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Des agresseurs sexuels ont dirigé l’école rabbinique du mouvement réformé durant 31 ans

Un rapport commandité par l'HUC-JIR dénonce un "un vieil état d'esprit masculiniste" sur les campus et met en cause spécifiquement six hauts-responsables

Le campus de l'Hebrew Union College à Jérusalem (Crédit: CC BY-SA 3.0, by Deror avi, Wikimedia Commons)
Le campus de l'Hebrew Union College à Jérusalem (Crédit: CC BY-SA 3.0, by Deror avi, Wikimedia Commons)

JTA — Une école rabbinique du mouvement réformé a été dirigée pendant plus de trois décennies par des personnalités qui se sont rendues coupables de harcèlement sexuel, selon un nouveau rapport explosif qui avait été commandité par l’établissement.

Le rabbin Alfred Gottschalk, président et chancelier, de 1971 à 1996, de l’HUC-JIR (Hebrew Union College-Jewish Institute of Religion) et son successeur, le rabbin Sheldon Zimmerman, qui était resté à son poste jusqu’à l’an 2000, ont harcelé et agressé des femmes qui fréquentaient le séminaire, établit le rapport. Si les accusations qui avaient finalement entraîné la suspension de Zimmerman, en l’an 2000, avaient été rendues publiques au début de cette année, jamais Gottschalk n’avait, de son côté, été ainsi mis en cause.

En plus de leurs postes de dirigeant et d’enseignant, les deux hommes ont également ordonné des générations de rabbins du mouvement Réformé.

Gottschalk et Zimmerman figurent parmi six anciens employés masculins du séminaire dont les noms sont mentionnés dans le rapport – émis suite à une enquête indépendante sur la manière dont l’établissement avait été amené à gérer, dans le passé, les accusations d’abus sexuels. Trois enquêtes – dont celle-ci – ont été lancées simultanément au sein d’institutions du mouvement Réformé, quelques années après la prise de conscience sociétale provoquée par le phénomène #MeToo.

Pendant les investigations, les enquêteurs du cabinet juridique Morgan Lewis se sont entretenus avec 170 employés, enseignants ou étudiants du séminaire qui avaient répondu à un appel à participer. Les conversations ont révélé que si les conditions générales, au séminaire, se sont améliorées au cours de ces dernières années, un « bon vieil état d’esprit masculiniste, très conservateur » avait prévalu pendant des décennies sur les quatre campus de l’école, aux États-Unis et en Israël. Cet état d’esprit, selon les témoignages, aura porté préjudice à des générations entières de rabbins et autres employés du mouvement Réformé.

Un grand nombre de femmes interrogées ont ainsi expliqué avoir subi des critiques sur leur poids, sur leur physique, sur leurs apparitions, sur leur grossesse et voire sur leur présence même au sein de l’établissement – qui avait ordonné sa première femme rabbin en 1972, quand Gottschalk était président. Les étudiants comme les employés ont cité les discriminations à l’encontre des membres de la communauté Queer, et d’autres ont expliqué avoir eu le sentiment que leurs plaintes officielles pour harcèlement n’auraient aucune suite.

« La souffrance exprimée par de nombreux témoins sur la base de leur expérience au sein de l’HUC-JIR – une expérience qui a duré pour certains pendant des décennies – a été palpable », note le rapport. « De nombreux témoins ont éclaté en sanglots et d’autres ont longuement évoqué les années ultérieurement passées en thérapie ».

Le séminaire prend les conclusions du rapport très au sérieux et il va prendre des mesures pour rectifier les problèmes, selon Sue Neuman Hochberg, présidente du conseil d’administration. La direction de l’HUC-JIR s’est engagée à élaborer un plan qui sera soumis au conseil d’administration d’ici le 14 décembre, a précisé un porte-parole.

« De nombreux membres de la communauté appartenant à l’HUC-JIR ont décrit le malaise durable qui a été entraîné chez eux par des conduites contradictoires et antinomiques avec les valeurs qui sont au cœur de cette institution et c’est tout simplement inacceptable », note Hochberg dans un communiqué. Elle ajoute que « nous respectons leur courage et leur volonté de partager des souvenirs douloureux et nous-mêmes nous engageons à ne jamais oublier ce qu’ils ont pu nous dire ».

Parce que les accusations étaient nombreuses – concernant la discrimination exercée sur la base du sexe, de la race et du statut LGBTQ+ et concernant les harcèlements – il a été impossible aux enquêteurs de tout vérifier, dit le rapport. Ces derniers ont donc préféré se focaliser sur un petit nombre d’hommes ayant été mis en cause « de manière répétée et crédible » lors des témoignages.

Bonia Shur (Autorisation : Hebrew Union College)

Sur les six hommes nommés dans le rapport, quatre sont aujourd’hui décédés. Il s’agit de Gottschalk; du rabbin Michael Cook, spécialiste du Nouveau testament dont la mort, au mois d’avril, avait entraîné des accusations lancées sur les réseaux sociaux qui avaient notamment été à l’origine de l’enquête ; de Stephen Passamaneck, professeur de littérature rabbinique ayant pris sa retraite en 2013 et dont les comportements répréhensibles, selon le rapport, ont compris l’usage de son ordinateur de l’HUC pour y stocker des images pornographiques. Cité également, Bonia Shur, professeur de liturgie de Cincinnati largement connu pour ses attouchements sur des étudiantes.

Les deux individus encore en vie – Zimmerman et Steven Cohen, éminent sociologue qui avait présenté sa démission en 2018 après avoir été reconnu coupable d’abus sexuels – avaient déjà été publiquement mis en cause pour leurs comportements.

