabtay Kalmanovich avait utilisé ses relations au sein du gouvernement israélien pour obtenir des passeports israéliens pour les membres dirigeants du groupe criminel organisé russe Solntsevskaya.

Le 11 décembre 1996, lors d’une audition de la commission de contrôle d’État de la Knesset, le chef des services de renseignements de la police israélienne de l’époque, Hezi Leder, a déclaré à la Knesset que plus de 30 hauts responsables du crime organisé russe avaient récemment obtenu illégalement la citoyenneté israélienne par le ministère de l’Intérieur, par l’intermédiaire d’un complice présumé qui travaillait au sein du ministère.

Lors de cette même audition, le député travailliste Moshe Shahal, qui avait été ministre de la Police sous Yitzhak Rabin, a révélé à la Knesset que des membres des forces de l’ordre russes l’avaient averti que des bandes organisées russes tentaient activement d’entrer en Israël et d’infiltrer les institutions israéliennes.

L’ancien ministre de la Police, Moshe Shahal, arrive pour voter en faveur de la direction du Parti travailliste, le 2 juillet 2019. (Tomer Neuberg/Flash90)

« Il m’a dit que toutes les institutions en Russie, des tribunaux au système politique en passant par la police, avaient été infiltrées par des criminels, qui injectent de vastes sommes d’argent dans le système. Il m’a dit que [la police russe] était au courant des efforts déployés pour faire la même chose en Israël… en infiltrant les médias, les municipalités et les entreprises municipales. Nous parlons d’une activité mondiale et Israël est un point d’accès facile, car il est très facile d’entrer dans ce pays », a déclaré M. Shahal.

Depuis lors, les députés, principalement du parti d’Avidgor Liberman, Yisrael Beytenu, ont à plusieurs reprises adopté ou tenté d’adopter des lois qui assouplissent les restrictions à l’obtention de la citoyenneté israélienne.

En juillet 2007, Marina Barel, une officière de police qui a enquêté sur le crime organisé international, a indiqué à une commission de la Knesset que les initiatives d’Yisrael Beytenu causaient des problèmes aux forces de police israéliennes.

« Du point de vue de la police israélienne, nous avons un problème avec les hommes d’affaires d’ex-URSS. Avec tout le respect dû aux hommes d’affaires en situation régulière qui viennent ici et apportent leurs capitaux et contribuent à l’économie israélienne, nous craignons et nous sommes vivement opposés au fait que de l’argent d’origine inconnue n’entre en Israël et que des gens n’obtiennent un passeport israélien et ne voyagent dans le monde entier en se présentant comme des Israéliens, et que nous ne commencions à recevoir des demandes d’extradition et des requêtes de pays avec lesquels nous avons d’excellentes relations. Cela finit par être notre problème, même si cette personne n’est presque jamais restée en Israël. »

Elle a ajouté : « Il y a des tonnes de criminels qui veulent vraiment un passeport israélien afin de lever les restrictions sur leurs voyages et leurs activités professionnelles à l’étranger. Nous sommes conscients que ces criminels essaient depuis longtemps de faire adopter cette loi [assouplissant les exigences en matière de citoyenneté]. »

En juin 2017, la Knesset a adopté une loi, proposée par les députés Yisrael Beytenu Oded Forer et Yulia Malinovsky, qui permet à toute personne ayant droit à la citoyenneté israélienne d’obtenir un passeport sans avoir à vivre dans le pays.

Yulia Malinovsky, membre de la Knesset, lors d’une réunion conjointe de la commission de l’Economie et des Affaires sociales qui s’est tenue à la Knesset le 11 décembre 2017 pour discuter des budgets destinés aux personnes âgées. (Hadas Parush/Flash90)

Le mois dernier, Maariv a rapporté (lien en hébreu) que depuis l’adoption de la loi, plus de 40 % des russophones ayant immigré en Israël avaient quitté le pays quelques mois plus tard.

Criminels français présumés

Parallèlement, en juillet 2019, SIRASCO, la branche de la police française chargée de collecter les données sur la criminalité organisée, a publié une liste des cinq tendances les plus significatives de la criminalité organisée pour l’année 2018.

L’un d’eux, dit le rapport, est le « crime franco-israélien », décrivant les citoyens de double nationalité française et israélienne qui réalisent des escroqueries sur Internet depuis Israël, visant des victimes en France dont les pertes s’élèvent à « plusieurs milliards d’euros ».

« [Certains] de ces criminels en col blanc ont […] profité de leur double nationalité franco-israélienne pour choisir de vivre en Israël et ainsi échapper à la condamnation », indique le rapport.

En d’autres termes, le rapport affirme qu’une organisation criminelle entière a réussi à faire l’alyah sans être arrêtée à la frontière.

En plus du crime organisé, de nombreux pédophiles présumés émigreraient également en Israël. CBS News a rapporté plus tôt cette année que des dizaines de pédophiles avaient échappé à la justice aux États-Unis et vivaient maintenant en Israël, libres de s’en prendre à d’autres enfants.

Nous faisons de notre mieux

Une source au sein de l’une des organisations supervisant l’immigration a déclaré au Times of Israël que malgré ces mauvais résultats, le personnel faisait de son mieux pour équilibrer la nécessité d’encourager l’immigration et celle d’empêcher les criminels d’entrer, mais que certaines personnes passaient entre les mailles du filet.

« Croyez-moi, personne ne veut voir des criminels ou des pédophiles entrer en Israël », assure la source.

Mais si c’est le cas, pourquoi continuent-ils d’y entrer ?

Le Times of Israël a posé cette question à Mme Hadad de l’Autorité de la population. Elle a répondu qu’il n’était pas toujours facile de savoir qui est un criminel.

« Savez-vous combien de petits délinquants sont recherchés dans leur pays et sur lesquels Interpol ne publie pas d’informations ? », a-t-elle demandé. « Si Interpol ne signale pas les choses à la police israélienne, nous n’avons aucun moyen de les connaître. Et parfois les criminels changent de nom », a-t-elle ajouté.

Interrogée sur ce que le ministère de l’Intérieur prévoit de faire concernant le nombre inconnu de criminels qui sont déjà ici, elle a répondu : « Nous ne nous occupons que de leur statut. Le reste est du ressort de la police. »

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