Des rescapés de la Shoah en Pologne pour ne jamais oublier et jouer du klezmer
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INTERVIEW DU RÉALISATEUR: UNE PROMESSE DE RÉPANDRE LA JOIE

Des rescapés de la Shoah en Pologne pour ne jamais oublier et jouer du klezmer

Dans "Saul and Ruby's Holocaust Survivor Band", désormais en ligne, deux nonagénaires optimistes se rendent sur leur terre natale et jouent devant des milliers de personnes

  • Ruby Sosnowicz, (centre gauche) et Saul Drier, (centre droit), dans un extrait de "Saul and Ruby's Holocaust Survivor Band". (Autorisation de Samuel Goldwyn Films)
    Ruby Sosnowicz, (centre gauche) et Saul Drier, (centre droit), dans un extrait de "Saul and Ruby's Holocaust Survivor Band". (Autorisation de Samuel Goldwyn Films)
  • Ruby Sosnowicz, (à gauche ) et Saul Drier, (à droite) dans un extrait de "Saul and Ruby's Holocaust Survivor Band". (Autorisation de Samuel Goldwyn Films)
    Ruby Sosnowicz, (à gauche ) et Saul Drier, (à droite) dans un extrait de "Saul and Ruby's Holocaust Survivor Band". (Autorisation de Samuel Goldwyn Films)
  • Ruby Sosnowicz dans un extrait de "Saul and Ruby's Holocaust Survivor Band". (Autorisation de Samuel Goldwyn Films)
    Ruby Sosnowicz dans un extrait de "Saul and Ruby's Holocaust Survivor Band". (Autorisation de Samuel Goldwyn Films)
  • Saul Drier dans un extrait de "Saul and Ruby's Holocaust Survivor Band". (Autorisation de Samuel Goldwyn Films)
    Saul Drier dans un extrait de "Saul and Ruby's Holocaust Survivor Band". (Autorisation de Samuel Goldwyn Films)

NEW YORK – « On ne peut pas y aller en schnorrers ! » C’est ce que dit Saul à Ruby et à sa fille Chana alors qu’ils élaborent une stratégie pour se rendre en Pologne avec leur musique sans avoir l’air de mendiants.

Le voyage que font les nonagénaires Saul Drier et Ruby Sosnowicz constitue la colonne vertébrale du remarquable et très émouvant documentaire de Tod Lending « Saul and Ruby’s Holocaust Survivor Band ». Les deux hommes de Floride se sont rencontrés tardivement, ont partagé leur amour du klezmer et ont décidé d’apporter un peu de joie dans le monde, tout en rappelant au public de ne jamais oublier.

Les répétitions difficiles et les déplacements pour assister aux concerts sont enjoués, mais lorsque les caméras scrutent plus profondément, la tristesse endémique de la vieillesse s’installe. Les deux hommes ont vécu l’horreur de la Shoah, et sont tous deux mariés depuis plus de 50 ans à des femmes, elles aussi des survivantes, mais qui sont en très mauvaise santé. Clara Drier et Regina Sosnowicz sont toutes deux décédées pendant le tournage de ce documentaire. Et pourtant, le groupe a continué à jouer.

« Ce sont des survivants de la Shoah arrivés à la fin de leur vie, et ce voyage de retour en Pologne est une pierre angulaire », me dit le documentariste Tod Lending via Zoom depuis son domicile à Chicago.

Au début de l’année 2020, son film, désormais disponible sur des plateformes de vidéos à la demande telles qu’Amazon et iTunes, était prêt pour un tour du monde triomphal. (Nouvelle-Zélande ! Moscou !
Rochester ! New York !) Il a remporté le Grand Prix du Jury au Festival du film juif de Miami et le Prix du public au Festival du film juif d’Atlanta, le groupe ayant donné des concerts à guichets fermés dans les deux lieux. Puis la COVID-19 est arrivée, mettant un terme à la tournée de Saul et Ruby.

« Ils aiment ce film, ils aiment jouer et ils aiment interagir avec le public », indique Lending. « C’est tellement triste de voir que ça se termine si brutalement. »

Mais il y a encore bien des raisons de faire la fête. Le film a été réalisé, et ce, entièrement grâce à la détermination du documentariste. Voici notre conversation, modifiée pour plus de clarté.

