Delphine Horvilleur, apprendre à vivre avec la mort et nos fantômes
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Delphine Horvilleur, apprendre à vivre avec la mort et nos fantômes

La rabbin publie "Vivre avec nos morts", un ouvrage intime, érudit et saisissant dans lequel elle raconte comment elle accompagne au quotidien mourants et endeuillés

Journaliste

La rabbin Delphine Horvilleur. (Crédit : Grasset)
La rabbin Delphine Horvilleur. (Crédit : Grasset)

Transmuer la mort en leçon de vie pour ceux qui restent : telle est la mission que s’est donnée Delphine Horvilleur dans le cadre de ses fonctions de rabbin, notion qu’elle exprime avec force dans son nouvel ouvrage, Vivre avec nos morts, publié mercredi chez Grasset.

Elle y relate 11 récits de vie, de proches ou de personnalités, et autant de deuils qu’elle a vécus ou accompagnés dans ses fonctions.

« Je commence le livre en 2015, année des attentats terroristes, année ‘inconsolable' », dit-elle. « On a enchaîné des deuils. Les années de terrorisme, de violence et maintenant la pandémie. Cela nous oblige à reconnaître que la mort est partout autour de nous, dans nos familles », explique-t-elle.

« La vie et la mort se tiennent la main, on a tort d’en parler comme des univers sans lien, comme on le fait si souvent dans la pensée occidentale », affirme dans un entretien à l’AFP cette figure en France du judaïsme libéral.

Dans son livre, intime, érudit et saisissant, la rabbin de Judaïsme en mouvement, qui conserve son sens de l’humour malgré les thèmes évoqués, raconte onze récits, réunissant autant anonymes que personnages publics, telles Simone Veil et Marceline Loridan-Ivens. Dans ces pages, qu’elle admet avoir eu du mal à écrire, elle explique comment elle accompagne au quotidien mourants et endeuillés.

« Tant de fois je me suis tenue avec des mourants et avec leurs familles. Tant de fois j’ai pris la parole à des enterrements, puis entendu les hommages de fils et de filles endeuillés, de parents dévastés, de conjoints détruits, d’amis anéantis… », écrit-elle.

Pour celle qui se retrouve si souvent dans les cimetières et chambres funéraires, il s’agit d’abord de « trouver les mots » et les « gestes ». Mais aussi, à la lumière des textes de la tradition juive, de « raconter » les récits de la vie des gens, des récits qui « créent des ponts entre les temps et les générations », écrit-elle.

L’occasion de questionner sa fonction. « Qu’est-ce qu’être un rabbin ? » C’est à la fois, répond-elle un « conteur » et une « couturière ». Tous deux « font un peu la même chose : ils reprennent ce qui est fabriqué et un peu élimé et ajoutent des points. Ils relient et relisent. Mon métier, c’est ça, relier et relire ».

Et aussi être une « rabbin laïc », comme a aimé la baptiser la sœur d’Elsa Cayat à l’enterrement de la psychanalyste de Charlie Hebdo ? Oui, répond Delphine Horvilleur, « ces deux mots ne s’opposent en rien ». « Je suis éprise de cette laïcité » qui « laisse toujours une place pour une croyance qui n’est pas la nôtre » et qui « empêche une foi de saturer tout l’espace ».

Son rôle face à la mort est ainsi de « savoir raconter ce qui fut mille fois dit, mais donner à celui qui entend l’histoire pour la première fois des clefs inédites pour appréhender la sienne », estime-t-elle. « Je me tiens aux côtés d’hommes et de femmes qui, aux moments charnières de leurs vies, ont besoin de récits. »

Elle vise aussi à nous réconcilier avec nos « fantômes » – « ceux de nos histoires personnelles, familiales ou collectives, ceux des nations qui nous ont vu naître, des cultures qui nous abritent, des histoires qu’on nous a racontées ou tues, et parfois des langues que nous parlons ».

Son ouvrage est si actuel tant la mort, que nos sociétés peuvent avoir la tentation d’essayer d’oublier ou de cacher, s’est terriblement rappelée à nous ces dernières années, entre attaques terroristes et pandémie. Des évènements qui ont pu causer une multiplication des « fantômes » sur le plan collectif, estime-t-elle.

« Dans les années qui viennent, nous allons avoir des fantômes tout autour de nous », a expliqué la rabbin dans un entretien-fleuve au Point. « Tant de gens n’ont pas pu accompagner leurs proches et ont laissé des personnes âgées mourir seules. À travers cette crise, la mort ne nous dit pas qu’elle est de retour, elle nous rappelle qu’elle n’est jamais partie. La pandémie nous a obligés à voir ce qui a toujours été là. On comprend ainsi combien on a besoin d’histoires collectives et personnelles pour se relever de la crise. »

Confrontée à la question « Que devenons-nous après la mort ? », que lui posent autant adultes qu’enfants, Delphine Horvilleur répond à Madame Figaro : « La question de ‘l’après-vie’ est universelle, obsédante, et elle n’est pas résolue par le Talmud ! Ou plutôt si : elle est résolue à la façon d’une blague métaphysique ! Selon le Talmud, quand on meurt, on tombe dans le ‘sheol’, on tombe dans la ‘question’. »

Elle se souvient avoir été confrontée à l’idée de mort dès l’enfance : face au silence de sa famille maternelle, qui compte des rescapés de la Shoah, puis quand elle avait 10 ans – épisode qu’elle raconte dans son livre. Enfant, elle avait alors avalé un morceau de jouet en résine et a, de peur de mourir empoisonnée, prié pour la première fois, implorant Dieu de l’épargner.

