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Des propos falsifiés dans un documentaire israélien sur le nazi Albert Speer ?

Andrew Birkin dit que des vidéos de lui interviewant l'architecte allemand ont été retouchées dans le film, donnant l'impression qu'il était lui-même antisémite

Albert Speer avant le coup d'envoi d'une interview télévisée en 1971. (Crédit :  Realworks LTD)
Albert Speer avant le coup d'envoi d'une interview télévisée en 1971. (Crédit : Realworks LTD)

JTA — Un scénariste ayant travaillé avec Alber Speer – il tentait alors de porter la vie de l’architecte nazi de triste mémoire à l’écran – accuse un documentaire israélien consacré à cette personnalité de l’Allemagne nazie d’Adolf Hitler de manquements éthiques significatifs dans son usage des archives.

Andrew Birkin, scénariste britannique qui avait tenté d’adapter au cinéma les mémoires du nazi dans les années 1970, apparaît beaucoup dans le documentaire « Speer Goes to Hollywood », qui est sorti ce mois-ci aux États-Unis par le biais de reconstitutions mises en scène où il échange avec Speer.

Dans un entretien accordé à Glenn Kenny, critique du site RogerEbert.com, Birkin accuse la réalisatrice du documentaire, Vanessa Lapa, d’avoir falsifié ou dénaturé certains aspects de ses conversations enregistrées avec Speer, en donnant l’impression que Birkin lui-même serait antisémite. De nouvelles interviews que Birkin aurait accordées à Lapa n’ont pas été intégrées dans le film, a déploré le scénariste britannique.

Le documentaire est conçu essentiellement sur la base des conversations entre Birkin et Speer, alors que les deux hommes tentent de définir à quoi ressemblerait un long-métrage consacré à la vie de ce dernier. Un point de tension central, dans le documentaire, est l’affirmation faite par Speer qu’il ignorait tout de la Solution finale, le plan du génocide juif par les nazis alors qu’il travaillait aux côtés de Hitler et qu’il avait, semble-t-il, été présent lors de réunions et de discours déterminants où la Solution finale avait été évoquée.

Dans le film, Birkin s’efforce d’intégrer ces éléments dans son script – mais Speer, qui était mort en 1981, s’y était opposé.

Même si les conversations entre Birkin et Speer avaient été enregistrées et que Birkin affirme que ces enregistrements sont encore en bon état (ce qu’a confirmé le Forward qui y a eu accès), « Speer Goes To Hollywood » n’utilise pas les bandes d’archives originales. Lapa a fait le choix de demander à deux acteurs de prêter uniquement leur voix pour incarner les deux hommes et, selon Birkin, elle aurait intégré des paroles que Speer avait pu prononcer à d’autres personnes. Birkin a estimé auprès du site RogerEbert.com que ces discussions reconstituées n’étaient pas représentatives de leurs échanges et qu’elles donnaient l’impression que lui-même avait approuvé diverses déclarations antisémites faites par Speer dans d’autres contextes.

Vanessa Lapa (deuxième à droite) reçoit le prix du meilleur documentaire pour ‘Speer Goes to Hollywood’ à la remise des Ophir, le 5 octobre 2021. (Crédit : Biran et Eliran Avital)

Lapa « a intégré dans son montage des propos que Speer a apparemment tenu ailleurs, pas à moi, et elle a donc dû inventer des questions et des réponses de ma part – des paroles que je n’ai, bien entendu, jamais dites », écrit Birkin dans un commentaire paru sur la page IMDb du film. « Un grand nombre de ces citations ne me dérangent pas mais quand on entend Speer se livrer à des diatribes antisémites, on a l’impression dérangeante que je ne l’en blâme à aucun moment ».

Birkin, qui travaille actuellement sur ses propres mémoires qu’il consacre à ses interactions avec Speer, admet avoir prononcé l’une des phrases reprises dans le film en référence à la « brigade juive » – les dirigeants de l’industrie du cinéma – qui n’autoriseraient jamais la réalisation d’un film affichant de la sympathie à l’égard des nazis. « Cela a été une mauvaise formulation de ma part », a-t-il déclaré à Kenny tout en défendant sa description générale de la Paramount.

Lapa a répondu aux mises en cause de Birkin dans une déclaration écrite et transmise par courriel à Kenny et au Forward.

« Cela n’a jamais été notre intention de faire un film sur Andrew Birkin et nous l’avons toujours établi clairement. Ce qui est présenté à l’écran, c’est qui était Speer, ce qu’il voulait faire et comment il se comportait », a-t-elle écrit. Elle n’évoque pas directement, dans son courriel, les accusations de conversations falsifiées pour les besoins du film ; dans des entretiens promotionnels antérieurs, Lapa avait déclaré que « tout ce que vous pouvez entendre, les rires, les soupirs, les silences sont 100 % fidèles aux enregistrements originaux ».

Albert Speer, à gauche, examine des plans de construction avec Adolf Hitler en 1938. (Crédit : Heinrich Hoffmann/Bundesarchiv via Wikimedia Commons)

Les méthodes utilisées par Lapa ont également été critiquées par Errol Morris, lauréat d’un Oscar pour un documentaire, qui avait réalisé dans le passé son propre court-métrage sur Speer. Morris avait brièvement évoqué avec Lapa la possibilité de co-réaliser son film avant que les deux réalisateurs ne se disputent.

« On nous présente une simplification à la fois indigne et grotesque, et un mensonge… Elle a eu l’opportunité d’améliorer nos connaissances sur Speer et au contraire, elle les amoindrit », a écrit Morris dans un courriel écrit à RogerEbert.com en évoquant Lapa.

« Speer Goes To Hollywood » a remporté l’Ophir – l’équivalent des Oscars en Israël – du meilleur documentaire et le film a été projeté au Festival du film de Berlin avant sa sortie aux États-Unis.

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