La mort du chef du nucléaire a porté un coup majeur à l’Iran, mais à quel prix ?
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Analyse

La mort du chef du nucléaire a porté un coup majeur à l’Iran, mais à quel prix ?

L'attaque pourrait entraver le projet de Biden de revenir dans l'accord nucléaire et provoquer les représailles de Téhéran, qui pleure le chef de son programme nucléaire

Judah Ari Gross

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Sur cette photo publiée par le ministère de la Défense iranien et prise le samedi 28 novembre 2020, les gardiens du sanctuaire de l'Imam Reza portent le cercueil drapé du drapeau de Mohsen Fakhrizadeh, un scientifique iranien lié au programme nucléaire militaire du pays, qui a été tué vendredi, lors d'une cérémonie funéraire dans la ville de Mashhad, au nord-est de l'Iran. (Ministère de la Défense iranien via AP)
Sur cette photo publiée par le ministère de la Défense iranien et prise le samedi 28 novembre 2020, les gardiens du sanctuaire de l'Imam Reza portent le cercueil drapé du drapeau de Mohsen Fakhrizadeh, un scientifique iranien lié au programme nucléaire militaire du pays, qui a été tué vendredi, lors d'une cérémonie funéraire dans la ville de Mashhad, au nord-est de l'Iran. (Ministère de la Défense iranien via AP)

Le meurtre de l’architecte du nucléaire militaire iranien survenu vendredi dans les environs de Téhéran a porté un coup majeur à la République islamique, tant en termes pratiques que symboliques, pour lequel elle cherchera presque sans doute à se venger – mais peut-être pas immédiatement. Ce ne sera probablement pas non plus le dernier coup de ce genre porté à l’Iran.

L’élimination de Mohsen Fakhrizadeh – général de brigade du Corps des Gardiens de la Révolution islamique [IRGC – Islamic Revolutionary Guard Corps], ainsi que scientifique militaire et universitaire de haut niveau – met fin à une année de pertes importantes pour Téhéran : l’assassinat de Qassem Soleimani, commandant de la Force Al-Qods de l’IRGC, lors d’un raid aérien américain en Irak en janvier ; une cyber-attaque qui a paralysé un grand port iranien ; la destruction d’une installation nucléaire à Natanz, ainsi que de plusieurs sites plus petits, par une série d’explosions tout au long de l’été ; et, quelque peu indirectement, l’élimination d’Abu Muhammad al-Masri, un des principaux dirigeants d’Al-Qaida abattu à Téhéran en août, ce qui a mis en lumière les relations étroites de l’Iran avec le groupe terroriste. La République islamique a également été particulièrement touchée par la pandémie de coronavirus en 2020 et reste soumise aux écrasantes sanctions financières américaines qui pénalisent son économie.

Téhéran a attribué directement tous ces problèmes – à l’exception de la pandémie – à Israël ou aux États-Unis. Jérusalem a été officiellement muette sur la question, comme à son habitude.

Le raid de jour qui a visé Fakhrizadeh, qui avait été désigné par le Premier ministre Benjamin Netanyahu en 2018 comme la force principale derrière le programme nucléaire militaire de Téhéran, a été soigneusement coordonné, nécessitant des renseignements extrêmement solides afin de le suivre, couplés à des capacités opérationnelles avancées pour mener l’assaut lui-même – bien que les détails spécifiques de l’attaque restent flous toujours deux jours plus tard.

Cette photo de l’agence de presse semi-officielle Fars montre les lieux de l’assassinat de Mohsen Fakhrizadeh à Asbard, une petite ville à l’est de la capitale Téhéran, le 27 novembre 2020. (Crédit : Agence de presse Fars via AP)

L’attaque s’est produite alors que Fakhrizadeh, sa femme et leur service de sécurité empruntaient une autoroute en direction d’Absard, une ville de villégiature à l’est de Téhéran, à environ 14h30, heure iranienne.

Selon certains médias iraniens, des individus ont tiré sur son véhicule, poussant le scientifique militaire à s’arrêter et à sortir, croyant à un dysfonctionnement mécanique. Les hommes armés l’ont alors abattu, ainsi que les gardes du corps de Fakhrizadeh, puis ont fui la scène après avoir incendié leur propre voiture.

Un média iranien, l’agence de presse semi-officielle Fars, a rapporté que toute l’attaque avait été menée par une mitrailleuse télécommandée. Selon Fars, Fakhrizadeh est sorti de sa voiture après que celle-ci a été la cible de tir. Lorsqu’il est sorti, la mitrailleuse télécommandée a ouvert le feu sur lui et ses gardes du corps, puis la voiture portant l’arme a explosé, vraisemblablement pour empêcher que les autorités iraniennes ne rassemblent des preuves.

