En Inde, de jeunes Juifs britanniques apprennent à aider les plus pauvres
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Reportage

En Inde, de jeunes Juifs britanniques apprennent à aider les plus pauvres

Le grand rabbin anglais cherche à créer une "politique juive étrangère" avec son programme Ben Azzai, qui permet à des étudiants juifs de prendre conscience de la pauvreté mondiale

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Des participants au programme du grand rabbin britannique Ben Azzai jouent avec des orphelins indiens lors d'un voyage à Kolkata en décembre 2018. (Judah Ari Gross/Times of Israël)
Des participants au programme du grand rabbin britannique Ben Azzai jouent avec des orphelins indiens lors d'un voyage à Kolkata en décembre 2018. (Judah Ari Gross/Times of Israël)

Afin d’impliquer plus de Juifs orthodoxes dans des projets humanitaires et sociaux, le bureau du grand-rabbin du Royaume-Uni Ephraim Mervis a créé un événement annuel visant à sensibiliser les jeunes Juifs britanniques à la pauvreté et aux efforts entrepris dans le monde pour la combattre.

Le programme Ben Azzai a en partie vu le jour en partant du constat que, si beaucoup de Juifs britanniques sont impliqués dans des projets humanitaires à travers le monde, la communauté juive religieuse a largement cédé le terrain à des organisations et des programmes juifs laïcs ou non religieux.

La programme tire son nom d’un célèbre rabbin du 2e siècle, Shimon Ben Azzai, qui est cité dans le Talmud de Jérusalem comme ayant dit que plus encore que l’impératif biblique « d’aimer ton prochain comme toi-même », c’est le passage du Livre de la Genèse « Il s’agit du livre des générations d’Adam » qui est important. La position de Ben Azzai est interprétée comme un accent porté sur la place primordiale de reconnaître le lien entre tous les peuples du monde, pas seulement ceux qui nous ressemblent.

Fin décembre 2018, dans le cadre du programme, 16 étudiants britanniques sont partis dans l’est de l’Inde afin d’en savoir plus sur la pauvreté dans la région, mais sans forcément faire quelque chose pour y remédier.

« Ils nous ont dit : vous n’allez pas sauver l’Inde. C’est un voyage éducatif. Vous n’allez pas ‘aider’ des gens lors de ce voyage », indique Tamara Steuer, l’une des participantes et étudiante à la London School of Economics, au Times of Israël.

Des participants au programme organisé Ben Azzai du grand rabbin d’Israël visitent un hôpital lors d’un voyage à Kolkata, en décembre 2018. (Judah Ari Gross/Times of Israël)

Le bureau du grand-rabbin a invité le Times of Israël pour ce voyage en Inde, payant le transport et le logement.

Steuer et d’autres personnes ont exprimé leur satisfaction sur le fait que ce voyage n’avait pas pour but de les transformer en bénévoles dans une école ou pour distribuer des repas à des sans-abris dans une soupe populaire – ce qui a été surnommé en anglais avec dérision « poorism », un mot valise composé des mots « pauvre » et « tourisme ».

De fait, de nombreux participants ont exprimé leur appréhension à l’idée d’aller « prendre des selfies avec un pauvre petit enfant de couleur », plutôt que d’étudier réellement le problème et changer ensuite les choses.

Les organisateurs du voyage ont souligné que Ben Azzai était un programme de leadership, visant à sensibiliser les participants sur les questions de la pauvreté afin qu’ils puissent partager ces informations à leurs communautés pour inspirer plus de personnes à participer au développement international.

Mirvis, qui n’a pas participé au voyage mais qui s’était rendu sur place en 2016, a déclaré que le programme avait déjà eu de l’influence sur la communauté religieuse britannique, citant des décisions de deux synagogues orthodoxes d’ouvrir des centres d’accueil pour réfugiés dans leurs locaux.

