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Koweït: les femmes en colère contre les discriminations dans l’armée

Une fatwa exige que les femmes ne portent pas d'armes et que seules celles voilées et ayant obtenu une permission d'un "tuteur" masculin puissent intégrer l'institution

Des militaires koweïtiens lors d'une cérémonie de remise de diplômes aux officiers de l'armée, à l'Académie militaire Ali al-Sabah, à Koweït City, le 9 février 2022. (Crédit : YASSER AL-ZAYYAT / AFP)
Des militaires koweïtiens lors d'une cérémonie de remise de diplômes aux officiers de l'armée, à l'Académie militaire Ali al-Sabah, à Koweït City, le 9 février 2022. (Crédit : YASSER AL-ZAYYAT / AFP)

Une avancée puis une fatwa: les femmes koweïtiennes, récemment acceptées dans les forces armées, devront désormais se soumettre à certaines restrictions si elles veulent rejoindre la grande muette, une décision qui suscite la colère des militantes féministes.

En octobre 2021, l’armée de cette riche cité-Etat pétrolière du Golfe avait annoncé que les Koweïtiennes pourraient désormais rejoindre ses rangs, où elles n’occupaient jusque-là que des postes civils.

Pressées par l’indignation du député conservateur Hamdan al-Azmi qui a évoqué une inadéquation « morphologique » des femmes aux activités militaires, les autorités islamiques n’ont pas tarder à émettre une fatwa (avis religieux, NDLR) exigeant que les femmes ne portent pas d’armes et que seules celles voilées et ayant obtenu une permission d’un « tuteur » masculin puissent intégrer l’institution.

Le ministère de la Défense a suivi cette fatwa et imposé ces nouvelles règles fin janvier, suscitant l’ire de nombreuses Koweïtiennes dans un pays qui connait une vie politique animée, unique dans la région du Golfe.

Le député koweïtien Hamdan al-Azmi s’exprime lors d’une session parlementaire à l’Assemblée nationale à Koweït City, le 8 février 2022. (Crédit : YASSER AL-ZAYYAT / AFP)

« Pourquoi ces restrictions dans l’armée? Il y a des femmes très différentes et qui travaillent dans tous les domaines, y compris la police », souligne à l’AFP Ghadir Al-Khashti, rappelant que le voile n’a rien d’obligatoire au Koweït.

« Je ne comprends pas sur quelle base ils estiment que les femmes sont faibles », s’indigne la jeune femme, membre du comité féminin au sein de la Fédération koweïtienne du football.

« A l’époque de l’invasion par l’Irak, ma mère dissimulait des armes sous son abaya (robe traditionnelle noire) et les faisait passer aux résistants koweïtiens », raconte-t-elle.

Durant la première guerre du Golfe, déclenchée par l’invasion du Koweït en 1990 par les troupes du dictateur irakien Saddam Hussein, les femmes étaient fortement mobilisées dans la résistance.

Le président irakien Saddam Hussein à Bagdad, en 1991. (Crédit : AP Photo/File)

« Femmes martyres » 

« Nous avons des femmes martyres qui ont combattu par amour du pays sans que personne ne le leur ordonne », rappelle à l’AFP Louloua Al-Moulla, présidente de l’Association socio-culturelle des femmes.

L’émirat est un « Etat civil régi par la Constitution et la loi » qui garantissent les libertés personnelles sans distinction de genre, fait remarquer la militante.

Son ONG s’apprête, selon elle, à lancer une procédure judiciaire contre les nouvelles règles « inconstitutionnelles » imposées par le ministère de la Défense.

« Nous sommes un Etat musulman c’est vrai, mais nous refusons que les lois soient soumises aux fatwas », insiste Louloua al-Moulla.

Les Koweïtiennes, très impliquées dans la société civile, ont obtenu le droit de voter et de se présenter aux élections en 2005, mais elles restent encore très peu représentées au sein du Parlement et du gouvernement.

Ces dernières années, elles ont aussi pu intégrer la police, les services de pompiers ou encore l’institution judiciaire.

Après la grande avancée dont s’était félicitée l’armée, le gouvernement a cédé à l’obstination du député Hamdan al-Azmi qui s’apprêtait à présenter une motion de censure contre le ministre de la Défense cheikh Hamad Jaber Al-Ali Al-Sabah, membre de la famille régnante.

« Nature morphologique »

Dans sa motion, le député s’oppose à l’intégration des femmes, y compris dans les fonctions civiles, estimant que l’armée repose sur des critères qui ne correspondent pas à leur « nature morphologique ».

Ce député a aussi récemment fait parler de lui en s’opposant à la tenue d’une retraite de yoga pour les femmes qu’il a qualifiée de « danger » et de « pratique étrangère à la société conservatrice du Koweït ».

Eman al-Husseinan, instructrice de yoga koweïtienne, prend la parole lors d’une conférence de presse à Koweït City, le 6 février 2022, à la suite de la dénonciation d’une retraite de yoga pour femmes qui, selon les autorités de l’émirat du Golfe, nécessitait un permis, ce qui a suscité une réaction négative en ligne et une plainte au Parlement. (Crédit : AFP)

Dans un pays où le gouvernement est régulièrement contraint à la démission par le Parlement, le ministère de l’Intérieur avait rapidement réagi en faisant suspendre cet événement prévu en février.

Des dizaines de manifestantes ont protesté devant le Parlement dénonçant l' »instrumentalisation politique » de la question des droits des femmes, dans un pays où elles se mobilisent déjà fortement contre les discriminations et les violences sexistes.

Des militantes se rassemblent pour soutenir leur droit d’exercer des activités, devant l’Assemblée nationale à Koweït City, le 7 février 2022. (Crédit : Yasser Al-Zayyat / AFP)

Pour Ibtihal Al-Khatib, professeure d’anglais à l’université du Koweït, ce débat a pris un tour irrationnel dans le pays.

« L’armée doit intégrer les femmes et les hommes sans discrimination », dit à l’AFP l’universitaire, connue pour ses positions féministes. « La mort et le danger ne font pas de distinction entre hommes et femmes en temps de guerre ».

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