La plus ancienne maison de Barcelone est devenue un centre culturel juif
Rechercher

La plus ancienne maison de Barcelone est devenue un centre culturel juif

Avec des centaines de visiteurs par mois, la Casa Adret agit comme un aimant pour l'identité juive contemporaine dans une ville en quête difficile de son patrimoine juif

Mozaika attire des centaines de visiteurs à ses événements hebdomadaires sur la culture juive (Crédit : Toldot/Instagram/via JTA)
Mozaika attire des centaines de visiteurs à ses événements hebdomadaires sur la culture juive (Crédit : Toldot/Instagram/via JTA)

BARCELONE, Espagne (JTA) — Dissimulée aux regards dans une rue étroite du quartier El Call de la ville, un ancien ghetto juif qui accueille dorénavant des boutiques et des restaurants chics, se trouve la plus ancienne maison résidentielle à Barcelone – un bâtiment en pierre blanche somme toute assez quelconque mais rempli d’histoire.

Cette maison, à l’origine, était la propriété d’Astruch Adret, homme d’affaires juif qui avait été contraint à vendre son bien et à se convertir au catholicisme en 1391, lorsque les Juifs ont été sauvagement assassinés après avoir été accusés d’être à l’origine de l’épidémie de peste noire.

Au fil des années, l’endroit est devenu un dépôt mortuaire, une « Maison de la musique » et a même accueilli une maison close au cours du 20e siècle.

Aujourd’hui, elle porte le nom de Casa Adret et héberge un centre culturel juif de quatre étages qui attire des centaines de visiteurs par mois. Elle sert également de quartier-général à Mozaika, un magazine distingué qui tente de faire revivre la culture juive à Barcelone.

La Casa Adret est devenue point d’attraction et catalyseur pour l’identité juive dans une ville qui affronte des obstacles dans ses tentatives de redécouvrir son patrimoine juif.

Les journaux font régulièrement état de l’apparition de croix gammées sur les murs de la ville et une librairie néonazie était encore active il y a peu.

Suite aux attaques jihadistes dans la région de Catalogne en 2017, le grand rabbin de la communauté avait encouragé les Juifs locaux à investir dans l’immobilier en Israël, disant que la vie communautaire en Catalogne était « vouée à l’échec ».

Les fondateurs de Mozaika, tous bientôt quadragénaires, doivent relever un autre défi : Si une grande partie de la vie communautaire organisée à Barcelone se concentre sur les orthodoxes, eux veulent toucher des groupements plus divers. Et les non-Juifs, aussi.

« Quand nous avons lancé ce projet dans son ensemble, nous avons voulu nous éloigner du point de vue centré sur lui-même de la presse communautaire et nous adresser à un public plus large, non-Juif. Personne n’avait fait ça jusqu’à présent », explique Victor Sorensen, spécialiste des sciences politiques et l’un des cinq membres fondateurs de Mozaika.

Le patio du centre juif de la Casa Adret à Barcelone, le 8 septembre 2018. (Crédit : Wikimedia commons/CC-SA-4.0/Francesc.bonnin)

Sorensen, né en 1982 au Venezuela d’un père norvégien et d’une mère mexicaine, s’est installé à Barcelone quand il était âgé de quatre ans. Il a fréquenté une école juive minuscule qui comptait environ 10 élèves par classe avant d’entrer dans un lycée public.

A son arrivée dans cet établissement d’enseignement non-Juif, il a vécu un véritable choc des cultures.

« La majorité de mes camarades n’avaient jamais rencontré un Juif de leur vie et ne savaient pas ce que signifiait être Juif au-delà des stéréotypes catholiques très anciens », dit Sorensen.

Suite à un voyage en Israël au début des années 2000, Sorensen est devenu membre actif à Atid, une petite communauté fondée dans les années 1970 par des Juifs argentins.

A l’université de Barcelone, il a fait des études de sciences politiques et de philologie sémite et arabe. Il s’est aussi impliqué dans la direction de la communauté d’Atid.

Au même moment, il s’est mis en quête d’une voix plus indépendante, non-affiliée. Et en 2009, Sorensen et cinq de ses coreligionnaires ont commencé à organiser des salons avant d’avoir l’idée de créer une publication à compte d’auteur qui s’adresserait à un public jeune, non-Juif.

« On voulait parler de sujets sensibles comme le rôle des Juifs dans le mouvement nationaliste catalan ou le statut des Juifs sous le régime de Franco », note-t-il.

Ce regard tourné résolument vers l’extérieur n’est pas forcément bien passé auprès de la plus grande partie de la communauté institutionnalisée.

Selon un autre membre fondateur, Manuel Valentin, historien spécialisé dans les persécutions des Juifs à Barcelone pendant et après la guerre civile espagnole, les Juifs d’Espagne se sont toujours montrés discrets au fil des siècles – et particulièrement à la fin du 20e siècle, en raison des cicatrices laissées par le régime autoritaire de Franco.