Cette photo de l’agence de presse semi-officielle Fars montre les lieux de l’assassinat de Mohsen Fakhrizadeh à Asbard, une petite ville de l’est de la capitale de Téhéran, le 27 novembre 2020. (Crédit : Agence de presse Fars via AP)

Cependant, selon tous les témoignages, Fakhrizadeh a été transporté par avion dans un état critique vers un hôpital voisin, où son décès a été constaté. L’état de femme est incertain.

Ce type d’assassinat très médiatisé est très embarrassant pour l’Iran, car il démontre, tant au niveau international qu’au niveau national, qu’il ne peut pas assurer une sécurité adéquate à un haut responsable tel que le chef de son programme d’armes nucléaires.

L’Iran a rapidement accusé Israël d’être responsable de l’agression. Israël n’a pas confirmé publiquement son rôle dans l’opération, bien qu’au moins un haut responsable israélien ait indiqué au New York Times que Jérusalem était derrière le coup, disant que le monde devrait « remercier Israël » pour avoir tué Fakhrizadeh, qu’il a décrit comme une menace.

Publiquement, les responsables israéliens ont semblé joyeusement ambigus, le ministre des Implantations Tzachi Hanegbi ayant déclaré samedi à la Douzième chaîne qu’il n’avait « aucune idée » de qui avait tué Fakhrizadeh. Le ministre de l’Énergie, Yuval Steinitz, a indiqué dimanche à la chaîne Kan que « celui qui l’a fait » a contribué à la sécurité « non seulement d’Israël, mais de toute la région et du monde ».

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a semblé faire un clin d’œil à l’implication d’Israël dans cette affaire dans une vidéo qu’il a publiée vendredi, dans laquelle il a énuméré les réalisations de son gouvernement au cours de la semaine précédente et a ajouté qu’il ne s’agissait que d’une liste partielle, car il y avait d’autres choses qu’il « ne pouvait pas dire ». M. Netanyahu savait que cette déclaration pouvait également être considérée comme une référence à un voyage qu’il aurait effectué en Arabie saoudite il y a quelques jours, ce qui n’a pas été officiellement confirmé.

L’Oppenheimer iranien

Fakhrizadeh a été accusé de diriger le programme d’armes nucléaires de l’Iran depuis des décennies, d’abord en tant que responsable du programme AMAD de Téhéran, qui a été dissous en 2003, mais qui a ensuite été remplacé par l’Organisation de l’innovation et de la recherche en matière de défense, connue sous l’abréviation SPND.

L’Iran nie avoir des intentions de développer des armes atomiques, soutenant que son programme nucléaire est destiné à des fins civiles, mais un ensemble de documents iraniens volés à Téhéran par le Mossad, qui ont été révélés par Netanyahu lors d’une conférence de presse en 2018, montraient que l’Iran avait l’intention de fixer une tête nucléaire à un missile balistique, indiquant entre autres un programme d’armement.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu devant une photo de Mohsen Fakhrizadeh, qu’il a désigné comme le chef du programme d’armement nucléaire iranien, le 30 avril 2018. (Capture d’écran YouTube)

C’est au cours de cette conférence de presse que Netanyahu a identifié nommément Fakhrizadeh comme l’architecte du programme d’armement nucléaire iranien.

« Si jamais l’Iran décidait de passer à l’armement (enrichissement), Fakhrizadeh serait connu comme le père de la bombe iranienne », avait déclaré un diplomate occidental à l’agence de presse Reuters quatre ans auparavant.

L’assassinat de Fakhrizadeh – souvent appelé le J. Robert Oppenheimer iranien, en référence au scientifique qui a piloté le développement des premières bombes atomiques par l’Amérique – aura également un impact direct sur la capacité de Téhéran à développer des armes nucléaires.

« Il ne fait aucun doute qu’il a été la source principale de l’autorité, de la connaissance et de l’organisation de ce programme », a commenté Amos Yadlin, ancien chef du renseignement militaire et actuel chef de l’influent groupe de réflexion de l’Institut des études de sécurité nationale, aux journalistes dimanche lors d’un point presse organisé par le groupe Media Central.

Mohsen Fakhrizadeh. (Autorisation)

« Ce sont des gens que vous pouvez [nominalement] remplacer, mais il n’y a vraiment pas de remplaçant pour leurs capacités, leurs connaissances, leur leadership et la façon dont ils ont su mener un effort stratégique », a-t-il indiqué.

