La course à la présidentielle, un microcosme des divisions des Juifs israéliens
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Analyse

La course à la présidentielle, un microcosme des divisions des Juifs israéliens

Herzog et Peretz représentent presque parfaitement les moitiés ashkénaze et mizrahie de la société juive israélienne. Qui gagnera l'épreuve de force ?

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Les candidats à la présidence Miriam Peretz et Isaac Herzog (Crédit : Flash 90)
Les candidats à la présidence Miriam Peretz et Isaac Herzog (Crédit : Flash 90)

La Knesset israélienne doit se rencontrer mercredi pour choisir un président entre deux candidats, Miriam Peretz et Isaac Herzog, qui constituent un rendu presque stéréotypique des idées reçues qui caractérisent les mizrahis et les ashkénazes israéliens et illustrent les mêmes différences qui ont pu entraîner des divisions.

Peretz, 67 ans, est l’incarnation de la mère juive marocaine chaleureuse, éplorée mais restée digne dans la souffrance. Née à Casablanca, au Maroc, élevée dans les campements de Maabara qui accueillaient un nombre tellement important de familles juives ayant fui le monde arabe dans les années 1950 et 1960, elle a été enseignante et elle a eu six enfants.

Deux de ses fils, Uriel et Eliraz, sont tombés au combat – Uriel au Liban, en 1998, et Eliraz à Gaza, en 2010.

Sa renommée est née de ce qu’elle est intimement, profondément. Poussée sous les projecteurs suite à une longue série de tragédies – son mari Eliezer est décédé en 2003 des suites d’une maladie – elle a incarné le personnage d’une mère endeuillée, une sorte de Rachel biblique qui a utilisé sa place unique dans la conscience publique israélienne pour prôner la solidarité et la réconciliation sur tous les champs de bataille des guerres culturelles, parfois âpres, du pays.

Un livre sur sa vie douloureuse est devenu un best-seller. Elle a remporté de nombreuses distinctions récompensant ses enseignements, elle a allumé une bougie lors de la cérémonie de la Journée du souvenir sur le mont Herzl, en 2014, et elle a été lauréate du Prix d’Israël en 2018.

Miriam Peretz sur la tombe de son fils Eliraz, qui a été tué à Gaza en 2010 (Crédit Capture d’écran YouTube)

Mais son empreinte – celle qu’elle a laissée dans l’imaginaire israélien, tout du moins – pourrait bien être son sourire facile qu’elle affiche lors de chaque apparition publique, lors de chaque discussion – qui témoigne de son insistance à continuer à se battre après la perte de son époux et de ses deux fils, un symbole national de courage, de solidarité, une image de triomphe de la vie.

Herzog, 60 ans, est la personnification même de l’élite ashkénaze de gauche. Pas de maabarot [bâtiment de fortune qui accueillait les nouveaux immigrants mizrahis au début de la création d’Israël] déglingué dans sa vie.

Nanti, avocat de profession au sein de l’un des plus grands cabinets du pays (un cabinet qui avait été fondé par son père), l’histoire de sa famille est celle d’une certaine aristocratie israélienne. Il est le petit-fils du tout premier grand-rabbin ashkénaze israélien, Isaac Herzog, dont il porte le nom, et il est le fils de l’ancien général de division devenu président Chaïm Herzog. Son frère, Michael, est général de division à la retraite. Sa tante, Suzy, avait épousé l’ex-ministre des Affaires étrangères Abba Eban. Une liste non-exhaustive.

Herzog est dorénavant le dirigeant de l’Agence juive pour Israël.

Herzog, lui aussi, est une personnalité respectée dans l’imaginaire israélien – même si elle est moins haute en couleur, moins porteuse d’émotion. Au cours de quinze années passées sur les bancs de la Knesset, il a mené des campagnes respectueuses et il s’est toujours refusé à prendre part aux conflits politiques furieux qui, depuis, définissent la politique hargneuse du pays.

Le président de l’Agence juive Isaac Herzog (2e à droite) et la ministre de l’Immigration Pnina Tamano-Shata (au centre) accueillent les immigrants éthiopiens arrivant à l’aéroport Ben Gourion, le 11 mars 2021. (Agence juive)

En tant que ministre des Affaires sociales, de 2007 à 2011, et au poste de leader de l’opposition, de 2013 à 2018, il aura fortement contrasté avec des politiciens comme Benjamin Netanyahu.

Une course ouverte

A travers ces deux candidats se présente donc le choix entre deux personnalités israéliennes à la fois opposées mais dont le visage reste toujours profondément familier : la mère juive marocaine éplorée, et la figure ashkénaze.

Peretz semble favorisée à ce point de vue. Et le public suit : Un sondage réalisé mardi pour la chaîne de la Knesset accorde un soutien de 43 % à Peretz, avec seulement 27 % pour Herzog et 30 % d’indécis.

