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Analyse

Israël ne montre aucun signe de volonté d’aider à la défense de l’Ukraine

Jérusalem a refusé de manière répétée d'envoyer le Dôme de fer depuis le début de la guerre ; l'envoyé ukrainien déplore un manque de coopération contre "l'ennemi mutuel", l'Iran

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le système de défense antimissile israélien Dôme de fer intercepte des roquettes lancées par des terroristes palestiniens depuis la bande de Gaza, au-dessus de la ville côtière méridionale d'Ashkelon, le 10 mai 2021. (Jack Guez/AFP)
Le système de défense antimissile israélien Dôme de fer intercepte des roquettes lancées par des terroristes palestiniens depuis la bande de Gaza, au-dessus de la ville côtière méridionale d'Ashkelon, le 10 mai 2021. (Jack Guez/AFP)

Alors que les États-Unis exercent des pressions sur leurs alliés et notamment sur Israël pour que ces derniers aident à élaborer un réseau disparate de défense aérienne dans les meilleurs délais, il ne semble pas y avoir de changement dans la politique mise en œuvre par le gouvernement de Yair Lapid, qui se refuse à apporter une aide militaire à l’Ukraine.

Depuis les premiers jours de la guerre, les hauts-responsables ukrainiens ont demandé dans des discours publics et dans des conversations privées avec leurs homologues de Jérusalem de leur faire parvenir les systèmes de défense antiaérienne, et en particulier le Dôme de fer, développés par l’État juif, dans le contexte de l’offensive russe en cours dans leur pays.

Israël a toutefois refusé de manière répétée les demandes de Kiev de fournir des armements défensifs et, de manière plus spécifique, ce système de défense antimissile susceptible d’être utilisé contre les frappes aériennes russes – tout en exprimant sa sympathie pour la situation critique vécue par les Ukrainiens.

La question est devenue plus pressante encore cette semaine après des bombardements russes intenses dans le pays, des frappes qui ont endommagé les structures énergétiques sur tout le territoire et qui ont fait au moins vingt morts.

Le ministère des Affaires étrangères a fait savoir au Times of Israël qu’il n’avait pas de commentaire à faire sur la question et le bureau de Lapid a, lui aussi, refusé de s’exprimer.

Dans la seconde semaine de la guerre, le gouverneur de l’oblast de Lviv, Maksym Kozytskyy, avait indiqué au Times of Israel que l’Ukraine était particulièrement intéressée par les systèmes de défense israéliens comme le Dôme de fer.

« Si nous avions les même possibilités qu’Israël avec ces systèmes de défense antiaériens, nous pourrions dominer dans les airs », avait-il regretté.

Le gouverneur de l’oblast de Lviv, Maksym Kozytskyy, dans son bureau à Lviv, le 3 mars 2022. (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)

Au mois de mars également, le président ukrainien Vlodomyr Zelensky avait évoqué le Dôme de fer lors d’un discours prononcé devant la Knesset.

« Tout le monde sait que vos systèmes de défense antimissiles sont les meilleurs », avait-il déclaré au cours d’une visioconférence. « Vous avez entre vos mains cette capacité d’aider notre peuple, de sauver la vie des Ukrainiens. »

Le mois dernier, Zelensky s’était plaint au cours d’un entretien accordé à la chaîne française TV5 monde qu’Israël n’avait « rien » donné à son pays pour se défendre, indiquant que les dirigeants de l’État juif s’étaient montrés malhonnêtes en rejetant ses demandes de systèmes de défense antiaérienne.

« Israël n’a rien donné. Rien, zéro », avait dit Zelensky. « Je comprends bien que les Israéliens se trouvent dans une situation difficile avec la Syrie, avec la Russie. »

Zelensky, qui avait précisé avoir parlé avec Lapid et avec son prédécesseur, Naftali Bennett, de ces systèmes de défense performants, avait déclaré que pour justifier son refus, Israël avait expliqué avoir besoin des batteries convoitées pour assurer sa propre protection.

Un secouriste passe devant une voiture en feu après une attaque russe à Kiev, en Ukraine, le 10 octobre 2022. (Crédit : AP Photo/Roman Hrytsyna)

« Je comprends que les Israéliens ont besoin de défendre leur pays mais j’ai eu ensuite des informations provenant des services de renseignement qui ont révélé qu’Israël fournit à d’autres États ce système de défense. Ils peuvent le vendre, ils peuvent l’exporter et c’est ça qui me choque », avait-il ajouté.

Sept mois de déceptions

Jeudi dernier, l’ambassadeur ukrainien au sein de l’État juif, Yevgen Korniychuk, notant qu’Israël n’avait pas réexaminé son positionnement face à la guerre en Ukraine, a fait part de sa déception.

« Je voudrais vraiment que vous m’expliquiez comment vous pouvez tuer quelqu’un avec un système de défense antimissile », a-t-il commenté auprès du Times of Israel. « Vous pouvez protéger des vies. »

Le système de défense du Dôme de fer, qui capte les missiles à courte portée, aurait aidé à intercepter des milliers de roquettes lancées par les groupes terroristes de la bande de Gaza, sauvant des centaines de vies et redessinant la stratégie de défense d’Israël. Mais les frappes intenses commises par l’aviation militaire sur les villes ukrainiennes ont été réalisées à l’aide de missiles à moyenne et à longue portée, que le Dôme de fer serait incapable d’arrêter.