« Toutes les synagogues et tous les centres Juifs ont été fermés entre 1939 et 1949 », dit Valentin, passionné de généalogie et qui a lui-même reconstitué le passé juif de sa famille, alors qu’il se tient dans la cuisine sophistiquée installée dans ce bâtiment vieux de 700 ans.

« Et après ça, le pays a été pris en main par un régime hyper-catholique qui, même s’il pratiquait en apparence une ouverture dans ses relations avec les Juifs et Israël – Franco voulait se rapprocher des Etats-Unis après la Seconde Guerre mondiale -, il a tiré son inspiration du fascisme italien. Les Juifs ont donc manqué d’une voix dans la vie publique. »

Mozaika publie toutes sortes d’essais, de critiques et d’articles dont l’objectif est de faire connaître la culture juive de Barcelone. (Crédit : Alan Grabinsky)

Défi direct à ce silence, l’une des premières actions collectives a été de coller des affiches massives qui montraient les visages des victimes juives de la guerre civile dans toutes les rues de Barcelone.

La première édition du magazine était d’une qualité médiocre et son tirage avait été très modeste (pas plus d’une centaine de copies) mais, les années passant – et avec l’aide de donateurs privés et certains financements alloués par la ville de Barcelone – Mozaika est devenu une aventure éditoriale unique.

L’une de ses éditions est ainsi un tome de 500 pages intitulé « Erets Catalunya », qui raconte l’histoire juive de Barcelone depuis le 3e siècle et jusqu’au 21e siècle.

Chaque publication contient des essais personnels et historiques, des poèmes, des photographies artistiques et des articles.

Le projet porte également d’autres engagements culturels, tous organisés sous la marque Mozaika.

L’équipe est ainsi à l’origine du Sefer, le seul salon du livre juif de Barcelone, et elle est à la tête d’une initiative appelée Salaam Shalom, dont l’objectif est l’établissement d’un dialogue interconfessionnel avec la communauté musulmane de la ville – une entreprise controversée après l’attaque de Las Ramblas commise en 2017.

Mais le projet qui remporte le plus de succès est le Toldot, qui invite les participants dans des cuisines privées pour déguster des mets issus de la diaspora juive et qui attire majoritairement un public non-Juif et international.

L’une des fondatrices du groupe, Monica Buzali, Juive mexicaine d’origine syrienne, a également eu un choc lorsqu’elle s’est installée à Barcelone pour y faire des études d’histoire.

« Au Mexique, je n’avais aucun problème à dire en public que j’étais Juive », s’exclame-t-elle. « Mais à Barcelone, j’ai découvert que les gens le gardaient pour eux. »

Selon Buzali (qui est l’épouse de Valentin), le Juif est une « créature mythique » pour les non-Juifs. Mais la gastronomie, ajoute-t-elle, peut être un moyen d’effectuer un rapprochement en créant un cadre sûr et intime pour évoquer le patrimoine communautaire.

L’un des programmes les plus populaires de Mozaika est le Toldot, qui fait découvrir à un public majoritairement non-Juif et la gastronomie des Juifs de la diaspora. (Crédit : Toldot/Instagram/via JTA)

Au début de l’aventure, la majorité des initiatives – mises en place sans adresse fixe – avaient lieu dans différentes parties de la ville. Mais en 2017, Sorensen a rencontré un économiste connu qui était membre du conseil du gouvernement de la Catalogne (et qui n’a pas désiré être identifié).

Cet économiste vivait en compagnie de sa famille dans la Casa Adret et était sur le point de déménager. Il a offert à Mozaika de reprendre cet espace en échange d’un loyer largement au-dessous du prix du marché.

Et c’est ainsi qu’au mois de janvier 2018, la Casa Adret a ouvert ses portes au public. Depuis, elle accueille deux à trois événements par semaine, et notamment des débats controversés. Parmi ces derniers, une discussion organisée par des représentants de l’organisation Siso (« Sauvez Israël, stop à l’occupation ») ou d’autres par des Juifs sympathisants du mouvement d’indépendance de la Catalogne.

Aujourd’hui, Mozaika se distingue dans les médias juifs hispanophones pour son penchant pour la littérature et sa conception chic. Et les membres de l’équipe sont également impliqués dans des initiatives juives à l’échelle européenne : Buzali prend part à un programme de gastronomie aux Pays-Bas appelé « Oy Vey » et Sorensen et Valentin sont employés à plein temps au conseil d’administration de l’Association européenne pour la promotion du patrimoine et de la culture juives.

En définitive, leur objectif est de faire sortir l’identité juive de l’ombre.

« Ce que nous avons à Barcelone relève du problème identitaire », estime Valentin.

« Si on conserve une identité privée, dissimulée, on fait comme si elle n’existait pas. Nous n’avons pas honte d’être Juifs. Et nous sommes appelés à rester là où nous sommes », ajoute-t-il.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...