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Des experts russes craignent que Poutine ne se soit joué de Bennett à Moscou

Selon les analystes, le leader russe pourrait avoir utilisé le Premier ministre israélien pour gagner du temps et obtenir une légitimité au yeux des leaders du monde

Le Premier ministre Naftali Bennett lors d'une conférence de la Compagnie d'information israélienne de télévision, le 7 mars 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Le Premier ministre Naftali Bennett lors d'une conférence de la Compagnie d'information israélienne de télévision, le 7 mars 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Il est très improbable qu’Israël, qui est une puissance régionale mais qui n’est pas une puissance mondiale, puisse faire office de force de négociation susceptible de décourager la convoitise ressentie depuis des décennies par le président russe Vladimir Poutine à l’égard de l’Ukraine, ont expliqué deux experts russes au Times of Israëll. Ils estiment pour leur part que le déplacement du Premier ministre Naftali Bennett à Moscou, pendant Shabbat, aura peut-être davantage servi les objectifs poursuivis par Poutine que ceux poursuivis par Israël.

« L’idée qu’Israël puisse tenir un rôle déterminant dans le processus décisionnaire de Poutine et que le pays puisse, d’une manière ou d’une autre, être à l’origine d’un accord entre la Russie et l’Ukraine – ou entre la Russie et l’Occident – est une chimère », commente Uriel Epshtein, directeur exécutif de l’organisation Renew Democracy Initiative qui a été fondée par Garry Kasparov et qui se bat depuis longtemps pour l’avènement de réformes démocratiques en Russie.

« Israël n’a aucune place, aucune » s’agissant d’aider à résoudre le conflit, ajoute Epshtein.

Depuis la requête émise le 25 février par le président ukrainien Volodymyr Zelensky à l’adresse de Bennett – il avait demandé au Premier ministre israélien d’ouvrir un canal diplomatique avec Moscou – le chef du gouvernement israélien s’est entretenu à de nombreuses reprises avec Zelensky et Poutine. Samedi, il s’est rendu auprès du président russe avant de rencontrer le chancelier allemand Olaf Scholz pour l’informer du déroulement de sa rencontre avec le maître du Kremlin. Il maintient également une coordination avec la France et les États-Unis – désireux d’ouvrir un espace de dialogue entre Moscou et Kiev.

Depuis ses rencontres de samedi, Bennett s’est entretenu au téléphone avec Poutine. Le ministre des Affaires étrangères, Yair Lapid, a pour sa part parlé avec le secrétaire d’Etat américain Antony Blinken lors d’une réunion à huis-clos en Lettonie. Les deux hauts-responsables ont abordé, entre autres, les efforts diplomatiques en cours dans le conflit ukrainien.

Tandis que certains, en Israël, se réjouissent de voir leur chef de gouvernement tenir un rôle actif dans les tentatives de médiation entre la Russie et l’Ukraine, les experts, hors de l’État juif, se montrent moins enthousiastes.

Le Premier ministre Naftali Bennett, au centre, s’entretient avec le président russe Vladimir Poutine, à droite, accompagné du ministre du Logement Ze’ev Elkin qui a agi en tant que traducteur à la résidence de Poutine à Sotchi, en Russie, le 22 octobre 2021. (Crédit: Kobi Gidon/GPO)

« Israël est une force régionale puissante mais le pays n’est pas pour autant en position de mettre un terme à ce conflit », dit Epshtein.

« Je pense que le Premier ministre Bennett fait exactement la même erreur que celle qui avait été commise avant lui par le chancelier allemand Olaf Scholz et par le président français Emmanuel Macron – une erreur qui avait été de penser qu’ils pourraient, en tant que diplomates de premier plan, mettre un terme à ce conflit », continue-t-il. « Je pense pour ma part que Poutine se joue de ces leaders. »

Quelques semaines avant que la Russie n’envahisse l’Ukraine en date du 24 février, Macron s’était envolé à Moscou, le 7 février, pour des entretiens-marathon qui auraient compris plusieurs heures de monologue de la part de Poutine sur l’histoire du monde.

Le 15 février, Scholz s’était également rendu à Moscou avec pour objectif d’éviter la guerre. Pendant la conférence de presse qui avait suivi leur entretien, Poutine avait déclaré que « nous ne voulons pas la guerre en Europe » et il avait ensuite partiellement retiré certaines de ses troupes qui encerclaient alors l’Ukraine, moins de dix jours avant de passer à l’attaque.

Anna Borshchevskaya, experte de la Russie auprès de l’Institut de Washington pour la politique au Proche-Orient, déclare pour sa part que Poutine « ne considère pas l’Ukraine comme un pays réel » et qu’il n’est nullement prêt à cesser sa tentative militaire de replacer l’Ukraine dans la sphère d’influence de la Russie.

