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Hausse du tabagisme en Israël : quand la santé des jeunes part en fumée

Avec ses couleurs vives et ses saveurs fruitées, le vapotage - et sa nicotine - font des ravages chez les jeunes dès 12 ans, par ailleurs exposés au tabagisme passif des adultes

Des adolescents vapotant dans un parc. (Crédit : iStock)
Des adolescents vapotant dans un parc. (Crédit : iStock)

Ces derniers mois, deux adolescents israéliens ont été hospitalisés pour des embolies pulmonaires causées par le vapotage – autrement appelée cigarette électronique . L’un d’eux s’est rétabli, mais Meidan Keller, 16 ans, n’a pas survécu au retrait du respirateur qui le maintenait en vie et qui fait actuellement l’objet d’une enquête des services du ministère de la Santé.

« Malheureusement, les cigarettes électroniques sont accessibles aux enfants », explique Yariv, le père du défunt.

« En tant que parents, nous nous intéressions évidemment à la vie de Meidan, mais il est impossible de tout contrôler. On donne des bases, on éduque, mais il est difficile d’empêcher les cigarettes. »

Depuis ces événements, les autorités sanitaires et organisations de lutte contre le tabagisme redoublent d’efforts pour mettre en garde enfants, adolescents et parents contre les dangers du vapotage, pratique particulièrement addictive et qui s’est popularisée en Israël ces cinq dernières années. Des campagnes anti-vapotage destinées aux adolescents sont diffusées à la télévision et sur les réseaux sociaux.

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Mais comment convaincre adolescents et jeunes adultes des dangers du vapotage lorsque des pays comme le Royaume-Uni l’encouragent comme alternative au tabagisme traditionnel et moyen d’arrêter de fumer ? Seront-ils influencés par le fait qu’en avril dernier, Juul Labs a versé 462 millions de dollars pour mettre un terme à des poursuites intentées dans plusieurs États américains contre ses pratiques commerciales agressives envers les jeunes, favorables à l’approfondissement de ce qui est désormais une crise du vapotage ?

Quelles sont les chances que les jeunes tiennent compte de ces mises en garde, alors que le taux de tabagisme en Israël est reparti à la hausse, après des dizaines d’années de déclin, et que de nombreux adultes ne protègent pas les enfants des effets néfastes du tabagisme passif ?

Le tabagisme est à nouveau en hausse en Israël

« Huit mille personnes meurent du tabac chaque année en Israël. Huit cents d’entre eux de tabagisme passif », explique la professeure de santé publique Laura Rosen, de l’Université de Tel Aviv, qui étudie les effets de la fumée sur les enfants depuis une quinzaine d’années.

E-cigarettes jetables (vapes). (Avec l’aimable autorisation de l’Association israélienne contre le cancer)

Selon un rapport du Centre Taub pour la politique sociale, en 2020, le taux de tabagisme au sein de la population israélienne de plus de 21 ans est de 20 % supérieur à la moyenne de l’OCDE. Un quart des hommes et 15 % des femmes fument, avec des taux plus élevés chez les Arabes que chez les Juifs. La pandémie de COVID a aggravé la situation, un quart des fumeurs fumant désormais quotidiennement 13 cigarettes de plus.

Selon ce rapport, « un quart des jeunes fument des cigarettes électroniques, peut-être parce qu’ils pensent que cela présente moins de risques qu’une cigarette traditionnelle ».

Un rapport sur le tabagisme publié par le ministère de la Santé, en 2021, indiquait qu’après une baisse significative du tabagisme chez les jeunes entre 1998 et 2019, la tendance s’était inversée.

Aujourd’hui, 20 % des jeunes (davantage les garçons que les filles) fument, la moitié d’entre eux du tabac et l’autre moitié, des cigarettes électroniques. Par le passé, les adolescents commençaient à fumer des cigarettes ou le narguilé : en 2019, c’est le vapotage qui l’emporte, pour certains dès l’âge de 12 ans.

