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Des Juifs tués par des Polonais inclus dans la demande de réparation à l’Allemagne

Le gouvernement polonais de droite actuel a rejeté les tentatives visant à dépeindre ses citoyens comme les instigateurs des crimes contre les Juifs, et a toujours attribué la responsabilité finale à l'Allemagne

Judah Ari Gross est le correspondant du Times of Israël pour les sujets religieux et les affaires de la Diaspora.

Le grand rabbin polonais Michael Schudrich, deuxième à partir de la droite en cravate bleue, prend la parole à côté d'ecclésiastiques catholiques lors de la cérémonie de commémoration de Jedwabne, le 11 juillet 2021. (Crédit : Krzysztof Bielawski)
Le grand rabbin polonais Michael Schudrich, deuxième à partir de la droite en cravate bleue, prend la parole à côté d'ecclésiastiques catholiques lors de la cérémonie de commémoration de Jedwabne, le 11 juillet 2021. (Crédit : Krzysztof Bielawski)

Un dossier, publié la semaine dernière par le gouvernement polonais pour justifier ses nouvelles demandes de réparations à l’Allemagne pour la Seconde Guerre mondiale, mentionne la mort de Juifs tués pourtant par des citoyens polonais, et non par des nazis.

Le troisième tome de ce rapport, long de plus de 1 300 pages, et intitulé « Rapport sur les pertes subies par la Pologne du fait de l’agression et de l’occupation allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale, 1939-1945 », comprend une liste de 9 293 villages, villes et agglomérations où des « atrocités nazies allemandes » ont été commises, ainsi que leur nombre de victimes. La Pologne a réclamé 1 300 milliards d’euros de réparations pour les dommages subis.

Commentant la publication du dossier et les demandes de réparations, le vice-Premier ministre polonais Jaroslaw Kaczynski a déclaré que l’argent était avant tout une « compensation pour la mort de plus de 5,2 millions de citoyens polonais ».

Or, la liste des atrocités inclut des villages qui ont été le théâtre de pogroms commis par des Polonais contre des Juifs – dont le plus tristement célèbre est sans doute le village de Jedwabne, où plus de 300 Juifs ont été brûlés vifs par des Polonais de souche – ainsi que d’autres meurtres de Juifs qui peuvent aussi être attribués à des citoyens polonais. Les attaques directes menées par des citoyens polonais contre des Juifs ont eu lieu principalement dans l’est de la Pologne en 1941, lorsque l’Allemagne a reconquis la région aux mains des Soviétiques, qui la contrôlaient avec brutalité depuis 1939 en vertu du pacte Ribbentrop-Molotov.

Jan Grabowski, professeur d’origine polonaise à l’Université d’Ottawa et chercheur réputé sur la Shoah, trouve l’inclusion de ces atrocités dans la liste « tout à fait effroyable ».

« Je ne sais vraiment pas s’il s’agissait d’un acte d’obscurcissement intentionnel ou d’une inclusion irréfléchie de sources peu fiables datant des années 1950 et 1960. Ce n’est pas à moi de le dire », a-t-il déclaré au Times of Israel dans un courriel jeudi.

Ailleurs par contre, Grabowski a ouvertement accusé, les auteurs du dossier d’avoir intentionnellement ignoré les crimes polonais commis contre les Juifs et a rejeté le dossier comme étant de la propagande.

« Il s’agit d’un document purement politique qui n’a aucune valeur historique », a-t-il déclaré.

Ces dernières années, la Pologne a mené un effort largement controversé pour présenter la Shoah comme un crime perpétré uniquement par l’Allemagne, et a même adopté une loi en 2019 qui rend illégale toute accusation de crimes nazis à l’encontre de la nation polonaise. Cette loi, ainsi que les autres efforts de la Pologne sur ce front, l’ont mise en profond désaccord avec les principaux experts de la Shoah – dont Grabowski, qui a été poursuivi devant un tribunal civil polonais en vertu de cette loi – et avec Israël. Cet été, Israël a annoncé qu’il interrompait les voyages de ses écoles secondaires en Pologne pour y enseigner la Shoah, en grande partie suite à la demande insistante du gouvernement polonais de valider le programme, ce qu’Israël a compris comme signifiant la suppression des discussions sur les collaborateurs polonais.