Times of Israel : Étiez-vous un adepte du klezmer avant cela ?

Tod Lending : Je ne suis pas un aficionado du klezmer, je ne collectionne pas les disques. Pour moi, il s’agit de ces deux hommes. J’ai vu le court-métrage du New York Times en 2015 sur Saul et Ruby, et j’ai pensé que [Joshua Z. Weinstein, réalisateur de Menashe] allait faire un film plus important. C’était juste au moment où je cherchais un nouveau projet. J’ai appelé Saul et il m’a dit qu’il n’y avait rien de prévu, mais qu’il y avait eu plusieurs appels de personnes intéressées. J’ai dit : « Je prends l’avion demain. » Je suis arrivé en Floride, et je les ai rencontrés, dans une épicerie bien sûr.

Et donc, vous n’avez pas été embauché par un producteur : c’est vous qui avez initié ce projet, puis vous avez rassemblé vous-même les fonds nécessaires ?

Année après année, j’ai mis de l’argent de côté tout en faisant mon travail, en tant que fonds de développement. C’est devenu un projet passionnel. Les choses arrivaient si rapidement, je n’avais pas le temps de lever des fonds. Je me suis dit que j’allais terminer la production et partir de là.

Tod Lending, réalisateur du documentaire ‘Saul and Ruby’s Holocaust Survivor Band.’ (Autorisation)

Je suppose que vous avez eu le sentiment d’une « course contre la montre » ? Ces hommes sont très âgés et leurs épouses sont décédées pendant le tournage.

Oui, j’ai pris leur âge en considération, et également le fait qu’ils avaient pris la décision de retourner en Pologne. Je devais capturer ces moments-là. Être dans l’instant, suivre les gens en temps réel, à côté d’elles, c’est ce que j’aime. Ils appelaient ça « la réalisation longitudinale ». Alors il a fallu que je franchisse le pas et que je me lance dans le projet.

Avez-vous dû convaincre un peu Saul et Ruby ? Comment leur avez-vous expliqué votre style, que vous alliez montrer les visites médicales, les funérailles, les moments délicats ? Votre travail n’est pas toujours réjouissant.

J’ai présenté très clairement mes intentions. Je pense qu’il faut les exposer très rapidement. Il faut aussi parler d’argent. Si quelqu’un espère s’enrichir grâce à ce film, il faut prévenir que ça n’arrivera pas. Ma pire crainte est de passer deux ans sur un projet et que quelqu’un me dise : « En fait, ce n’est pas pour moi ». Heureusement, ça ne m’est encore jamais arrivé.

Ruby Sosnowicz, (centre gauche) et Saul Drier, (centre droit), dans un extrait de « Saul and Ruby’s Holocaust Survivor Band ». (Autorisation de Samuel Goldwyn Films)

Y a-t-il eu des moments où ils se sont tournés vers la caméra et où ils ont dit : « Non, pas aujourd’hui, elle est malade, je ne suis pas d’humeur. » Est-ce que vous les poussez un peu en répondant : « Hé, mais on a passé un accord ? »

Il y a eu des moments difficiles, toujours. Il y a des moments où il faut les pousser un peu, et d’autres où il faut leur laisser un peu d’espace. Quand les choses se présentent, il faut évaluer la situation. C’est le jeu, il faut rester toujours à l’écoute, s’adapter.

Par exemple, je savais que leurs épouses étaient très malades. J’avais réalisé qu’elles risquaient de mourir pendant le tournage et si c’était le cas, je voudrais l’inclure. Il fallait que je filme la shiva. Il fallait que je filme ce qu’ils traversent. Je savais que je ne pouvais pas juste patienter et voir comment les choses allaient évoluer, je devais leur en parler tout de suite, alors qu’elles étaient encore vivantes. J’avais conscience, bien sûr, que le sujet était sensible. Que c’était bien la dernière chose dont ils souhaitaient discuter avec moi.

Alors je leur ai dit : « Il faut qu’on parle, ça va être dur – mais si elles meurent, et j’espère que cela n’arrivera pas, que se passerait-il en ce qui me concerne ? ».