Dana Frost, spécialiste des questions de santé pour l’Association israélienne du cancer. (Autorisation)

Dana Frost, spécialiste des questions de santé à l’Association israélienne du cancer (ICA), explique au Times of Israel que les enfants sont devenus accros aux cigarettes électroniques – en particulier les cigarettes jetables – en raison de leurs couleurs vives et de leurs saveurs sucrées et fruitées, particulièrement attrayantes.

Ce sont précisément ces couleurs et ces saveurs qui incitent les jeunes à commencer à fumer dès le plus jeune âge.

Frost évoque des statistiques selon lesquelles en 2022, 13,7 % des enfants âgés de 12 à 14 ans ont commencé à fumer, contre 3,4 % en 2020-2021.

« Il est illégal en Israël de vendre des produits à fumer aux mineurs. Pourtant, les enfants des collèges les utilisent », regrette Frost.

« Il faut veiller au respect de l’interdiction de la vente aux mineurs », assène-t-elle.

Vapotage : Cela a bon goût mais c’est mauvais pour la santé, particulièrement pour les jeunes

Les cigarettes électroniques créent de la vapeur lorsque le liquide qu’elles contiennent est chauffé par une bobine. Ce liquide est composé de nicotine, d’eau, d’arôme et de propylène glycol ou glycérol. Bien que le vapotage n’implique pas l’ingestion de fumée dans les poumons, il est malgré tout mauvais pour la santé.

Les cigarettes électroniques étant relativement récentes (leur utilisation, à l’échelle mondiale, a explosé ces dix dernières années), il n’existe pas encore d’études sur leurs effets à long terme. Malgré tout, des études internationales évaluées par des pairs présentées dans un document de l’ICA indiquent que les matériaux contenus dans les vapoteuses sont connus pour exposer les utilisateurs à des métaux lourds et produits chimiques cancérigènes.

Illustration : Des produits de vapotage aromatisés contenant de la nicotine dans un magasin de Los Angeles, en Californie, le 17 septembre 2019. (Crédit : Robyn Beck / AFP)

Il est également prouvé que le vapotage endommage les poumons et les voies respiratoires, ainsi que le cœur et les vaisseaux sanguins. Dans certains cas, il affecte les gencives et les dents et peut même favoriser l’apparition de tumeurs dans la bouche.

Une étude dit même que le vapotage induit des dysfonctions érectiles. D’autres, encore, établissent un lien entre vapotage, dépendance et anxiété.

Même les vapoteurs passifs peuvent être affectés par la nicotine présente dans la vapeur.

« Nous sommes vraiment inquiets de la façon dont les enfants et les jeunes deviennent dépendants à la nicotine via le vapotage. La dépendance est beaucoup plus rapide à un jeune âge, lorsque le cerveau est encore en cours de développement. Le cerveau est dans une phase d’apprentissage jusqu’à l’âge de 25 ans, et la dépendance est une forme d’apprentissage. Par conséquent, la dépendance à un jeune âge est non seulement plus rapide, mais aussi plus forte », souligne Frost.

« Il n’y a rien de surprenant à ce que les cigarettiers et spécialistes du vapotage tournent leur marketing vers les plus jeunes, quand bien même ils disent fabriquer des produits pour les adultes », ajoute-t-elle.


Illustration : Une femme souffle la fumée d’une cigarette électronique lors d’un concours de vapotage à la VapeCon de Pretoria, en Afrique du Sud, le 1er septembre 2019. (Crédit : Guillem Sartorio/AFP)

L’exposé de l’ICA cite des informations provenant d’autres pays – dont certains ont interdit les produits de vapotage – selon lesquelles, plutôt que d’aider les gens à arrêter de fumer, le vapotage est souvent une porte d’entrée vers le tabagisme traditionnel. Les gens finissent par fumer des cigarettes ou fument des cigarettes tout en continuant à vapoter.

Un examen des études publiées dans JAMA Pediatrics en 2017 a conclu que les adolescents et jeunes adultes qui utilisaient des cigarettes électroniques étaient 3,6 fois plus susceptibles de fumer des cigarettes, plus tard, par rapport à ceux qui n’utilisaient pas de cigarettes électroniques.

Cette année, la commission des Finances de la Knesset a reconduit la taxe de 145 % sur les cigarettes électroniques et produits associés. L’ICA a salué cette décision, qu’elle juge malgré tout insuffisante, et souhaite voir supplantée par une interdiction totale.