Le rapport, publié au début du mois, ne mentionne pas les crimes commis contre les Juifs par les civils polonais et les autorités polonaises, alors qu’il existe de nombreuses preuves historiques de tels actes.

L’historien Jan Grabowski. (Crédit : Autorisation)

« L’obscurcissement réel et prémédité est clairement visible dans le volume I (‘Études historiques’) d’où toute responsabilité polonaise pour les pertes juives a été soigneusement retirée », a déclaré Grabowski.

« Dans le rapport, il n’y a, par exemple, pas une seule mention de la tristement célèbre ‘police bleue’ polonaise, responsable de dizaines de milliers de morts juives. De même, il n’y a pas un mot sur les pompiers volontaires polonais qui ont participé à la liquidation des ghettos et sur les innombrables ‘spectateurs’ polonais qui se sont joints aux actions de liquidation », a-t-il ajouté.

La Police bleue était une unité polonaise créée par l’Allemagne après la prise du pays par les nazis. Bien que le bilan de la Police bleue soit encore débattu par les historiens, certains experts ont décrit son traitement des Juifs comme « méprisant, et parfois pire que celui des Allemands ».

Les pompiers volontaires polonais étaient parfois chargés de rechercher les Juifs qui se cachaient et de les remettre aux nazis pour qu’ils les assassinent.

Dans le cadre de ses recherches, Grabowski a estimé que sur les 6 millions de Juifs tués pendant la Shoah – dont environ 3 millions de Juifs polonais – quelque 200 000 ont été tués par des Polonais ou à la suite d’actions polonaises pendant la Shoah.

Dans le cadre de ses travaux de recherche, M. Grabowski a fait l’objet de critiques sévères de la part du gouvernement polonais et de poursuites judiciaires de la part de citoyens polonais en vertu de la loi de 2019 du pays.

Outre les crimes perpétrés par les Polonais sous la direction des nazis, comme la police bleue, Sara Bender, professeure à l’université de Haïfa, a également écrit un article fondamental sur les crimes perpétrés par des citoyens polonais de leur propre gré au cours de l’été 1941, après le retrait des forces soviétiques de l’est de la Pologne.

Dans l’article de 2013, intitulé Not Only in Jedwabne : Accounts of the Annihilation of the Jewish Shtetlach in Northeastern Poland in the Summer of 1941, Bender détaille les pogroms menés par les Polonais contre leurs voisins juifs dans les villages de la région.

« Les Polonais ont commis trois ‘boucheries’… au total 300 Juifs ont été assassinés… Les femmes juives ont fait appel à l’intelligentsia polonaise… mais ils ont refusé de les aider… Ce sont les soldats allemands qui ont mis fin au pogrom, après avoir été payés par les Juifs », se souvient Bender en citant un survivant du village de Szczuczyn.

Dans le même article, Bender décrit des agressions similaires commises par des civils polonais contre des Juifs dans huit autres villages cet été-là.

Le gouvernement de droite actuel de la Pologne a rejeté les tentatives visant à dépeindre les Polonais comme les instigateurs des crimes contre les Juifs, et a toujours attribué la responsabilité finale à l’Allemagne.

Le dossier de 1 300 pages et la demande de 1 300 milliards d’euros de réparations ont été au centre des célébrations nationales de l’anniversaire de la guerre, qui a commencé le 1er septembre 1939 avec le bombardement et l’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie et qui ont été suivis de plus de cinq ans d’occupation brutale. Des dizaines d’économistes, d’historiens et d’autres experts ont travaillé sur le dossier pendant environ cinq ans avant qu’il ne soit publié ce mois-ci.

L’Allemagne a rejeté les demandes de compensation de la Pologne, se référant à la décision prise par la Pologne en 1953 de renoncer officiellement à ses revendications à l’égard de l’Allemagne de l’Est.

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