Furieux, des démocrates reprochent aux deux envoyés le fiasco Tlaib-Omar
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Furieux, des démocrates reprochent aux deux envoyés le fiasco Tlaib-Omar

L'envoyé israélien à Washington Ron Dermer est désormais persona non grata auprès de la majorité à la Chambre, tandis que David Friedman pourrait faire l'objet d'un rapport

À gauche, l'ambassadeur israélien aux États-Unis (Crédit : AP/Carolyn Kaster) ; à droite, l'ambassadeur américain en Israël, David Friedman (Crédit : AP/Ariel Schalit).
À gauche, l'ambassadeur israélien aux États-Unis (Crédit : AP/Carolyn Kaster) ; à droite, l'ambassadeur américain en Israël, David Friedman (Crédit : AP/Ariel Schalit).

WASHINGTON (JTA) — L’ambassadeur israélien aux États-Unis n’est plus le bienvenue à la Chambre, et son homologue américain en Israël pourrait bien finir par connaître le même sort.

De nombreux démocrates américains ont déclaré au JTA que le rôle de Ron Dermer dans l’interdiction de la visite en Israël de deux élues du Congrès signifie qu’il ne pourra plus solliciter de rencontre avec un élu démocrate.

L’ambassadeur israélien n’a jamais été beaucoup apprécié des parlementaires démocrates. Une des raisons : il a été un agent républicain pendant une courte période dans les années 1990. Mais c’est surtout son rôle joué dans l’organisation du discours du Premier ministre Benjamin Netanyahu au Congrès en mars 2015 pour ouvertement fustiger la politique iranienne du président Barack Obama, qui a foncièrement nui à son image.

La dernière goutte d’eau semble être due à celui qu’il a joué dans la décision prise la semaine dernière par Israël d’interdire l’entrée sur le sol israélien à deux députées démocrates, Rashida Tlaib et Ilhan Omar.

Le leader démocrate à la Chambre des représentants, Steny Hoyer, est particulièrement furieux, car Ron Dermer lui aurait auparavant fermement assuré que les deux élues y seraient autorisées. Une semaine plus tard, Israël annonçait le contraire, sur ordre présumé du président Donald Trump.

« C’est le coup de grâce », lâche un cadre des parlementaires démocrates.

Ce qui épargne à Ron Dermer une humiliation sans précédent — à savoir une condamnation formelle de la part de la Chambre des représentants — c’est le fait que condamner un ambassadeur serait une première pour le Congrès et le fait est que Ron Dermer et Benjamin Netanyahu sont perçus comme ni plus ni moins des canards boiteux à la botte du président.

En poste depuis 2013, Dermer avait atteint le nombre d’années maximum passées à l’étranger autorisées pour un diplomate israélien (même si Netanyahu a fait savoir qu’il souhaitait encore prolonger son mandat), et les démocrates (peut-être optimistes) estiment que Benjamin Netanyahu ne survivra pas aux prochaines élections israéliennes ni aux enquêtes pour corruption dont il fait l’objet et pour lesquelles il devra répondre début octobre.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) avec l’ambassadeur d’Israël aux États-Unis Ron Dermer, à la maison d’hôtes du président, à Washington, DC, le 14 février 2017. (Avi Ohayon/GPO)

Un autre facteur, selon le cadre démocrate, serait que cela s’est produit en plein mois d’août, alors que la plupart des parlementaires sont en vacances.

« Nous sommes à trois semaines de la rentrée, et il y aura 12 autres scandales d’ici là », a-t-il dénoncé.

De nombreux démocrates ont fait savoir qu’ils ne voulaient pas donner aux républicains et à Trump une autre opportunité de dépeindre les démocrates comme injustes vis-à-vis du gouvernement et de l’ambassadeur israéliens. Sur Twitter, le président américain a tenté de faire de Tlaib et d’Omar le nouveau visage du parti.

« Elle déteste Israël et tous les Juifs », a lancé Trump mardi sur Twitter au sujet de Tlaib. « Elle est antisémite. Elle et ses trois amies sont le nouveau visage du Parti démocrate. Il faut vous y faire ! ».

« Trois amies » renvoient aux quatre nouvelles venues du Congrès, Ilhan Omar, Alexandria Ocasio-Cortez (New York) et Ayanna Pressley (Massachusetts).

