Des citoyens arabes israéliens interrogés sur les élections
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Des citoyens arabes israéliens interrogés sur les élections

A la veille des élections, les habitants de Tira et de Taibe se plaignent d'être discriminés et négligés, mais certains restent déterminés à se rendre aux urnes

Des affiches de campagne de la Liste arabe unie le long de l'une des routes principales de Tira, une ville arabe située juste au nord de Kfar Saba, le 15 septembre 2019. (Adam Rasgon/Times of Israel)
Des affiches de campagne de la Liste arabe unie le long de l'une des routes principales de Tira, une ville arabe située juste au nord de Kfar Saba, le 15 septembre 2019. (Adam Rasgon/Times of Israel)

Le long de la route poussiéreuse qui mène à Tira, une ville arabe israélienne de 26 000 habitants, les partis de gauche et centristes d’Israël ont investi dans des panneaux publicitaires en langue arabe.

« Cette fois-ci, nous serons des partenaires du gouvernement », peut-on lire sur une grande banderole pour le parti du Camp démocratique, avec le sourire d’Issawi Frej, un député arabe israélien originaire de Kafr Qassem, numéro 6 sur la liste.

« Un programme pour l’égalité et l’intégration des citoyens arabes » et « Zones industrielles dans toutes les villes arabes et druzes » promettait une affiche mettant en vedette Amir Peretz, le dirigeant de l’alliance Parti travailliste-Gesher.

« Je m’engage à travailler pour vous », lit-on sur un panneau d’affichage avec le visage de Benny Gantz, le leader du parti israélien Kakhol lavan.

Les partis de droite n’ont cependant pas pris la peine d’accrocher des banderoles sur la route principale de Tira, où le parti au pouvoir, le Likud, n’a obtenu que 44 voix lors des dernières élections et le parti Koulanou, un peu plus centriste, 149.

Des membres des partis Hadash, Taal et Raam posent pour les photographes lors d’une conférence de presse à Nazareth annonçant la reconstitution de l’alliance électorale de la Liste arabe unie, le 27 juillet 2019. (Flash90)

La Liste arabe unie, une coalition des quatre plus grands partis à majorité arabe, a affiché le plus grand nombre de banderoles autour de la ville, dont la plupart ne contenaient pas d’images des candidats. « Plus il y a de voix pour la Liste arabe unie, moins il y en a pour la droite », disait l’une d’entre elles. « Plus il y aura de votes pour la Liste arabe unie, plus notre statut sera important », déclarait une autre.

Lors des dernières élections nationales du 9 avril, moins de la moitié des électeurs arabes ont voté, selon un rapport de l’Institut israélien de la démocratie, qui a estimé la participation arabe à 49,2 %. En revanche, quelque 63,5 % des Arabes israéliens ont voté lors du scrutin de mars 2015, selon le rapport.

Un grand nombre de politiciens et de militants de gauche soutiennent qu’une participation électorale arabe accrue pourrait être la clé pour empêcher le Premier ministre Benjamin Netanyahu de former un nouveau gouvernement de droite.

« Si nous avons le même taux de participation qu’en 2015 – 63 % – ce serait excellent », a déclaré Aida Touma-Sliman, membre de la Knesset et candidate de la Liste arabe unie, au Times of Israel.

« Une forte participation d’électeurs arabes et juifs [pas de droite] pourrait garantir que le parti Otzma Yehudit n’entre pas à la Knesset », a-t-elle dit, faisant référence au parti kahaniste d’extrême droite. Un tel scénario, a-t-elle ajouté, pourrait empêcher Netanyahu de former une coalition de droite.

Otzma Yehudit s’est approché du seuil d’éligibilité. S’il entre à la Knesset, ses sièges pourraient augmenter considérablement les chances de Netanyahu de former un gouvernement.