Ruby Sosnowicz, (à gauche), et Saul Drier dans un extrait de « Saul and Ruby’s Holocaust Survivor Band ». (Autorisation : Samuel Goldwyn Films)

La fille de Ruby, Chana, a probablement été une interlocutrice utile pour vous, qui est beaucoup intervenue mais – je le dis avec tendresse parce qu’elle me rappelle des membres de ma propre famille – elle a une présence charismatique. Elle a ce côté effronté – et de ma part, c’est un compliment. J’adore sa bague araignée géante. Mais je soupçonne qu’il ait pu y avoir des difficultés à se concentrer sur Saul et Rubi.

[Retenant un éclat de rire] Chana est absolument apparue comme un personnage important dès le début du tournage. Ce qui l’a rendu plus intéressant, mais a également entraîné des complications. Ça a été un défi au moment du montage, parce qu’il fallait maintenir l’équilibre, il fallait trouver la place de Chana dans le film. Elle a, comme vous le dites, une forte personnalité, mais sa présence ne devait pas éclipser l’histoire.

Il y a eu quelques soucis de communication occasionnels, en particulier entre elle et Saul. Je veux dire, c’était comme une famille juive de dingues, c’est comme ça ! On a avancé, en espérant que tout n’exploserait pas en vol. C’est arrivé un peu – après la fin du tournage, il y a eu une sorte de rupture, mais les choses se sont arrangées depuis, comme cela arrive dans tous les groupes. On peut toutefois saisir cette affection authentique qui les unit dans le film.

Saul Drier dans un extrait de « Saul and Ruby’s Holocaust Survivor Band ». (Autorisation de Samuel Goldwyn Films)

Et elle figure dans le moment le plus touchant – le meilleur moment du film – quand Saul redécouvre le vieil immeuble où se trouvait son appartement à Cracovie. Il est dans un état de surexcitation, il raconte à tout le monde tout ce dont il peut se souvenir, jusqu’à ce moment où sa mère et sa sœur font irruption dans sa mémoire. Tout va si vite. C’est une séquence bouleversante.

Vous priez, en tant que documentariste, pour avoir la chance de capturer des moments comme ceux-là. C’est une réaction vraie, authentique, émouvante.

Saul a une mémoire tellement nette, c’est sidérant de constater le nombre de choses dont il se rappelle. Alors voir à nouveau cet endroit où le traumatisme a été si fort, ce même endroit qu’il connaissait avant la Shoah…

L’expérience de Ruby s’est avérée être très différente parce que, bien sûr, Varsovie a été presque entièrement détruite. Il n’a pas pu retrouver le lieu où il avait vécu.

Aviez-vous des inquiétudes sur de possibles rencontres avec des antisémites ou des perturbateurs lors du concert qui a eu lieu en Pologne ?

Non. On a eu la chance de travailler avec Jonny Daniels, notre intermédiaire dans le pays. Il nous a amenés au palais présidentiel, une visite qui n’était pas prévue initialement. Il a entendu qu’on venait et il nous a appelés. C’est un organisateur communautaire juif britannique qui entretient des liens profonds avec la Pologne et qui dirige From the Depth, une organisation à but non lucratif qui, entre autres, collecte des fonds pour restaurer les cimetières juifs. À l’origine, le groupe envisageait seulement de se rendre en Pologne – on va jouer dans les rues et on verra ce qu’il se passe. Mais Daniels est arrivé là-dedans comme une bénédiction et il a aidé à organiser.

Environ 2 500 personnes sont venues assister au concert en plein air. Et pas seulement des Juifs.

Ruby Sosnowicz dans un extrait de « Saul and Ruby’s Holocaust Survivor Band ». (Autorisation de Samuel Goldwyn Films)

J’ai cru comprendre qu’il y a, en Pologne, une vague de philo-sémitisme dans certaines strates de la société. C’est très branché d’être Juif ou d’avoir des amis juifs – c’est davantage le cas là-bas que dans d’autres pays ?

Absolument. Beaucoup de gens, là-bas, recourent à 23andMe, en quête de gènes juifs. C’est à la mode.

Et j’imagine que vous avez vous-même des liens personnels avec cette histoire – peut-être des membres de votre famille dans les camps.