Les enquêteurs se sont aussi penchés sur les actions qui avaient été entreprises lorsque des étudiantes avaient été amenées à se plaindre dans le passé. Dans certains cas, ils n’ont trouvé aucune preuve de dépôt officiel de plainte, ce qui laisse penser que les étudiantes avaient pu faire le choix de ne pas partager leurs inquiétudes. Dans d’autres – comme dans celui de Passamaneck – ils ont établi que des personnes qui avaient été sanctionnées de manière répétée pour des comportements inappropriés avaient pu toutefois continuer à enseigner.

Parmi les accusations entendues par les enquêteurs de manière constante, celle que Gottschalk était un « séducteur » connu qui exerçait des pressions en permanence sur les étudiantes de l’HUC pour qu’elles acceptent de venir à son appartement, où il leur faisait des propositions indécentes – ou pire. Une ancienne élève s’est ainsi souvenue que Gottschalk avait placé sa main sur son pénis et une autre a expliqué aux enquêteurs avoir été bloquée contre l’un des murs de l’habitation, et que le directeur l’avait ensuite embrassée de force.

Alfred Gottschalk, ancien président de l’HUC-JIR (Hebrew Union College-Jewish Institute of Religion). (Autorisation : Hebrew Union College via JTA)

Jusqu’à cet été, le comportement de Gottschalk n’avait été évoqué que par un réseau discret de femmes rabbins qui avaient raconté leurs expériences désagréables avec lui. Puis, au mois de juin, Mary Zamore, l’une des responsables du Women’s Rabbinic Network – un groupe de femmes rabbins du mouvement Réformé qui avait appelé à ce que justice soit faite concernant les violences sexuelles au sein de la communauté – avait explicitement mentionné son nom lors d’une conférence sur les réparations dues aux victimes de ce type d’abus.

Zamore s’était souvenue qu’alors qu’elle avait commencé ses études de rabbinat depuis quelques semaines sur le campus de l’HUC, à Jérusalem, une camarade de classe lui avait confié que Gottschalk lui avait demandé un rendez-vous à deux occasions, exerçant des pressions. « En lui opposant un refus, elle craignait pour ses études et pour son avenir dans le rabbinat », avait expliqué Zamore lors de cette conférence.

Mais il s’était avéré que cet exemple n’avait rien de particulier, comme elle s’en était rendue compte au cours de discussions avec d’autres étudiantes.

« D’autres étudiantes m’ont alors bien dit de ne jamais aller dans son bureau et d’éviter d’être seule avec lui, que ce soit dans un couloir ou dans un ascenseur », avait précisé Zamore.

Six années étaient passées et le jour de l’ordination de Zamore était arrivé. Au cours de la cérémonie, Gottschalk devait placer sa main sur sa tête. Elle redoutait qu’il ne l’a touche et elle avait eu le sentiment désagréable que cette ordination, incluant ce toucher sur d’autres camarades qui avaient été harcelées par l’homme, s’apparentait à une « mascarade ». Ce qui aurait dû être un moment sacré, avait-elle déploré, avait été une expérience de « torture ».

Dans ce contexte, au moins une étudiante aura choisi une ordination en privé pour éviter que Gottschalk ne pose ses mains sur elle, selon le rapport.

Alors qu’un grand nombre de ces étudiantes sont devenues aujourd’hui rabbins, Gottschalk laisse derrière lui un traumatisme moral – ce type de traumatisme entraîné par la trahison d’une autorité considérée comme digne de confiance, avait noté Zamore.

« Les survivantes ont fait part de leur malaise, un malaise entraîné par le fait d’être devenue femme rabbin après avoir été blessée par un rabbin », avait déclaré Zamore dans son intervention. « Dans un grand nombre de récits, on retrouve l’indignation d’avoir été ordonnée par celui qui vous a harcelée ».

La rabbine Mary Zamore, directrice exécutive du Réseau des Femmes Rabbiniques (Crédit : Steve Shawl via JTA)

Le rapport issu de l’enquête recommande vivement au séminaire d’organiser de manière optionnelle « une nouvelle cérémonie d’ordination ou quelque chose de similaire » en direction des rabbins qui ont eu le sentiment que leur ordination a été souillée. Il recommande également d’autres changements et notamment la mise en place d’autres systèmes permettant d’examiner les accusations qui peuvent être lancées, demandant aussi que la possibilité de révoquer l’ordination des rabbins qui se sont rendus coupables d’abus sexuels soit prise en compte. Il encourage aussi l’école à s’engager dans un processus de « teshuva – de repentance ».

Zamore, de son côté, a fait part de son optimisme, disant que le lancement de ces enquêtes au sein du mouvement Réformé montrait qu’une « renaissance » s’était amorcée. Après avoir lu le rapport, l’organisation Women’s Rabbinic Network a noté que l’enquête était rassurante parce qu’elle était à la fois détaillée et transparente.

Prochaine étape, pour le groupe : mettre en œuvre les recommandations faites dans le rapport pour empêcher que des abus sexuels aient lieu et qu’ils ne soient pas sanctionnés à l’avenir.

« En faisant appel à une instance tierce, très respectée, et en lançant une enquête sérieuse et à grande échelle sur les abus sexuels et sur les discriminations passées et présentes, l’HUC-JIR a fait preuve d’intégrité et elle aide à établir une norme pour les autres organisations en son genre – qu’elles appartiennent au monde juif ou autre », a fait savoir un communiqué du groupe. « Le travail de réparation est long et les investigations, avec ce rapport publié aujourd’hui qui est à la fois long et détaillé, sont une avancée importante et notable dans ce processus qui est en cours ».

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