Les règlements adoptés en 2019 encadrent strictement la publicité et la vente de produits de vapotage et interdisent également de fumer des cigarettes électroniques dans les espaces publics intérieurs.

Tabagisme passif : de la nicotine dans les cheveux des enfants

L’interdiction du vapotage et du tabagisme dans les restaurants, cafés, bureaux et autres bâtiments publics ne règle pas la question du tabagisme passif.

Laura Rosen, professeure à l’Université de Tel Aviv (Crédit : Debbi Cooper)

Même lorsque les fumeurs s’abstiennent de fumer chez eux, il est difficile d’éviter la fumée de cigarette à l’extérieur, en plein air, là où de nombreux fumeurs estiment que leur pratique ne présente aucun danger pour les autres. Les parents mettent par inadvertance leurs enfants en danger.

« Ce n’est pas comme si les parents voulaient nuire à leurs enfants, mais ils pensent qu’ils ne sont pas exposés. Ils pensent vraiment que s’ils fument une cigarette à côté de leur enfant, ou que leur enfant est sur leurs genoux, ce n’est pas grave parce qu’ils sont dehors », explique Rosen, de l’Université de Tel Aviv.

« Cette idée est totalement fausse. Nous avons travaillé sur cette question, il y a des années déjà, pour étudier comment les parents évaluent l’exposition au tabagisme. Nous avons constaté qu’ils se fiaient énormément à leurs sens : s’ils peuvent voir, toucher ou sentir la fumée, alors ils ont conscience du danger. Mais s’ils ne la sentent pas ou ne voient aucun signe, alors ils n’en ont pas conscience », précise-t-elle.

Pourtant, les parents ont tort, car dans 85 % des cas, la fumée du tabac est invisible et l’odorat des fumeurs est souvent peu fiable en raison de leur exposition prolongée.

Rosen ajoute que les parents savent, pour la plupart, que le tabagisme passif est dangereux, mais ils ne pensent pas que leurs enfants – ou toute autre personne de leur entourage – sont concernés.

En compagnie d’autres chercheurs, Rosen a publié une étude en février, dans le Journal of Environmental Research and Public Health, montrant que 6 enfants sur 10 dont les parents fument sur le pas de la porte ou dans la cour de leur maison ont de la nicotine dans les cheveux.

Un Albanais du Kosovo fume une cigarette à côté d’une enfant dans un camp de réfugiés près de Kukes, dans le nord de l’Albanie. (Crédit : Joel Robine/AFP)

« Cela n’a rien à voir avec la nicotine présente dans l’air, qui peut être éliminée. C’est ce qui se trouve au coeur du cheveu, et qui est le résultat de plusieurs mois de croissance. Il s’agit d’une nicotine absorbée par le corps, portée par la circulation sanguine et intégrée au processus de croissance des cheveux », explique Rosen.

Les résultats indiquent que si les parents ou adultes choisissent de fumer à proximité des enfants, ils doivent le faire à 10 mètres au moins de la maison ou de l’enfant, si ce dernier se trouve lui aussi à l’extérieur. Fumer sur le balcon d’un appartement – le type de logement le plus courant en Israël – ne protège pas les enfants qui se trouvent à l’intérieur.

« Il faut absolument changer la norme sociale. Il faut ces 10 mètres. Les fumeurs doivent se tenir à 10 mètres des autres, et particulièrement des enfants. Cela correspond à la longueur d’un long camion », précise Rosen.

Elle est également préoccupée par la fumée dite tertiaire, c’est-à-dire les toxines absorbées par la peau ou nichées dans les vêtements et cheveux des fumeurs, incrustées dans les murs et meubles de leur maison. À moins qu’un parent fumeur ne prenne une douche et ne change de vêtements avant de toucher, prendre dans ses bras ou serrer son enfant dans ses bras, il l’expose à ces toxines.