« Il est très clair que Poutine est réellement engagé dans cette guerre en Ukraine. En fait, et même malgré les couloirs de cessez-le-feu qui ont été annoncés, la Russie continue à bombarder les civils… J’ai du mal à voir comment la médiation d’Israël pourra se faire en pratique aujourd’hui et à ce stade », continue-t-elle.

Des piétons passent devant une voiture détruite suite à une frappe russe à Kharkiv, la deuxième plus grande ville d’Ukraine, le 7 mars 2022. (Crédit : Sergey BOBOK / AFP)

« A l’heure actuelle et malheureusement, ce conflit ne s’arrêtera pas grâce à la diplomatie », reconnaît Epshtein, qui estime que les sanctions occidentales et les pressions politiques intérieures, en Russie, sont les meilleures alternatives pour arrêter la guerre avant une victoire militaire décisive.

« Poutine est complètement engagé » dans son invasion terrestre, continue-t-il. Le repli n’est pas une option pour lui et une solution diplomatique s’apparenterait aujourd’hui à un repli.

« Mon espoir est que les dirigeants israéliens gardent la tête froide… C’est un homme qui, il y a quelques mois, avait dit qu’il n’avait aucune intention, aucune volonté d’envahir l’Ukraine malgré la présence de ses troupes sur les frontières. Nous savons tous que ce conflit était préparé depuis très longtemps », dit-il.

Pourquoi Poutine a-t-il alors invité Bennett à Moscou ?

Selon Borshchevskaya et Epshtein, deux raisons claires expliquent que Poutine se prête au jeu diplomatique – au-delà de pouvoir potentiellement atteindre des objectifs négociés : acheter du temps au niveau tactique et gagner une légitimité aux yeux des dirigeants du monde.

La diplomatie est une extension de la politique militaire russe et vice-versa, explique Borshchevskaya, qui note que la Russie, dans le passé, a souvent utilisé les négociations de paix dans un but de profit tactique.

« L’État russe utilise ce que nous, en Occident, appelons une approche pangouvernementale : les branches diplomatiques, militaires, économiques et de l’information se rassemblent pour poursuivre un objectif », explique-t-elle.

Anna Borshchevskaya, chercheuse et spécialiste de la Russie au sein de l’Institut de Washington pour la politique au Proche-Orient (Autorisation : Institut de Washington pour la politique au Proche-Orient)

« En Russie, il n’y a pas de séparation entre ceux qui pratiquent la diplomatie et ceux qui font la guerre. En fait, le positionnement des troupes est, en soi, un message diplomatique », continue-t-elle.

« Et parce que Poutine est en train d’ajuster les prochaines étapes à suivre de son côté », poursuit-elle, les négociations sont « une tactique qui lui permet de gagner du temps, de repositionner ses forces d’opération pour que la Russie puisse acquérir une sorte d’influence stratégique dont elle ne disposait pas auparavant ».

Borshchevskaya souligne le comportement passé de la Russie en Syrie – le pays avait utilisé un cessez-le-feu comme outil pour renforcer davantage le régime syrien du président Bachar al-Assad.

Elle dit penser que la rencontre de Poutine avec Bennett et les appels téléphoniques entre les deux hommes, ainsi que les ouvertures affichées à l’égard d’autres leaders du monde, entrent dans le cadre de cette tactique.

« En Syrie, la Russie, en fait, a négocié un grand nombre de cessez-le-feu qui ont tous été rompus. La Russie a elle aussi pris part à un grand nombre d’activités de désescalade. Mais une fois encore, tout cela aura finalement servi l’objectif plus large qui était de sauver Bachar Assad. Et je pense que c’est probablement ce qui est en train, plus ou moins, de se passer ici, que c’est une tactique qui ressemble bien plus à celle qui a déjà été utilisé dans le passé qu’à un authentique désir de paix ».

Seconde raison qui pourrait justifier sa rencontre avec le Premier ministre israélien : Poutine pourrait chercher à obtenir une légitimité grâce à Bennett et à d’autres négociateurs de la paix.

« L’un des buts ultimes de Poutine, c’est la légitimité. Il veut être perçu comme légitime. Il semble que cela soit là l’une de ses pires insécurités », dit Epshtein.

« Mais comment parvenir à être perçu comme légitime ? Eh bien, il faut qu’il puisse partager la scène avec des dirigeants éminents qui ont été démocratiquement élus et qui jouissent d’une légitimité démocratique », indique Epshtein.