« J’ai prié et pleuré, et Dieu m’a envoyé un sauveur, mon grand-père, lui-même rabbin, qui m’a apaisée sans un mot », dit-elle. « Le plus étrange, c’est que dans la Bible, la prière est une négociation ! Selon les rabbins, Abraham est l’inventeur de la prière du matin. Or, Abraham a négocié avec Dieu pour sauver Sodome et Gomorrhe. Dieu lui faisant part de son projet, le patriarche lui rétorque que s’il y a un homme bon dans l’une de ces villes, il ne peut pas anéantir le bon et le méchant en même temps. ‘Est-ce que le juge de la terre ne serait pas juste ?’, lance Abraham à la face de Dieu. Et Abraham obtient que Dieu sauve dix justes. Cette négociation pour la vie est essentielle. Dans la tradition juive, la prière qui se fait debout est un dialogue avec Dieu, parfois même une engueulade ! »

Plus tard, à 21 ans, une mort qui a marqué cette militante de la paix : celle d’Yitzhak Rabin, en 1995, alors qu’elle vivait à Jérusalem. « Ce fut la fin de ma naïveté », affirme-t-elle. « La fin de mon sionisme amoureux. J’ai compris que je ne connaissais pas vraiment le pays où j’habitais. Je vivais dans une bulle idéologique très forte, la gauche pacifiste militante, qui a explosé. Enfin, en découvrant que l’assassin de Rabin était un Juif orthodoxe, ayant tué ‘au nom de Dieu’, la notion du sionisme a volé en éclats. Nos deux sionismes étaient opposés, aucun n’étant le vrai. Le sien rimait avec sacralité et propriété de la terre, le mien avec conscience de la vulnérabilité historique permettant de créer une société différente. Ce soir-là, j’ai compris que je continuerais autrement et ailleurs mon
chemin. »

Chemin que Delphine Horvilleur, récemment décorée de la Légion d’honneur, a poursuivi en devenant d’abord journaliste au bureau de Jérusalem de France 2 (après des études de médecine à l’Université hébraïque), puis rabbin en 2008 : « Rabin est mort et je suis devenue
rabbin », écrit-elle. Elle explique avoir choisi ces voies pour, peut-être,
« réparer quelque chose » : « Consciente du drame dont j’étais la descendante [la Shoah], j’ai senti que ma vie devait être une ‘plus-que-vie’. La médecine, le journalisme puis le rabbinat, tout cela est lié par l’écoute que l’on porte à l’autre. Et par la voix de l’enfant que je fus qui me chuchote : ‘Y a-t-il assez de vie dans ta vie ?’

Son parcours – comme celui de nombreux autres Juifs de France – a aussi été considérablement marqué par la mort d’Ilan Halimi en 2006, puis par la tuerie de l’école juive de Toulouse en 2012, et par cet antisémitisme du quotidien. Ces drames ont fait prendre conscience à l’auteure de Réflexions sur la question antisémite (Grasset, 2019) de la solitude des Juifs de France.

« Je ne me suis pas remise non pas de la tragédie [de 2012 à Toulouse], car personne ne peut s’en remettre, mais de la raison pour laquelle nous n’étions pas des millions de Français dans la rue », dit-elle au Point.

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« Qu’est-ce qui fait que des enfants se font assassiner et que la France ne se mobilise pas ? Plus de trente ans après la profanation du cimetière juif de Carpentras, nous étions entièrement seuls. Beaucoup de Juifs ne s’en sont jamais remis. Après les victimes de l’Hyper Cacher, en janvier 2015, il y a eu un non-dit qui n’avait pas besoin d’être verbalisé : s’il n’y avait pas eu les tueries de Charlie Hebdo, on ne se serait pas tous retrouvés dans la rue. Lors des attentats du 13 novembre 2015, au milieu de notre dévastation, on a éprouvé le soulagement de ne plus être totalement seuls : la peur devenait partagée. »

Delphine Horvilleur signe également ce mois-ci la préface du nouveau livre d’Amos Oz, Jésus et Judas (Grasset). Le 11 mars, elle présentera Vivre avec nos morts lors de deux évènements en ligne. Elle sera interviewée à 13h sur les comptes Instagram de la librairie Kléber et des Éditions Grasset. À 19h, elle participera à une conférence de Judaïsme en mouvement lors de laquelle ses collègues rabbins Yann Boissière (Heureux comme un Juif en France ? aux éditions Tallandier) et Philippe Haddad (Sommes-nous tous violents ? aux éditions Eyrolles) présenteront eux aussi leurs nouveaux ouvrages.

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