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Analyse

La détention du couple Oknin, un marchandage des renseignements turcs ?

L'arrestation, en octobre, de 15 espions présumés n'a pas apporté à Ankara ce que le régime voulait ; il peut penser aujourd'hui avoir trouvé une meilleure monnaie d'échange

Mordy et Natali Oknin ont été arrêtés en Turquie après avoir photographié le palais d'Erdogan, au mois de novembre 2021. (Capture d'écran)
Mordy et Natali Oknin ont été arrêtés en Turquie après avoir photographié le palais d'Erdogan, au mois de novembre 2021. (Capture d'écran)

L’arrestation et le placement en détention d’un couple de touristes israéliens en Turquie, la semaine dernière, et l’insistance d’Ankara à les traiter comme des espions, pourrait sembler contradictoire avec la direction empruntée par la politique étrangère du pays, l’année dernière.

Après avoir passé la majorité de la dernière décennie à chercher des noises à ses adversaires régionaux, comme la Grèce et l’Égypte – sans oublier Israël, bien sûr – la Turquie se retrouve aujourd’hui de plus en plus isolée, avec Joe Biden, rival personnel du Recep Tayyip Erdogan, qui siège dorénavant à la Maison Blanche.

Comme il l’avait fait avec l’Europe et l’Égypte, une fois qu’il a été clairement établi que Biden serait le prochain président des États-Unis, Erdogan a décidé qu’il valait mieux qu’il change de ton à l’égard d’Israël.

« Nos cœurs désirent que nous puissions améliorer nos relations », avait dit le leader turc au mois de décembre. Des informations ont laissé entendre depuis que la Turquie pourrait renvoyer son ambassadeur à Tel Aviv.

Au mois de juillet, Erdogan avait félicité Isaac Herzog pour son accession à la présidence israélienne, et il avait fait remarquer l’importance des relations entre les deux pays au regard de la stabilité régionale. Un porte-parole du parti de l’AKP d’Erdogan avait indiqué que suite à l’appel, un nouveau « cadre » avait émergé qui permettrait d’améliorer les liens entre Ankara et Jérusalem.

Et pourtant, aujourd’hui, deux conducteurs de bus israéliens, Mody et Natali Oknin, mariés à la ville, sont emprisonnés en Turquie, soupçonnés d’espionnage après avoir photographié le palais d’Erdogan à Istanbul, la semaine dernière.

Aucune affirmation faite par les autorités turques ne semble crédible. L’État juif a des moyens beaucoup plus sophistiqués d’obtenir des photographies de bâtiments historiques – ce qui ne semble pas non plus être l’une des priorités les plus particulièrement pressantes pour les services de renseignement – que d’envoyer deux citoyens israéliens prendre ouvertement des photographies au vu et au su de tous, en parlant hébreu et en publiant des détails du voyage sur les réseaux sociaux.

Même si les autorités turques se sont montrées initialement suspicieuses, le fait qu’elles n’aient pas libéré le couple – ou, pour le moins, que ce dernier n’ait pas été expulsé du pays – après une enquête initiale laisse penser que cet épisode pourrait bien être une pièce s’emboîtant, au final, dans un puzzle beaucoup plus large.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan s’exprime devant les députés de son parti à Ankara, en Turquie, le 23 décembre 2020. (Crédit : Présidence turque via l’AP, Pool)

« Cet incident vient contredire les initiatives d’ouverture intermittentes de la Turquie à l’égard d’Israël depuis le milieu de l’année 2020 qui ont été accueillies positivement – quoique avec scepticisme – du côté israélien », explique Selin Nasi, représentante à Londres de l’Ankara Policy Center.

A la recherche d’une monnaie d’échange

Ces arrestations peuvent bien avoir été orchestrées par des personnalités qui, au sein de l’establishment sécuritaire turc, cherchent à rendre plus difficile pour Erdogan la réparation des liens avec Israël.

Mais l’explication la plus convaincante du comportement des Turcs est liée à un incident survenu au mois d’octobre, où la Turquie avait affirmé avoir arrêté 15 agents du Mossad – aucun n’était de nationalité israélienne – dans le pays.

« Il semble qu’en échange de la libération des quinze individus, la Turquie ait demandé quelque chose », postule Hay Eytan Cohen Yanarocak, spécialiste de la Turquie au Sein de l’Institut de stratégie et de sécurité de Jérusalem. « Et Jérusalem, apparemment, les a ignorés, disant : ‘Pourquoi nous inquiéterions-nous pour ça ? Ce ne sont pas des Israéliens. Nous ne les connaissons pas’. »

Et, en restant dans cette perspective et afin de renforcer les pressions exercées sur Israël pour que l’État juif accorde enfin ce que cherchaient les services de renseignement turcs, Ankara a peut-être trouvé un couple juif israélien à arrêter, supposant que les deux ressortissants incarneront une monnaie d’échange plus précieuse.

