Inquiétudes autour de la réédition de Mein Kampf à partir du 1er janvier
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Inquiétudes autour de la réédition de Mein Kampf à partir du 1er janvier

Dans de nombreux pays, où l'ouvrage de propagande haineux théorisant l'idéologie national-socialiste et le désir d'extermination des Juifs est déjà disponible, la fin des droits d'auteur ne changera pas fondamentalement la donne

La version arabe de Mein Kampf d'Hitler en vente à Amman, le 26 mars 2015 (Crédit : Avi Lewis / Times of Israël, Benyamin Loudmer)
La version arabe de Mein Kampf d'Hitler en vente à Amman, le 26 mars 2015 (Crédit : Avi Lewis / Times of Israël, Benyamin Loudmer)

Le pamphlet « Mein Kampf » d’Adolf Hitler, l’un des ouvrages les plus dangereux de l’Histoire, pourra en théorie être réédité à partir de vendredi dans le monde, une perspective qui suscite la polémique 70 ans après la fin de la guerre.

A compter du 1er janvier, les droits du seul livre jamais écrit par le dictateur nazi, en 1924 et 1925 alors qu’il purgeait une peine de prison, vont tomber dans le domaine public, conformément à la législation allemande.

Ils deviendront alors propriété de l’humanité tout entière après avoir été détenus depuis 1945 par l’Etat régional de Bavière, qui les avait reçus des forces d’occupations américaines.

Dans de nombreux pays, où l’ouvrage de propagande haineux théorisant l’idéologie national-socialiste et le désir d’extermination des Juifs est déjà disponible, la fin des droits d’auteur ne changera pas fondamentalement la donne.

Le livre est depuis déjà longtemps amplement diffusé en Inde ou au Brésil par exemple.

Dans les pays arabes « Mein Kampf » se trouve facilement, tandis qu’en Turquie son succès atteint un niveau record : plus de 30.000 exemplaires y ont été vendus depuis 2004. Il n’est pas interdit aux Etats-Unis et a été publié depuis la fin du communisme dans certains pays d’Europe de l’Est.

Surtout il est largement disponible sur Internet, notamment sur des sites salafistes utilisant des traductions pirates le plus souvent.

‘Torchon’ à disposition

Néanmoins l’entrée de l’ouvrage fondateur du IIIe Reich dans le domaine public constitue notamment en Europe, et singulièrement en Allemagne où 12 millions d’exemplaires y avaient été vendus jusqu’en 1945, une étape hautement sensible.

Capture d’écran Josef Schuster (Crédit : tvtouring.de)
Capture d’écran Josef Schuster (Crédit : tvtouring.de)

« Il n’y a rien à objecter si une édition scientifique commentée est mise à disposition pour la recherche et l’enseignement », a jugé le responsable de la communauté juive dans le quotidien économique Handelsblatt.

« Les connaissances sur ‘Mein Kampf’ demeurent importantes pour expliquer la Shoah et le national-socialisme (l’idéologie du IIIe Reich, ndlr) », a-t-il ajouté.

Schuster a souligné que le risque était « très grand que cet ouvrage minable se retrouve davantage sur le marché » quand les droits seront tombés dans le domaine public, s’est inquiété le président de la communauté juive d’Allemagne, Josef Schuster. « De toute façon il est malheureusement déjà possible de se le procurer sur internet ou à l’étranger », a regretté le dirigeant.

Si Schuster n’a rien contre une parution commentée de « Mein Kampf », Yehuda Teichtal, rabbin de Berlin a objecté.

Le rabbin a affirmé qu’il y a un « risque que son introduction dans le programme scolaire soit utilisée par des éléments problématiques qui travaillent à répandre les idées qui y sont mentionnées ».

Un débat s’est engagé pour savoir s’il convient de rééditer l’encombrant ouvrage et les candidats ne se bousculent pas. En Allemagne comme en Autriche la publication du texte brut à partir de vendredi restera interdite, sous peine de poursuites pour incitation à la haine raciale.

En revanche des rééditions de versions commentées et contextualisées par des historiens, à des fins éducatives, sont désormais possibles en Allemagne. L’ouvrage de l’Institut d’histoire contemporaine (IFZ) de Munich (sud), qui sera publié le 8 janvier prochain, comprendra près de 2 000 pages et des milliers d’annotations et de commentaires d’historiens.