Bien que la mort de Fakhrizadeh n’affectera probablement pas la capacité de l’Iran à produire des matières fissiles – il n’avait pas de rôle réel dans ce domaine – Téhéran aura probablement plus de mal à en faire une bombe nucléaire utilisable. Selon l’Agence internationale de l’énergie atomique, le scientifique serait à l’origine des efforts visant à miniaturiser une arme atomique et à la rendre suffisamment robuste pour être utilisée dans un missile balistique intercontinental – deux étapes clés nécessaires pour créer une arme atomique fonctionnelle.

« Les dommages causés au programme d’armement secret sont énormes, mais ne peuvent être mesurés, car personne ne connaît exactement la portée et la profondeur de ce que les Iraniens font secrètement », a indiqué M. Yadlin.

Fakhrizadeh aurait été dans la ligne de mire d’Israël par le passé, au moins depuis 2009. Selon Ronen Bergman, un journaliste bien informé sur le renseignement et la sécurité israéliens, des plans ont été soumis pour tuer le scientifique militaire iranien à un moment donné pendant le mandat d’Ehud Olmert comme Premier ministre de 2006 à 2009, mais le projet a été sabordé à la dernière minute.

« Apparemment, certains sont venus voir Olmert… et ont dit : ‘Ecoutez, il y a un risque que l’opération échoue ; il y a un risque que les forces sur le terrain soient découvertes », avait révélé Bergman à la télévision israélienne en 2018, après que Netanyahu a identifié Fakhrizadeh par son nom.

Depuis lors, ce dernier est resté sur le radar d’Israël, étant étroitement surveillé et suivi par les services de renseignement israéliens.

Alors pourquoi maintenant ?

La récente augmentation des actions israéliennes présumées contre l’Iran et son programme nucléaire peut être largement attribuée à la fenêtre d’opportunité d’une administration américaine sortante qui soutient une action militaire offensive contre Téhéran. En effet, le président américain Donald Trump, qui a abandonné l’accord nucléaire avec l’Iran en 2018 au profit d’une campagne de sanctions dite de « pression maximale », a tweeté sur le raid à plusieurs reprises ce week-end, allant même jusqu’à retweeter la description qu’en a faite un correspondant militaire israélien.

Le président américain désigné Joe Biden, quant à lui, prévoit de réintégrer l’accord nucléaire iranien de 2015 – officiellement connu sous le nom de Plan d’action global conjoint – et de faire progresser les négociations avec Téhéran. Les partisans de cette stratégie considèrent que ces prétendues actions israéliennes ne contribuent pas à la réalisation de cet objectif, rendant les pourparlers moins susceptibles de réussir, car l’Iran pourrait durcir ses positions et être moins réceptif à la diplomatie occidentale.

« Si le but premier de l’assassinat de M. Fakhrizadeh était de rendre plus difficile le redémarrage de l’accord nucléaire iranien, alors cet assassinat ne rend pas l’Amérique, Israël ou le monde plus sûr », a écrit vendredi le sénateur américain Chris Murphy, une des principales voix de la politique étrangère du Parti démocrate, dans un tweet.

Le vice-président américain Joseph Biden (à gauche) et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu (à droite) discutent avant un dîner à la résidence du Premier ministre à Jérusalem, le mardi 9 mars 2010. (AP Photo/Baz Ratner, Pool)

L’organisation de gauche J Street, un défenseur du JCPOA, a décrit le raid comme une « tentative de saboter la diplomatie ».

Cependant, ceux qui sont plus intransigeants sur l’Iran et généralement plus prudents quant à un retour rapide au JCPOA considèrent ces types d’opérations comme un levier – ce qui signifie que l’administration entrante pourrait utiliser la menace de nouvelles actions israéliennes pour négocier un accord plus solide.

C’est l’argument présenté par Mark Dubowitz, directeur du groupe de réflexion et du cabinet de lobbying de la Fondation pour la défense des démocraties, qui adopte généralement une approche dure sur l’Iran.

« Encore près de deux mois avant que Joe Biden ne prenne ses fonctions. Les États-Unis et Israël ont tout le temps d’infliger de graves dommages au régime iranien et de faire pression sur l’administration Biden », a déclaré M. Dubowitz samedi.

Le prix est celui du terrorisme

En plus d’accuser Israël d’être responsable du meurtre de Fakhrizadeh, plusieurs responsables iraniens ont menacé l’État juif de représailles. Un journal conservateur iranien, Kayhan, a appelé à une attaque contre la ville portuaire de Haïfa, dans le nord d’Israël, qui a été régulièrement menacée par le groupe terroriste Hezbollah soutenu par l’Iran au Liban.