Elles ont toutes les quatre des opinions divergentes sur Israël.

Trump a persisté mardi après-midi, en déclarant aux journalistes qu’ « un Juif qui vote pour le parti démocrate – cela indique un manque total de connaissances ou une grande déloyauté » – des propos qu’il n’a pas pris la peine de clarifier.

Peu de démocrates soutiennent les opinions de Tlaib et d’Omar sur Israël, et plusieurs ont fermement condamné leurs virulentes attaques à l’encontre de l’État juif. En parallèle, les démocrates estiment que Dermer et Netanyahu acceptent les agissements de Trump consistant à décrire ses adversaires comme des radicaux anti-Israël.

L’homologue américain de Dermer, David Friedman, envoyé en Israël, pourrait aussi faire l’objet d’une sanction officielle.

Les Démocrates du Congrès envisageraient sérieusement de demander officiellement à l’inspecteur général du département d’État de faire un rapport sur l’éventuelle politisation de son rôle.

Par le passé, David Friedman a laissé entendre que les démocrates n’étaient pas aussi pro-Israël que les Républicains. Dans le cas présent, il a publié un communiqué sur Twitter assurant que les États-Unis « soutiennent et respectent la décision du gouvernement israélien de refuser l’entrée à la délégation Tlaib/Omar ».

En soutenant la décision israélienne, accusent de nombreux démocrates, David Friedman a fait preuve de déloyauté vis-à-vis de l’un de ses électeurs— le Congrès.

Le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo, à gauche, et l’ambassadeur américain en Israël David Friedman, près de la plaque posée à l’ambassade américaine de Jérusalem, le 21 mars 2019 (Crédit : (Jim Young/Pool/AFP)

« Nous sommes préoccupés par le fait qu’un officiel du gouvernement américain politise son rôle et se serve de sa plateforme diplomatique pour se comporter de façon très peu diplomatique comme c’est le cas depuis deux ans et demi », a souligné Halie Soifer, directrice du Conseil démocrate juif d’Amérique, qui a également travaillé au département d’État sous Obama et à la commission des Affaires étrangères du Sénat.

Dermer est particulièrement mal vu des Démocrates juifs et pro-Israël en raison de ce qu’ils considèrent comme un manque de respect partisan pour leurs fonctions et leur engagement authentique à l’égard d’Israël. Il est probable que les Démocrates juifs du Congrès, qui se réjouissaient auparavant de participer aux événements organisés par l’ambassade israélienne, s’y rendent désormais moins souvent ou plus du tout.

Jusqu’au discours de Benjamin Netanyahu sur l’Iran en 2015, Ron Dermer entretenait des relations courtoises avec les Démocrates. Ce qui a notamment ulcéré le parti, c’est le fait que Dermer et Netanyahu aient accepté une condition imposée par le président de la Chambre d’alors, le Républicain John Boehner : garder secrète la préparation de l’intervention. (Elle a commencé à être préparée fin 2014, et Boehner a surpris les démocrates et la communauté pro-israélienne en annonçant la tenue du discours de Netanyahu le lendemain du discours d’Obama sur l’état de l’union tenu le 20 janvier 2015.)

En s’associant aux républicains pour piéger les démocrates, il a été clairement considéré comme partisan.

Ces tensions se sont exacerbées avec l’élection de Trump. Netanyahu et Dermer sont perçus comme intervenant de façon favorable auprès d’un président qu’une majorité de Juifs, d’après des sondages, accusent d’être en partie responsable de la montée de l’antisémitisme dans le pays.

Après la fusillade de la synagogue de Pittsburgh par un activiste anti-immigrant, certains officiels juifs n’ont pas souhaité saluer Trump — Dermer avait pris les devants et salué le président à son arrivée sur place. L’ambassadeur s’est également exprimé pour défendre des personnalités pro-Trump considérées comme alimentant les préjugés de l’administration, notamment Steve Bannon et Frank Gaffney, à la tête d’un think-tank que des organisations de gauche accusent d’islamophobie.

Steny Hoyer est particulièrement furieux contre Dermer et Netanyahu, allant même jusqu’à qualifier publiquement le diplomate de menteur, une première. Il avait qualifié la décision israélienne de refuser l’entrée des deux élues sur son sol de « scandaleuse, quels que soient leur itinéraire ou leurs opinions ».