Peretz est plutôt de droite – comme c’est le cas de la majorité des Juifs mizrahis de sa génération. Ce facteur se reflète dans l’enquête d’opinion. Parmi les Israéliens de droite, c’est Peretz qui l’emporte avec 55 % contre 21 % pour Herzog. A gauche, c’est Herzog qui engrange le plus de suffrages, mais de peu : 38 % contre 34 %.

Miriam Peretz, mother of two fallen Israeli soldiers, shakes hands with outgoing Chief of Staff Lieutenant General Gabi Ashkenazi during a farewell event in Tel Aviv, in 2011. In 2012 a burglar stole mementos of her sons from the Peretz home in Jerusalem. (photo by Michael Shvadron/IDF Spokesperson/Flash90)
Miriam Peretz, mère de deux soldats israéliens tués au combat, serre la main du chef d’Etat-major sortant Gabi Ashkenazi pendant une cérémonie d’adieu à Tel Aviv, en 2011. (Crédit : Michael Shvadron/IDF Spokesperson/Flash90)

Mais ce sont les députés israéliens – et pas les citoyens – qui vont élire le président. Et quel politicien ne privilégierait-il pas la maternité face à la distinction ? Dans un Parlement israélien qui penche plutôt à droite, Herzog, de gauche, a-t-il une chance ?

La réponse à cette question est un oui catégorique.

Le vote désignant le président à la Knesset se fait à bulletin secret. Ce qui implique qu’un parlementaire a la totale liberté de choisir la personnalité qui le séduira le plus, sans craindre des conséquences personnelles.

C’est la raison pour laquelle le Premier ministre Benjamin Netanyahu a refusé de soutenir Peretz face à Herzog, affirmant de manière répétée que c’était une bénédiction pour Israël de compter « deux candidats d’une telle valeur ». Ce n’est pas que lui-même n’a pas une préférence. Mais il ignore absolument comment la course peut tourner et il veut éviter à tout prix de miser sur le mauvais cheval. Il a parfaitement conscience également que son appui public apporté à l’un des candidats pourrait pousser ses adversaires à s’unir derrière l’autre.

En même temps, la course a permis de mettre sur le devant de la scène l’étrangeté du jeu politique sur le terrain. Peretz a ainsi bénéficié d’un soutien surprenant à gauche, et Herzog à droite.

Le chef du parti Travailliste Isaac Herzog aux côtés des députés Amir Peretz et Omer Barlev, le 14 mars 2016. (Crédit : Corinna Kern/Flash90)

Un intellectuel de gauche qui soutient Peretz explique que si Herzog, le libéral, offrirait un meilleur visage au monde pour Israël, le plus grand danger pour le pays, dans les prochains mois et au cours des prochaines années, ne viendra pas des critiques de l’extérieur mais bien des fractures sociales et ethniques à l’intérieur du pays. Un appel au calme lancé par la mère marocaine Peretz, a-t-il ajouté, aurait une portée bien plus forte pour apaiser les tensions entre Juifs et Arabes lors d’une escalade possible que cela serait le cas d’une demande d’apaisement de la part de Herzog.

Par ailleurs, une série de politiciens de droite – avec notamment un député au moins du parti Sioniste religieux – apportent leur appui à Herzog.

Dans une discussion avec la chaîne de la Knesset, un activiste du Likud menant une campagne en faveur de Herzog dans les couloirs de la Knesset a expliqué ainsi le soutien apporté par la droite au candidat de gauche : « Nous ne voulons plus d’un autre politicien de droite à la résidence du président. Nous en avons déjà eu un [une référence à l’ancien politicien du Likud et président actuel, Reuven Rivlin] et on a bien vu ce que ça a donné. Une personnalité de droite ne se sent plus engagée à notre égard après avoir été élue, et elle commence à glisser à gauche. Une personnalité de gauche, elle, se sentira dans l’obligation de nous respecter, nous aussi ».

Herzog a déclaré que les origines religieuses de sa famille et son yichus – son pedigree – avaient aidé à ancrer ses engagements pris à l’égard du pays dans son ensemble.

Et Peretz, elle aussi, a évoqué ses engagements, « qui animent toutes les fibres de tout mon être à l’égard de tous les citoyens d’Israël », ainsi que le statut diplomatique israélien où sa touche personnelle serait un avantage.

Dans une tribune qui a été publiée mardi, elle a écrit : « j’ai vu dans les yeux des dirigeants du monde entier toutes les bénédictions extraordinaires que peuvent apporter au monde les liens humains et personnels entre les individus ».

La course présidentielle entre deux symboles de l’une des plus fortes divisions culturelles sous-jacentes dans le pays est devenue une course à l’union, à la communication avec l’Autre, pour rassurer Juifs et Arabes, Israéliens de gauche et de droite et tous les autres, qu’ils seront tous entendus et respectés.

Indépendamment de celui ou de celle qui l’emportera mercredi, la course en elle-même aura contracté de manière saisissante avec la marche générale de la politique du pays.

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