Plaidoyer contre la fumée de cigarette

Rosen intervient en tant qu’experte dans un procès administratif intenté devant la Cour suprême par l’avocat Amos Hausner, au nom de l’organisation Citizens for Clean Air et de plusieurs personnes exigeant une meilleure protection contre la fumée issue du voisinage et l’application de la loi de 2008 sur la qualité de l’air. Hausner est également président du Conseil israélien pour la prévention du tabagisme.

L’avocat Amos Hausner, président du Conseil israélien pour la prévention du tabagisme. (Autorisation de Hausner via Wikimedia Commons)

« Cinquante pour cent de la population israélienne est exposée au tabagisme passif de voisins », explique Hausner au Times of Israel.

Cela inclut le tabagisme des voisins à l’intérieur de chez eux, sur leur balcon ou dans leur jardin.

L’étude à l’origine de ce chiffre, en 2021, n’a relevé aucune différence entre communautés arabes et juives, mais a révélé une augmentation du tabagisme passif dans les zones à plus faible revenu.

Rosen évoque plusieurs études à grande échelle montrant que le tabagisme de voisinage a des effets néfastes sur la santé des enfants.

« Il y a une augmentation du taux des maladies respiratoires chez les enfants et les jeunes, suite à l’exposition au tabagisme des voisins. Cela a été prouvé », asssure Rosen.

Les défendeurs, dans le procès intenté par Hausner en février 2021, sont le ministère de l’Environnement et le ministère de la Sécurité publique de l’époque (aujourd’hui ministère de la Sécurité intérieure).

L’une des dispositions de la loi sur laquelle s’appuie le recours d’Hausner est la définition de « nuisance de l’air polluant » de la Loi sur la qualité de l’air.

« La loi de 2008 définit la nuisance de l’air pollué en termes généraux et en termes de substances contenues. Plusieurs des polluants repris dans la liste jointe à cette loi sont émis par la fumée de cigarette, dont certains, très dangereux, comme les métaux lourds, le cadmium ou encore le dioxyde de carbone, et bien d’autres. Certains sont d’ailleurs des agents cancérigènes », rappelle Hausner.

L’autre disposition pivot est la loi pour la prévention des nuisances, dont les nuisances sonores et olfactives, dont la fumée de cigarette fait à l’évidence partie.

Hausner s’est par ailleurs appuyé sur l’article 222 du Code pénal israélien, qui stipule qu’une personne responsable d’une pollution de l’air qui dérange le voisinage est passible de trois ans d’emprisonnement. Il s’agit d’une loi remontant à l’époque de la Palestine mandataire britannique.

La Cour Suprême a renvoyé l’affaire aux ministères de l’Environnement, de la Sécurité intérieure et de la Santé, leur demandant de travailler ensemble pour trouver une solution.

En dépit de nombreuses réunions et d’avis d’experts, les ministères continuent de se renvoyer la balle sans perspective de règlement de la question. Le 23 avril dernier, le ministère de la Santé a fait savoir au tribunal qu’il étudiait toujours la question.

E-cigarettes jetables (vapoteuses). (Avec l’aimable autorisation de l’Association israélienne contre le cancer)

« Ces ministères soutiennent que les 2,8 millions de ménages touchés devraient poursuivre les fumeurs individuellement, ce qui aurait pour effet d’engorger les tribunaux civils. C’est totalement irréaliste », estime Hausner.

« Personne ne veut prendre ses responsabilités et, pendant ce temps, la police et les autres ministères croulent sous les plaintes, et des gens souffrent », regrette-t-il.

Durant la première semaine de mai, le député du Likud Boaz Bismuth a soumis un projet de loi destiné à interdire la vente de cigarettes électroniques aromatisées, et le ministère de la Santé a annoncé des mesures urgentes, en concertation avec les autorités éducatives et des ONG, pour lancer une campagne de lutte contre le vapotage chez les jeunes.

« La meilleure façon d’arrêter de fumer est de ne jamais commencer », dit un communiqué du ministère.

En attendant, les adolescents sont attirés par l’aspect ludique et coloré des vapoteuses, les jeunes enfants sont menacés, chez eux, par le tabagisme de leurs parents ou voisins. On ignore toujours à ce stade ce qui sera fait – quand et par qui – pour protéger la santé des jeunes israéliens.

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