Arik Rudnitzky, expert en politique arabe israélienne, a déclaré que moins d’Arabes israéliens avaient voté lors des élections d’avril pour protester contre la dissolution de la Liste arabe unie, qui avait siégé ensemble dans la précédente Knesset, ainsi que pour contester les politiques israéliennes telles que la loi sur l’Etat-nation. Avant le dernier scrutin national, la Liste arabe unie s’était scindée en deux alliances – Hadash-Taal et Raam-Balad, mais s’est réunifiée fin juillet après la dissolution du Parlement.

La loi controversée sur l’État-nation, que la Knesset a adoptée en juillet, consacre Israël comme « la patrie nationale du peuple juif », reconnaît les fêtes et journées de commémoration juives, et déclare l’hébreu seule langue officielle. Beaucoup estimaient que la législation réduit les minorités non juives du pays à des citoyens de seconde classe.

Jeudi dernier, un reportage de la Douzième chaîne disait que des panneaux publicitaires trompeurs avaient été installés avant le vote du printemps dernier près des villes et villages arabes, appelant les Arabes à le boycotter. Les panneaux d’affichage semblaient venir de la communauté arabe, mais la chaîne a constaté qu’ils étaient probablement commandés et financés par des Juifs de droite qui espéraient réduire drastiquement la participation arabe.

Mais le 15 septembre, deux jours avant le scrutin de cette semaine, les panneaux d’affichage le long de la route principale et sur la place de la ville de Tira ne comportaient pas de telles affiches. En revanche, la place présentait une grande banderole sponsorisée par une campagne de sensibilisation au vote avec le slogan « Cette fois nous allons voter ».

Une banderole à Tira appelant les arabes israéliens à voter aux prochaines élections nationales. (Simona Weinglass/Times of Israel)

« La police ne fait rien »

Peu de gens étaient dehors dimanche matin dans le centre brûlant de Tira, tandis qu’une modeste fontaine luttait pour propulser de minces jets d’eau en l’air.

Dans un café voisin, Hisham Sultan, 53 ans, fumait un narguilé parfumé en lisant un journal en hébreu.

« Bien sûr que j’ai l’intention de voter », a-t-il dit. « Tout le monde a le droit de voter ». « Si nous [les Arabes israéliens] allons voter, nous serons capables d’empêcher Netanyahu de former un gouvernement ».

M. Sultan, qui possède une entreprise de réparation de stations-service, a déclaré que la vie de nombreux Arabes israéliens leur paraît abêtissante.

« C’est très difficile de progresser, de se développer, il y a beaucoup de discrimination. Comment se fait-il que lorsqu’un Éthiopien se fait tuer, tout le pays s’arrête, mais quand la même chose nous arrive, personne ne bronche ? », a-t-il demandé.

Sultan estime que le plus grand problème auquel Tira fait face est le crime et l’anarchie.

« Il y a des coups de feu tous les jours, et la police ne fait rien. Ils sont introuvables. Tout ce qui semble les préoccuper, c’est de distribuer des contraventions », a-t-il déploré.

Ces dernières années, les Arabes israéliens ont été à l’origine d’un nombre beaucoup plus élevé de tirs que les Juifs. Selon un rapport du contrôleur de l’État de 2018, les Arabes israéliens ont commis 17,5 fois plus d’infractions liées aux tirs par armes à feu que les Juifs entre 2014 et 2016.

Alors que de nombreux responsables politiques et militants arabes israéliens affirment que la police israélienne n’a pas pris suffisamment de mesures pour réprimer la violence dans leurs villes, les responsables de la sécurité ont déclaré avoir du mal à gagner la confiance des Arabes israéliens pour faciliter leurs enquêtes.

Hisham Sultan, 53 ans, assis dans un café du centre de Tira, le 15 septembre 2019. (Adam Rasgon/Times of Israel)

Un autre problème, selon Hisham Sultan, est la mauvaise qualité des écoles ainsi que le manque d’endroits salubres où les enfants peuvent se réunir.

« Nous n’avons pas de parcs et de terrains de jeux pour les enfants. Si je veux aller dans un parc, je dois aller à Raanana [une ville juive voisine]. Il n’y a rien à faire pour les enfants, et beaucoup de parents craignent qu’ils ne se tournent vers la criminalité », dénonce-t-il.