Cette version critique, à laquelle des chercheurs travaillent depuis 2009, mettra la toute première réédition du pamphlet du Führer à disposition du public allemand, en dépit de la gêne clairement affichée par les autorités locales qui ont retiré un projet de subvention.

Tabou en Israël

L’idée est de « déconstruire et de mettre en contexte les écrits de Hitler : comment sont nées ses thèses ? Quels objectifs avait-il ? Et surtout : que pouvons-nous opposer avec nos connaissances d’aujourd’hui aux innombrables affirmations, mensonges et déclarations d’intention de Hitler ? » se justifie l’Institut.

Pour le journaliste Sven Felix Kellerhoff, auteur d’un livre sur l’histoire de « Mein Kampf », le refus des autorités d’autoriser jusqu’ici la publication a contribué à faire du texte un mythe.

Pour la politologue allemande, Barbara Zehnpfennig, « On n’a pas forcément fait le lien entre les paroles et les actes. Pendant très longtemps on a considéré Hitler comme un opportuniste sans principe, parce qu’on avait pas compris quel projet d’ensemble gouvernait ses actes. On aurait pu se dire en lisant ‘Mein Kampf’ attentivement, le livre donne toutes les clés de la pensée et de la personne d’Hitler. C’est un ouvrage fondamental pour comprendre tous les tenants et les aboutissants. »

Barbara Zehnpfennig (Crédit : YouTube)
Barbara Zehnpfennig (Crédit : YouTube)

« Le lecteur est a priori suffisamment mature pour s’informer lui-même et se faire une opinion. Je comprends que les victimes d’Hitler aient peur mais elles devraient souhaiter qu’on étudie et qu’on analyse ce livre pour comprendre pourquoi c’est une erreur de s’intéresser d’abord aux crimes qui ont été commis et de chercher ensuite ce qui cloche. C’est trop tard. Une chose que nous enseigne le national-socialisme, c’est que la pensée précède les actes, d’ou l’importance de cette publication, » ajoute-t-elle.

La ministre allemande de l’Education Johanna Wanka souhaite à présent que l’étude de la version commentée de Munich soit intégrée aux programmes scolaires « dans le cadre de l’éducation politique » des élèves.

Une perspective qui fait s’insurger le président du plus grand syndicat d’enseignants allemand (VBE), Udo Beckmann, qualifiant d’ « erronée et complètement exagérée une lecture obligatoire » de « Mein Kampf ».

« Mieux vaut que la présentation de ‘Mein Kampf’ soit faite par des enseignants chevronnés », a estimé auprès du quotidien économique Handelsblatt, Josef Kraus, le président de l’association, rappelant que les adolescents qui le souhaitent n’auraient aucun mal à se procurer l’ouvrage sur Internet.

« Un traitement professionnel d’extraits du texte, en classe, peut contribuer de façon importante à l’immunisation des adolescents contre l’extrémisme politique », a poursuivi M. Kraus, jugeant l’étude du livre réservée aux élèves « de second cycle », à partir de 16 ou 17 ans.

Le responsable des questions éducatives au sein du parti social-démocrate (SPD), Ernst Dieter Rossmann, a lui aussi jugé dans le Handelsblatt qu’ « expliquer le mécanisme de la propagande fait partie d’une éducation moderne menée par des enseignants qualifiés pour cela ».

Charlotte Knobloch, qui a occupé dans le passé le poste de chef du conseil des organisations juives allemandes, a déclaré en réaction à l’approbation de la Fédération des enseignants allemands d’enseigner la nouvelle édition dans les écoles, que tant que les élèves allemands associaient les Juifs seulement avec l’Holocauste, « cette diatribe profondément anti-juive – parmi tous les textes – n’a pas sa place dans une salle de classe ».

En France aussi un tabou va tomber. La maison d’édition Fayard compte publier en 2016 une version commentée de « Mon combat » (le titre en français) dans une nouvelle traduction. « Une catastrophe », selon le président du Conseil représentatif des institutions juives (Crif), Roger Cukierman, qui s’inquiète de voir le brûlot devenir « un livre de chevet ».

En Israël, la diffusion de l’ouvrage à un large public reste interdite et taboue, et la fin des droits d’auteurs n’y changera rien. Murray Greenfield, fondateur de la maison d’édition Gefen Publishing spécialisée dans l’histoire du judaïsme, et dont l’épouse est une survivante de la Shoah, est catégorique : il ne publiera jamais le livre, « même si on me paye ».

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