Le grand-rabbin britannique Ephraim Mirvis à l’occasion de la Journée internationale de commémoration de la Shoah, au Queen Elizabeth II Conference Centre, le 26 janvier 2017, à Londres. (Crédit : Jack Taylor/Getty Images)

« Je ne pense pas que cela se serait produit avant », indiquait Mirvis au Times of Israël lors d’une conversation téléphonique plus tôt cette année.

Lors de ce voyage d’une semaine – du 23 au 31 décembre – les participants ont visité des villages dans la région Malda dans l’est de l’Inde et dans la ville de Kolkata afin de découvrir et d’observer la pauvreté rurale et urbaine – quelque chose qu’eux, résidents des banlieues chic de Londres, n’avaient jamais vu auparavant.

Les canalisations sont rares. La route poussiéreuse menant à l’école était inondée et impraticable pendant la saison des pluies. Quand on leur a demandé quelle était la chose la plus difficile à laquelle ils ont été confrontés dans leurs vies, les villageois ont cité les mauvaises conditions climatiques et une période de croissance imprévisible pour leur récolte.

« Nous avons demandé aux villageois leurs plus grands problèmes. Ils ont dit ‘Aurons-nous assez à manger ? Va-t-il pleuvoir ?’ Ils nous ont demandé nos problèmes, et je me suis dit, ‘En avons-nous ?' », a déclaré Sara Ellerman, une autre participante.

Des participants au programme organisé Ben Azzai du grand rabbin d’Israël visitent un hôpital lors d’un voyage à Kolkata, en décembre 2018. (Judah Ari Gross/Times of Israël)

Après quelques jours dans le pays, les étudiants se sont rendus à Kolkata, où ils ont visité une maison pour jeunes garçons qui étaient soit orphelins ou dont les parents ne pouvaient pas subvenir à leurs besoins et un hôpital qui fournissait des services médicaux financés par l’Etat. Ces services sont officiellement disponibles à tous les citoyens, mais en pratique, ils sont souvent hors de portée des Indiens sans familles ni argent.

Les étudiants ont également passé le Shabbat à Kolkata, qui abritait autrefois une communauté de milliers de Juifs, mais qui ne peut aujourd’hui rassembler le quorum de 10 personnes pour tenir des services religieux. Les derniers membres restants de la communauté juive ont récemment rénové l’une des trois synagogues de la ville, mais il s’agit plus de préservation culturelle que de s’assurer que les visiteurs disposeront d’un endroit pour prier. Alors que la synagogue a été joliment restaurée, il lui manque des objets fondamentaux comme des copies de la bible juive, ou Tanakh, nécessaire pour lire l’extrait hebdomadaire de la Torah.

Une politique étrangère juive

Il s’agissait du troisième voyage organisé par le bureau du grand-rabbin dans le cadre du programme Ben Azzai. Ces deux dernières années, il s’est associé à l’organisation Tzedek basée au Royaume-Uni afin de s’occuper de l’initiative.

Même si le programme est ouvert à tous au Royaume-Uni, les participants de cette année venaient de la zone de Londres, allant de 18 à 23 ans. Ils venaient tous de familles orthodoxes, à une seule exception.

Dan Bacall, directeur des affaires externes du bureau du grand-rabbin, qui a dirigé le voyage, a dit que la préoccupation principale du programme Ben Azzai n’était pas le voyage d’une semaine, mais ce que les participants en feraient une fois rentrés au Royaume-Uni. Ephraim Mirvis fait écho à ces propos.

« Ce n’est pas l’événement qui est l’ikar, mais la suite », a déclaré le rabbin, en utilisant le terme hébreu signifiant la chose la plus importante.

Des participants au programme organisé Ben Azzai du grand rabbin d’Israël visitent un hôpital lors d’un voyage à Kolkata, en décembre 2018. (Judah Ari Gross/Times of Israël)

« L’impact doit aller au-delà des participants, a ajouté le grand-rabbin. Il doit y avoir un changement de mentalité ».