Il explique que samedi soir, le maire de Tira, Mamoun Abdel Hay, a circulé dans la ville avec un mégaphone, appelant les résidents à voter.

« Il a dit que nous devions voter et que nous n’étions pas assez nombreux la dernière fois », a-t-il ajouté.

Tira, une ville arabe juste au nord de Kfar Saba, a voté à 69 % pour les partis à majorité arabe lors des dernières élections, 24 % pour Meretz et 2,6 % pour Kakhol lavan.

Dans une boulangerie attenante à la place de la ville, Ahmad, 21 ans, fait savoir qu’il n’a pas l’intention d’aller voter lors des élections de mardi.

« Les représentants arabes ne font pas un travail sérieux », déplore Ahmad, qui a refusé de donner son nom de famille. « Mon vote ne changera pas la réalité. Ça ne changera rien d’une façon ou d’une autre. Nous vivons et travaillons ici, mais il est clair que c’est un pays pour les Juifs. »

« Nous devrions voter pour être forts »

Taibe, une ville voisine de 45 000 habitants, possède une allée verte au milieu de son boulevard principal, mais peu de parcs et d’arbres. Le taux de participation de la ville était de 62 % en avril, où elle s’est prononcée à 88 % en faveur des partis à majorité arabe, à 8 % pour Meretz et à 1 % pour Kakhol lavan.

Dans le centre de Taibe, Mohammed, 45 ans, sert des clients dans un restaurant animé de houmous, versant de la sauce citron-ail et piments forts écrasés sur une pâte de pois chiches fraîchement broyée.

« Je suis enclin à voter », assure Mohammed, qui a également refusé de donner son nom de famille. « Je ne suis pas encore sûr à 100 % pour qui. »

« En fin de compte, nous avons besoin de représentants au sein du gouvernement. Il nous manque beaucoup de choses, comme des programmes périscolaires pour les enfants, des parcs, une meilleure éducation, des infrastructures de soins de santé et des permis pour construire de nouvelles maisons. Parfois, j’ai l’impression que les représentants arabes représentent plus la cause palestinienne que nous », a-t-il indiqué.

Si les partis qui composent la Liste arabe unie ont fréquemment commenté et se sont prononcés sur les questions liées au conflit israélo-palestinien, elles ont également exigé que l’État finance davantage les communautés arabes, réprime la criminalité dans les villes arabes et accélère le processus d’approbation des programmes de construction.

Mohammed estime que le principal problème à Taibe est la violence.

« Pourquoi la police réprime-t-elle la criminalité à Netanya [une ville juive] et pas ici ? », a-t-il déploré, faisant allusion à la ville côtière au nord de Tel Aviv.

Les infrastructures font également cruellement défaut, selon lui.

« Il y a 60 000 personnes dans cette ville », a-t-il dit. « Pourquoi n’a-t-on pas de service d’urgences ? D’université ? Pourquoi [l’implantation de Cisjordanie] Ariel a une université ? Pourquoi pas Taibe ? »

De l’autre côté de la rue, Aida Shokhra, une vendeuse de vêtements de 62 ans, a déclaré qu’elle avait l’intention de voter pour la Liste arabe unie.

« Nous devrions voter pour être forts », estime-t-elle.

« Nous voulons l’égalité pour les Juifs et les Arabes », a-t-elle dit. « Je ne veux pas de Netanyahu parce que je ne veux pas de racisme au gouvernement. Je crois en l’égalité des droits. »

Netanyahu a suscité en mars la condamnation des Arabes israéliens et de leurs alliés pour avoir déclaré qu' »Israël n’est pas un État de tous ses citoyens. Selon la loi de l’État-nation que nous avons adoptée, Israël est l’État-nation du peuple juif – et de personne d’autre ». Il a également suscité la controverse le jour du scrutin de 2015, lorsqu’il a publié une vidéo invitant les partisans de droite à voter parce que les Arabes israéliens « affluaient » vers les bureaux de vote.