Le président russe Vladimir Poutine applaudit pendant la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques au stade national de Pékin, en Chine, le 4 février 2022. (Crédit : Alexei Druzhinin, Sputnik, Kremlin Pool Photo via AP)

« Bennett paraît volontaire et Bennett bénéficie d’une légitimité diplomatique, et Israël est un acteur régional d’une grande légitimité, un acteur puissant du Moyen-Orient. Au lieu de se tourner vers les leaders les plus puissants du monde, vers les leaders de premier rang, Poutine, pour le moment, semble vouloir se tourner vers les acteurs de second rang. »

« Peut-être que je rate une pièce du puzzle ici. Mon instinct est pourtant que non, parce que j’ai le sentiment d’avoir déjà assisté à quelque chose de semblable dans le passé. J’ai le sentiment que j’ai déjà observé ça avec la visite de Macron. J’ai le sentiment d’avoir déjà observé ça avec la visite de Scholz. Mon instinct est que Poutine se prête à un jeu et que les responsables internationaux tombent dans le panneau ».

Uriel Epshtein, directeur de l’organisation Renew Democracy Initiative (Autorisation)

Borshchevskaya confirme que Poutine, même s’il est à la tête de la Russie depuis 22 ans, cherche la validation des autres dirigeants internationaux.

« L’acceptation et la reconnaissance de Poutine de la part de l’Occident en tant que leader, en tant qu’homme de paix, en tant que médiateur, oui, tout cela est important à ses yeux », dit-elle. « C’est dichotomique dans le sens où Poutine ne peut pas vivre avec l’Occident et ne peut pas vivre sans parce que la Russie, franchement, s’est toujours définie en lien avec l’Occident au niveau psychologique ».

En complément à cette analyse, Borshchevskaya note également que tout en s’efforçant d’être validé par ses homologues occidentaux, « Poutine a tendance à les mépriser » et qu’il est improbable qu’il ressente des pressions de la part d’Israël, une puissance moindre.

« Poutine a tenu des propos restés très célèbres, il y a plusieurs années, quand il avait déclaré que très peu de pays jouissaient finalement d’une véritable souveraineté. Et il considérait que la Russie, les États-Unis, la Chine et l’Inde figuraient sur cette liste très courte », déclare-t-elle. « Dans sa vision du monde, il y a de grandes puissances qui ont une sphère d’influence. Mais ce n’est pas ainsi que nous appréhendons les choses dans la famille des démocraties libérales. Et Israël, bien entendu, fait partie de cette famille. »

Dans ce contexte, ajoute-t-elle, « c’est difficile pour moi de comprendre réellement comment la médiation israélienne va pouvoir se faire en pratique ».

A son retour de Moscou, Bennett lui-même avait estimé que les chances d’aboutir étaient infimes – mais qu’il avait « l’obligation morale » de tenter de mener à bien des négociations.

Michael Oren, ancien envoyé israélien aux États-Unis, dit que le déplacement à Moscou de Bennett a aidé à justifier la politique de retenue prudente pour laquelle Israël a opté dans le conflit ukrainien, une politique qui a valu de nombreuses critiques à l’État juif.

« En négociant avec Poutine, Bennett justifie la neutralité de son positionnement sur l’Ukraine – une neutralité qui devient depuis en plus intenable face à l’Occident et qui est aussi de plus en plus critiquée par les Ukrainiens », indique-t-il. « Tout ce qu’on peut dire à ce stade, c’est que ces négociations renforceront le statut d’Israël ».

Zvi Magen, ancien ambassadeur israélien en Russie et chercheur au sein de l’Institut d’études sécuritaires, se montre plus optimiste sur les intentions de Poutine tout en convenant que Bennett, le diplomate, ne sera probablement pas un élément déterminant dans la suite des événements.

Zvi Magen, chercheur au sein de l’Institut d’études sécuritaires. (Crédit : Chen Galili/Institut d’études sécuritaires)

« Je réduis tout de suite mes attentes ; le problème n’est pas la question des compétences personnelles de Bennett. Poutine a choisi Israël parce que c’est Israël qui lui convient le mieux en ce moment. Israël est le seul pays occidental n’appartenant ni à un camp, ni à un autre dans cette guerre », explique Magen.

Faisant remarquer les revers militaires essuyés par les Russes, les difficultés économiques intérieures et les dissensions concernant l’invasion de l’Ukraine dans son pays, Magen ajoute que « Poutine n’a pas le temps de s’impliquer très longtemps là-bas. »

« Et le seul qui doit se montrer sérieux dans ces négociations, ce n’est pas Bennett , pas plus qu’aucune des autres personnalités qui seront amenées à participer à des pourparlers : c’est Poutine. Et Poutine, malgré tout, exploite cette opportunité – c’est qu’apparemment, il est désireux de négocier ».

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