Korniychuk a expliqué que le Dôme de fer n’était qu’un exemple parmi d’autres des systèmes de défense antimissile, disant que « pour une défense antiaérienne correcte, on aurait besoin des trois types de systèmes anti-missile – le Dôme de fer, à courte portée, les systèmes Barak 7 et Barak 8, pour les missiles à moyenne portée et à longue portée ».

L’ambassadeur en Ukraine en Israël Yevgen Korniychuk, lors d’une conférence de presse sur la guerre entre la Russie et l’Ukraine à Tel Aviv, le 11 mars 2022. (Crédit : Avshalom Sassoni‎‏/Flash90)

Le système Barak-8 – développé conjointement par les Israéliens et par les Indiens – a été créé pour faire face à de nombreuses menaces, notamment les missiles balistiques, les missiles de croisière et les avions ennemis. Il est actuellement utilisé par Israël, par l’Inde et par l’Azerbaïdjan.

Les responsables israéliens ont indiqué au Times of Israel que Kiev utilisait le terme « Dôme de fer » pour désigner plus largement l’ensemble des technologies de défense anti-missile du pays.

Même si cela fait sept mois que les responsables ukrainiens demandent à leurs homologues israéliens de une aide militaire en matière de défense, il n’y a pas eu de changement dans la réponse apportée par Jérusalem, a déploré l’ambassadeur. « On nous dit réfléchir à la possibilité, mais Israël est un pays démocratique et la décision a été prise par le cabinet de la Défense », a-t-il ajouté.

Kiev s’était attendu à un changement du positionnement israélien à plusieurs reprises, notamment après les révélations sur les crimes de guerre commis par les Russes à Bucha et à Irpin, et quand la Russie avait commencé à déployer des drones iraniens.

Malgré les informations récentes portant sur la transmission par Israël de renseignements de grande importance sur les drones aux Ukrainiens, le diplomate a répondu que ces informations étaient exagérées.

« L’Iran est notre ennemi mutuel », a-t-il déclaré, « mais Israël n’assure avec nous qu’une coopération très limitée ».

Korniychuk a souligné que la politique mise en œuvre par l’État juif était très décevante pour Zelensky personnellement.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky participe à une cérémonie de lever du drapeau dans la ville d’Izium, en Ukraine, le 14 septembre 2022. (Crédit : AP Photo/Leo Correa)

« En tant que président ukrainien et en tant que Juif, il nourrit ses propres sentiments à l’égard d’Israël », a-t-il expliqué. « Il adore son pays et il ne comprend pas ce positionnement particulier qui a été adopté par Israël. »

Israël déclare avoir soutenu l’Ukraine en envoyant plus de 100 tonnes d’aide humanitaire et en ayant installé un hôpital de campagne dans l’Ouest du pays au début de la guerre, pendant six semaines. Jérusalem a aussi fait parvenir 2 000 casques et 500 gilets pare-balle qui, selon le ministère de la Défense, devaient être distribués aux secours et aux organisations civiles.

L’État juif a aussi commencé à accepter que les soldats ukrainiens blessés au combat viennent se faire soigner dans les hôpitaux israéliens, où ils suivront également un protocole de rééducation.

Mais Korniychuk l’a affirmé : ce dont l’Ukraine a besoin aujourd’hui, ce n’est pas de soutien humanitaire.

« On ne pourra pas gagner la guerre avec des bandages et avec des produits pharmaceutiques », s’est-il exclamé.

Installation d’une tente de salle d’urgence dans un hôpital de campagne israélien à Mostyska, en Ukraine, le 22 mars 2022. (Crédit : Carrie Keller-Lynn/Times of Israel)

« Vraiment, j’apprécie à leur juste valeur les soins apportés à nos soldats. Mais il a fallu cinq mois pour parvenir à persuader le gouvernement de les prendre en charge », a-t-il continué. « Les pays européens ont déjà pris en charge des milliers de blessés ukrainiens. »

Israël ne communique pas sur le nombre de batteries du Dôme de fer qui sont en sa possession et ne fait pas savoir où ils sont déployés – mais deux systèmes de ce type ont été fournis aux États-Unis qui ont aidé à financer son développement et un accord aurait été récemment conclu avec Chypre concernant la vente de batteries du Dôme de fer.

Par ailleurs, le mois dernier, Reuters a fait savoir que l’État juif avait vendu un autre système de défense antimissile, le SPYDER, qui a été développé par l’entreprise Rafael, aux Émirats arabes unis.

Au début du mois, Zman Yisrael, le site en hébreu du Times of Israel, a annoncé qu’une firme israélienne du secteur de la Défense fournissait des systèmes anti-drone à l’Ukraine, via la Pologne.

Korniychuk a rejeté ces informations, évoquant « une théorie du complot insignifiante ».

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