Photo des 15 hommes qui auraient été des espions du Mossad, une photo publiée dans le quotidien turc Sabah en date du 25 octobre. (Capture d’écran)

Un analyste qui s’est exprimé sous couvert d’anonymat déclare que même si personne ne peut en être absolument certain, les services de renseignement turcs du MIT ont pu vouloir que le Mossad partage certaines informations.

Même si la nature exacte de ces renseignements ne sera pas partagée avec le public, il est clair qu’une fissure, entre les deux services d’espionnage, serait susceptible d’entraîner un nouveau passage difficile pour les relations bilatérales.

Dans son discours du mois de décembre dans lequel il faisait part de son espoir de voir les relations entre la Turquie et Israël s’améliorer, Erdgan avait même souligné que la relation entre les services de renseignement n’avait jamais cessé malgré les animosités politiques.

Nasi dit être d’accord avec ces propos.

« Le partage de renseignement entre la Turquie et Israël a plus ou moins continué pendant les décennies même quand les liens diplomatiques semblaient être au plus bas », explique-t-elle. « Si on regarde ça à travers le prisme de l’arrestation, le mois dernier, par les autorités turques des 15 hommes qui, avait-on dit, travaillaient pour l’agence israélienne du Mossad, il semble y avoir une fêlure sérieuse dans la coopération en termes de renseignement, ce qui peut aussi être considéré sous l’angle de l’érosion croissante de la confiance mutuelle ».

Dans le contexte de cette nouvelle crise dans les relations – où un couple innocent est réduit à l’état de pantin – il y a eu quelques signes d’espoir. Par exemple, les avocats de Mordy et Natali Oknin ont rencontré leurs clients en prison et les diplomates israéliens ont passé un moment significatif à leurs côtés dans la journée de mardi.

Mais il y a peut-être un aspect de l’histoire en cours qui est plus encourageant, note Cohen. L’histoire a été largement ignorée par la presse turque, la couverture limitée de l’incident ne s’étant faite que par le biais des éditions publiées sur internet.

Ce qui donne à la Turquie plus de flexibilité pour conclure un accord avec Israël, affirme Cohen. « En Turquie, la presse écrite a plus d’impact sur les masses. Quand une information est tue dans la presse écrite et qu’elle ne devient pas un sujet public, les décisionnaires peuvent se payer le luxe de prendre des décisions qui ne sont pas populistes ».

De plus, continue-t-il, ce qui est écrit dans les médias non-islamistes reste relativement modéré.

L’orientation générale de la politique étrangère turque actuelle est de créer des passerelles avec les puissances régionales – et cela reste le cas. Et même si la Turquie semble vouloir quelque chose de la part de l’État juif, elle ne souhaite pas pour autant torpiller toute chance d’améliorer les relations entre les deux pays.

« La Turquie a davantage à gagner et elle tirera un plus grand nombre de bénéfices si elle enterre la hache de guerre et qu’elle normalise ses relations avec les pays de la région, notamment avec Israël », selon Nasi.

S’adressant au radiodiffuseur public Kan, le ministre de la Justice Gideon Saar a refusé de commenter directement les remarques du ministre turc de l’Intérieur prononcées la veille et dans lesquelles il affirmait que les Israéliens étaient des espions.

« Il est clair pour tout le monde que les Israéliens ont été arrêtés sans raison », a déclaré Saar à la station de radio de Kan.

« Nous travaillons sous la direction du ministère des Affaires étrangères pour les faire libérer le plus rapidement possible », a-t-il poursuivi, notant que le président Isaac Herzog était également impliqué et que les activités se déroulaient « discrètement ».

« Du point de vue du tourisme turc, cela ne vaut pas la peine que les touristes craignent de se rendre en Turquie », a-t-il conclu.

Le Premier ministre Naftali Bennett s’est lui entretenu mercredi avec des proches du couple.

« Le Premier ministre a voulu encourager à nouveau les membres de la famille, qui font face à une situation très complexe en ce moment, et leur dire qu’il se tient à leurs côtés », lit-on dans un communiqué du cabinet du Premier ministre.

Le bureau a déclaré que Bennett avait remercié la famille pour sa « responsabilité et son comportement sobre » et les avait informés des efforts déployés pour résoudre la situation.

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