Mon grand-père est venu de Varsovie. L’histoire raconte que mon arrière-grand-père fabriquait des parapluies et qu’il avait un parapluie agrémenté d’un poignard. Témoin d’un affrontement entre un policier et un Juif, il était intervenu et avait fini par poignarder le policier. Il aurait alors
décidé : « nous devons partir d’ici » et il aurait rejoint les Etats-Unis avant la guerre. Mais il y a d’autres Lending – un nom qui, pour autant que je le sache, ne sonne pas vraiment comme un nom juif polonais – qui s’étaient trouvés dans le ghetto de Varsovie et qui sont morts.

Du côté de ma mère, certains sont morts dans les camps, mais ils ne faisaient pas partie de ma famille proche.

Toutefois, tout cela explique partiellement pourquoi il était important pour moi de réaliser ce film, en tant que Juif. Si j’avais dû ne pas gagner un centime, si j’avais perdu tout mon investissement, cela ne m’aurait pas fait ciller. Cela m’a permis de me rapprocher de deux survivants. Et c’est un monde totalement différent.

Les terribles expériences de Saul et Ruby pendant la guerre – ainsi que celles de Clara et Regina – sont évoquées dans le film. Quand nous les rencontrons au début, ce sont des gens qui aiment s’amuser et qui vivent en Floride. On ne nous parle pas tout de suite de la Shoah, de Ruby qui a survécu tant bien que mal dans une grange, de Saul qui travaillait dans l’usine d’Oskar Schindler. Ils prennent leur temps avant de vous le révéler.

Je ne le vois pas comme un « film sur la Shoah ». Il s’agit de deux hommes à la fin de leur vie qui se réinventent.

Tout cela est intentionnel. Je ne le vois pas comme un « film sur la Shoah ». Il s’agit de deux hommes à la fin de leur vie qui se réinventent. Il se trouve qu’ils sont des rescapés du génocide. Il faut d’abord les connaître en tant que papys en plein voyage musical, puis connaître le sous-texte.

C’est efficace, surtout si une personne plus jeune qui ne connaît pas vraiment cette histoire voit le film. On découvre Saul comme un type loufoque qui joue de la batterie, puis on apprend qu’il a été forcé de porter des cadavres et a vu sa grand-mère exécutée sous ses yeux. L’impact est bien plus grand si vous le connaissez comme autre chose qu’un « survivant ».

Et ils sont aimés dans leur communauté pour ce qu’ils sont. Ruby est à Del Mar et Saul est à Coconut Creek. Ils apparaissent quelque part dans les communautés juives de Fort Lauderdale ou de Miami et ils sont très connus des commerçants et autres. Ils adorent ça, ils en raffolent.

Ruby Sosnowicz, à gauche, et Saul Drier, à droite, dans « Saul and Ruby’s Holocaust Survivor Band ». (Autorisation : Samuel Goldwyn Films)

Avez-vous une chanson préférée parmi celles qu’ils jouent ? Vous avez dû assister à beaucoup de concerts après tout. Est-ce que Saul et Ruby font un « Tzena, Tzena, Tzena » ?

Je pense que celui qu’ils font le mieux n’est pas vraiment un air klezmer, c’est « Life is a Cabaret ».

Si l’on considère la source de cette chanson [le drame musical de l’aube du nazisme « Cabaret »], c’est un ajout audacieux au répertoire.

À l’origine, le film s’appelait « Saul and Ruby : Life Is A Cabaret ». Mais c’était compliqué, pour ce que vous dites, et aussi parce que la Shoah n’est pas un cabaret, vous savez ? Puis c’est devenu « Saul and Ruby : To Life ! » comme dans lechaim. Je voulais rester loin de « Shoah », parce que si on voit ce mot dans le titre, boum, on s’imagine un film sur la Shoah. Mais quand Samuel Goldwyn Films est arrivé à bord, ils m’ont fortement suggéré de le changer en « Saul and Ruby’s Holocaust Survivor Band ».

De toute façon, « Life is a Cabaret » est mon préféré parmi les leurs. Ça, plus leur chanson thème originale qui dit : « We are the Holocaust Survivor Band… » C’est une chanson bizarre ! C’est très optimiste et tout, puis c’est « Nous avons survécu à la tuerie ! Nous avons survécu à des meurtres ! ». Alors peut-être que c’est un peu comme « Cabaret » après tout.

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