Le général de brigade Hossein Dehghan, candidat à l’élection présidentielle de 2021 en Iran et proche conseiller militaire du Guide suprême, l’Ayatollah Ali Khamenei, a juré de venger ce meurtre.

« Nous allons frapper durement comme le tonnerre ceux qui ont tué le martyr Mohsen Fakhrizadeh et leur faire regretter leur acte », a-t-il déclaré, selon les médias iraniens.

Mais si Israël s’attend à un certain type de représailles suite à cette opération, il est peu probable qu’elles viennent directement de Téhéran, qui espère engager des négociations avec l’administration entrante de Biden. Une telle attaque contre un proche allié des États-Unis comme Israël rendrait les pourparlers beaucoup plus difficiles pour la République islamique, un point de levier dont Jérusalem semble avoir pleinement conscience et qu’elle semble prête à exploiter.

Cependant, Téhéran n’a pas besoin de s’impliquer directement en attaquant ouvertement l’État juif. Au cours des 40 dernières années, la République islamique a mis en place des réseaux de mandataires dans le monde entier pour faire son travail tout en lui donnant la possibilité de nier, de manière plausible ou non, les faits.

Ce fut le cas à la suite des précédents assassinats israéliens présumés de scientifiques nucléaires iraniens – au moins quatre d’entre eux – entre 2010 et 2012.

Indian officials examine a car belonging to the Israeli embassy, after Monday's attack wounded one person. (photo credit: AP Photo/Mustafa Quraishi)
Des fonctionnaires indiens examinent une voiture appartenant à l’ambassade israélienne, après un attentat, le 13 février 2012. (AP Photo/Mustafa Quraishi)

Tout au long de l’année 2012, une série d’attentats a ciblé des fonctionnaires et des civils israéliens dans le monde entier dans des attaques liées à Téhéran, apparemment en réponse aux activités clandestines de l’agence d’espionnage du Mossad en Iran. Le 13 février de cette année-là, des attentats à la bombe ont eu lieu à New Delhi, en Inde, et à Tbilissi, en Géorgie – tous visant apparemment des fonctionnaires ou des sites israéliens. L’attentat de New Delhi était dirigé contre l’attaché à la Défense d’Israël en Inde, blessant sa femme, leur chauffeur et deux passants, tandis que l’attaque en Géorgie a été déjouée après qu’un chauffeur de l’ambassade israélienne a découvert la bombe sous sa voiture avant qu’elle ne puisse exploser. Un jour plus tard, plusieurs bombes ont explosé à Bangkok, en Thaïlande, blessant cinq personnes, considérées comme des tentatives ratées d’attaquer des cibles israéliennes.

Plus tard cette année-là, un agent du Hezbollah a été arrêté à Chypre, où il a admis avoir surveillé des touristes israéliens, apparemment en préparation d’attaques contre eux.

Le 18 juillet 2012, un kamikaze a attaqué un bus de touristes israéliens dans la ville bulgare de Burgas, tuant cinq d’entre eux et leur chauffeur et en blessant des dizaines d’autres. Le Hezbollah est largement considéré comme l’auteur de l’attentat, probablement sur ordre de Téhéran.

Une équipe de secours d’urgence israélienne examine les restes d’un bus victime d’un attentat à la bombe en Bulgarie en juillet 2012, prétendument perpétré par le Hezbollah. (Dano Monkotovic/Flash90/JTA)

L’attentat de l’Association mutuelle israélite argentine en 1994, qui a tué 85 personnes et en a blessé des centaines d’autres, est également lié au programme nucléaire iranien. Selon les procureurs argentins Alberto Nisman et Marcelo Martínez Burgos, l’attentat à la bombe a été ordonné par l’Iran en réponse à la décision du président argentin de l’époque, Carlos Menem, d’annuler un accord visant à fournir à Téhéran du matériel et du savoir-faire nucléaires.

Face à la menace actuelle de représailles, les ambassades israéliennes et les sites juifs du monde entier sont en état d’alerte. Dans le même temps, l’armée israélienne n’a pas changé son niveau officiel d’alerte ni modifié de manière significative ses déploiements, ce qui indique apparemment qu’elle ne prévoit pas de représailles iraniennes sous la forme d’une frappe militaire immédiate sur ou vers le territoire israélien.

Raphael Ahren a contribué à cet article.

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