Le parti de Netanyahu, le Likud, a également fait l’objet d’intenses critiques, y compris des accusations de racisme, après avoir introduit plus d’un millier de caméras dans les bureaux de vote des villes et villages arabes lors des dernières élections.

Shokhra s’est plainte de la difficulté d’obtenir des permis de construire pour bâtir de nouvelles maisons.

« Les Juifs construisent des implantations sur des terres qui ne leur appartiennent pas et personne ne les arrête. Nous commençons à construire une petite maison sur un terrain qui nous appartient, et ils viennent rapidement la démolir », a-t-elle affirmé.

Une enseigne à Taibe, une ville arabe israélienne du centre d’Israël, le 15 septembre 2019. (Simona Weinglass/Times of Israel)

Les communautés arabes israéliennes souffrent depuis longtemps d’une pénurie de logements. Ils ont besoin d’environ 5 000 nouveaux logements par an, d’après Kais Nasser, un avocat qui conseille les municipalités arabes, interrogé par le quotidien Haaretz en 2017.

A la fin de l’interview, Shokhra a demandé en plaisantant si les deux journalistes qui l’ont interviewée étaient du renseignement israélien.

« Je m’en fiche », a-t-elle conclu après un moment. « Je vous parle avec mon cœur. »

Les électeurs inexploités

Rudnitzky, l’expert en politique arabe israélienne, a récemment mené un sondage qui a prédit qu’au cours de l’élection de mardi, le taux de participation électorale des Arabes israéliens atteindrait 56 %, contre 49 % lors de la dernière élection.

Arik Rudnitzky, chercheur, Programme des relations arabo-juives, Institut israélien de la démocratie (Autorisation)

Mais il a souligné : « Prenez ce chiffre avec prudence. Il y a beaucoup de gens indécis. Ça pourrait être entre 40 et 60 %. »

Il a fait valoir que l’une des principales raisons pour lesquelles plusieurs des personnes interrogées se sont dites indécises était due aux récentes déclarations controversées de Netanyahu et de ses alliés que les Israéliens arabes ont perçues comme « blessantes » et « délégitimantes » de leur statut dans la société.

« Ces déclarations amènent beaucoup de gens à se demander s’ils veulent participer à ce système politique », a-t-il dit.

Afif Abu Much, un militant politique de Baqa al-Gharbiya, a déclaré qu’à son avis, entre 250 000 et 300 000 électeurs arabes israéliens ne voteront jamais pour les partis à majorité arabe, mais que les partis sionistes de gauche et centristes n’ont pas réussi à en convaincre beaucoup.

« Kakhol lavan n’a pas un seul musulman ou chrétien sur sa liste. Ils agissent comme si nous vivions dans les années 1960 et 1970 lorsque Mapai disait aux électeurs arabes : ‘Votre devoir est de voter pour nous, mais vous n’avez pas votre place parmi nous' », a-t-il affirmé, faisant référence au parti de David Ben Gurion, un des fondateurs d’Israël.

« Ils veulent que nous votions pour eux le 17 septembre, mais le 18 septembre, ils nous jetteront. Ça ne marchera pas. Si Kakhol lavan veut que les Arabes votent pour sa liste, il doit y mettre des représentants musulmans et chrétiens. »

Bien que les membres de la Knesset de Kakhol lavan proviennent d’un large éventail de la société israélienne, dont les communautés ashkénaze, mizrahi, ultra-orthodoxe, russophone, éthiopienne et druze, aucun de ses candidats n’est chrétien ou musulman arabe, qui ensemble représentent environ un cinquième de la population israélienne.

Abu Much a ajouté qu’il pense que le Camp démocratique, lui aussi, n’en a pas fait assez pour gagner une part significative du vote arabe.

« Ils ont placé Issawi Frej à la 6e place, mais ce n’est pas un placement significatif », selon lui.

« La Liste arabe unie ne peut à elle seule amener suffisamment d’électeurs aux urnes pour faire tomber Netanyahu », a-t-il fait remarquer. « Si les autres partis avaient plus de représentants arabes sur leur liste, ils auraient une chance de le renverser. »

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