Ephraim Mirvis confie qu’il a ressenti une certaine réticence au sujet du programme Ben Azzai, qui est financé par l’organisation philanthropique Pears Fondation, puisque beaucoup au sein de la communauté juive britannique préfèrent centrer leur attention sur l’aide à apporter dans la communauté, au Royaume-Uni ou en Israël, plutôt que dans le monde entier, en se basant sur l’idée que la charité bien ordonnée commence par soi-même.

« Mais ce programme ne devrait rien remplacer. C’est en plus de », estime-t-il.  « On observe une évolution des mentalités ».

Il ajoute que la loi et les enseignements juifs montrent que les Juifs ont besoin de se voir comme faisant partie du monde, et pas déconnectés de lui ».

« Nous n’agissons pas dans le vide, a-t-il dit. Il doit y avoir une politique étrangère juive pour le 21e siècle ».

Trois semaines après le voyage, des participants l’édition de de l’année dernière, qui avaient visité une communauté pauvre du Ghana, ont organisé une « Semaine de responsabilité sociale » dans tout le Royaume-Uni. Des participants des voyages de 2017 et de 2019 ont mis en place des événements à travers le pays dans des écoles juives, des synagogues, des institutions éducatives et des groupes universitaires juifs pour parler de ce qu’ils ont vu pendant ces voyages et leur lien avec le judaïsme et la loi juive.

Des participants au programme organisé Ben Azzai du grand rabbin d’Israël visitent un hôpital lors d’un voyage à Kolkata, en décembre 2018. (Judah Ari Gross/Times of Israël)

Dans le cadre de la semaine de la responsabilité sociale, Abigail Rose, qui a participé au voyage à Kolkata de 2018, est intervenue au lycée hasmonéen de Londres, où elle était auparavant étudiante.

« Je leur ai expliqué ce que cela signifie de faire sans. Nous voulons du wifi, et tout ce qu’ils veulent c’est à manger », explique Rose au Times of Israël.

« Je voulais montrer aux lycéens hasmonéens à quel point nous sommes chanceux ».

Rose s’est exprimée dans sa synagogue locale, où elle s’est arrêtée plus longuement sur les aspects religieux du travail de justice sociale internationale.

« J’ai vraiment repris les idéaux du grand-rabbin et ses positions sur le sujet. Évidemment, les organisations caritatives juives sont importantes, mais il y a tellement d’autres personnes dans le monde qui ont besoin de notre aide, et nous pouvons leur montrer qui nous sommes en tant que Juifs, c’est également important », a-t-elle dit.

Rose, qui a depuis obtenu un diplôme de criminologie à l’Université de Birmingham, a déclaré que le voyage avait eu un impact durable sur elle.

« Le voyage en Inde m’a vraiment transmis le désir d’aider des gens », a-t-elle dit le mois dernier.

Abigail Rose, qui a participé au voyage Kolkata de 2018, est intervenue au lycée Hasmonéen de Londres pour parler du programme Ben Azzia en janvier 2019. (Crédit)

« Je veux un boulot où j’ai le sentiment d’aider les gens, et c’est pour cela que je veux aller dans le social ».

Rose a dit qu’en plus d’avoir influencé sa future carrière professionnelle, le programme Ben Azzai lui a ouvert les yeux sur ses propres privilèges et a changé sa manière de voyager à l’avenir.

Elle s’est rappelée des Indiens qui leur ont demandé de prendre des photos, parce qu’ils étaient blancs ou de les laisser sauter la file ou de les diriger vers des toilettes plus propres réservées aux étrangers.

« Même si le régime colonial britannique est terminé depuis 70 ans, a-t-elle dit, ils pensent toujours que nous sommes… je ne sais pas si ‘supérieurs’ est le bon mot, mais quelque chose dans le genre ».

Rose compte réfléchir à deux fois avant de partir en vacances « loisirs » dans des pays extrêmement pauvres, mais elle encourage d’autres personnes à visiter ces endroits afin d’en apprendre plus à leur sujet.

« Les gens ont besoin de faire des voyages comme celui-ci pour voir comment l’autre moitié de la population vit », a-t-elle dit.

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