Cela était « contraire à la déclaration et aux assurances que m’a données l’ambassadeur israélien aux États-Unis qui [lui avait dit que], ‘par respect pour le Congrès américain et la grande alliance entre Israël et l’Amérique, nous ne refuserions à aucun membre du Congrès l’entrée en Israël’. Cette idée n’était pas vraie ».

Steny Hoyer, le chef de la majorité de la Chambre des Représentants, à droite, et le chef républicain Kevin McCarthy avec une délégation de membres de la Chambre des Représentants des Etats-Unis en visite à Jérusalem, le 11 août 2019. (Crédit : Hadari Photographie)

De nombreux démocrates et individus pro-Israël estiment injuste de s’en prendre à Ron Dermer, et que c’est vers Trump et Netanyahu qu’il faudrait se tourner pour cela.

Dermer semble avoir été pris pour bouc-émissaire, d’après eux. (Le ministre des Affaires étrangères israélien, Yisrael Katz, a déclaré cette semaine que Dermer avait décidé tout seul d’assurer à Hoyer que Tlaib et Omar seraient les bienvenues, ce à quoi aucun Démocrate ne croit.)

Hoyer en veut à Dermer parce qu’il aurait obtenu son engagement concernant Tlaib et Omar dans le but de convaincre d’autres parlementaires de participer au voyage parrainé par l’AIPAC. Le leader de la majorité avait ainsi réussi à rassembler 41 démocrates, – un record semble-t-il. Les deux élues refoulées n’avaient pas souhaité faire partie du voyage.

Il s’était réjoui de la réussite du voyage, avant d’être surpris par la décision concernant Tlaib et Omar. Les organisations juives conservatrices l’ont eux applaudie, estimant qu’Israël était dans son bon droit de refouler des partisans du BDS. Les détracteurs pro-Israël ont eux déploré l’idée que cela apporte de l’eau au moulin de ceux qui accusent l’État juif d’être anti-démocratique et un allié peu fiable.

Les représentantes Ilhan Omar et Rashida Tlaib à une conférence de presse à St Paul, dans le Minnesota, le 19 août 2019. (Crédit : AP Photo/Jim Mone)

Pour Aaron Keyak, ancien employé du Parti démocrate au Congrès et aujourd’hui consultant auprès d’organisations juives et de gauche, la colère est profonde en raison justement de la confiance accordée par les démocrates juifs et pro-Israël au pays et à ses différents gouvernements.

« Ce sont des amis depuis des décennies qui plaident auprès de leurs amis à Jérusalem et à l’ambassade pour que tout cela n’arrive pas », a-t-il expliqué dans un entretien. « Ce qui permet à l’amitié USA-Israël de durer, ce sont les amitiés individuelles entre nos deux gouvernements. Ce n’est pas la relation globale qui en a été affectée, ce sont également ces amitiés personnelles qui ont été détruites ».

Interrogée sur la déclaration de Steny Hoyer, l’ambassade israélienne a redirigé le JTA vers les propos qu’a tenus Netanyahu cette semaine pour justifier sa décision.

« Lorsque l’ambassadeur Dermer s’est exprimé, nous n’avions pas reçu de demande précise concernant leur visite ; il n’y avait pas non plus de projet d’itinéraire spécifique », a assuré le Premier ministre. « Dès que nous les avons reçus, nous les avons examinés et avons pris la décision que nous avons prise. C’était une décision de principe, pas partisane. Nous respectons de la même façon tous les partis politiques aux États-Unis . Nous n’autoriserons pas sur notre sol ceux qui veulent nous boycotter et nient la légitimité de l’État d’Israël ».

Les démocrates n’y croient pas, Tlaib et Omar défendant publiquement le mouvement BDS depuis leur élection l’année dernière.

C’est à Trump qu’est imputé ce revirement. Le 10 août, le site Axios rapportait que le chef de l’État avait dit à ses « conseillers » qu’Israël devrait bannir les deux élues, et que son avis était parvenu « au sommet du gouvernement israélien ». Juste avant l’annonce de l’interdiction, le 15 août, Trump avait déclaré sur Twitter qu’autoriser Tlaib et Omar à venir serait une preuve de « grande faiblesse ».

Depuis Dermer, Netanyahu et Trump ont toujours nié que le président américain avait joué un rôle décisif.

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