Rechercher
Analyse

La politique d’inaction de Trump aiguise l’appétit d’agression de l’Iran

Malgré les menaces de réponse énergique, l'administration américaine poursuit la même politique de retenue que ses prédécesseurs dans le Golfe, et Téhéran y perçoit une faiblesse

Avi Issacharoff

Avi Issacharoff est notre spécialiste du Moyen Orient. Il remplit le même rôle pour Walla, premier portail d'infos en Israël. Il est régulièrement invité à la radio et à la télévision. Jusqu'en 2012, Avi était journaliste et commentateur des affaires arabes pour Haaretz. Il enseigne l'histoire palestinienne moderne à l'université de Tel Aviv et est le coauteur de la série Fauda. Né à Jérusalem , Avi est diplômé de l'université Ben Gourion et de l'université de Tel Aviv en étude du Moyen Orient. Parlant couramment l'arabe, il était le correspondant de la radio publique et a couvert le conflit israélo-palestinien, la guerre en Irak et l'actualité des pays arabes entre 2003 et 2006. Il a réalisé et monté des courts-métrages documentaires sur le Moyen Orient. En 2002, il remporte le prix du "meilleur journaliste" de la radio israélienne pour sa couverture de la deuxième Intifada. En 2004, il coécrit avec Amos Harel "La septième guerre. Comment nous avons gagné et perdu la guerre avec les Palestiniens". En 2005, le livre remporte un prix de l'Institut d'études stratégiques pour la meilleure recherche sur les questions de sécurité en Israël. En 2008, Issacharoff et Harel ont publié leur deuxième livre, "34 Jours - L'histoire de la Deuxième Guerre du Liban", qui a remporté le même prix

Des manifestants iraniens exhibent un portrait de l'ayatollah Ali Khamenei, le Guide suprême iranien, et une effigie du président américain Donald Trump, lors d'un rassemblement dans la capitale Téhéran, le 10 mai 2019. (Stringer/AFP)
Des manifestants iraniens exhibent un portrait de l'ayatollah Ali Khamenei, le Guide suprême iranien, et une effigie du président américain Donald Trump, lors d'un rassemblement dans la capitale Téhéran, le 10 mai 2019. (Stringer/AFP)

Le peu de cas que fait l’administration Trump de l’attaque iranienne sans précédent du 15 septembre contre les raffineries et les champs de pétrole de l’Arabie saoudite rappelle les mesures – ou l’absence de mesures – prises par l’ancien président américain Barack Obama en réponse à l’attaque chimique du président syrien Bashar el-Assad à Ghouta al-Sharqiya en 2013, au sud-ouest du pays, qui a fait des centaines de victimes.

A l’époque, il était clair qu’une réponse américaine était imminente parce qu’Obama lui-même avait averti qu’une attaque utilisant des armes non conventionnelles, en particulier contre des civils, constituerait le franchissement d’une « ligne rouge », que les Etats-Unis n’accepteraient pas. Mais voilà que les Américains se sont abstenus de réagir, choisissant plutôt de conclure un accord qui réduisait considérablement les stocks de produits chimiques de la Syrie.

Il est difficile de critiquer cette politique, car elle a abouti à des résultats concrets. Néanmoins, l’absence de réponse américaine a eu un prix pour la Syrie et l’ensemble du Moyen Orient : Le régime d’Assad a compris qu’il pouvait continuer à massacrer le peuple syrien sans interruption tant qu’il n’utiliserait pas d’armes chimiques. Au bout d’un certain temps, il est devenu évident que des attaques chimiques étaient toujours en cours, mais même à ce moment-là, le gouvernement américain s’est abstenu de réagir.

Six ans plus tard, l’Iran a mené une attaque généralisée contre l’industrie pétrolière saoudienne. Une combinaison de missiles de croisière et de drones de combat a ciblé les installations de traitement du pétrole appartenant à l’État à Abqaiq et Khurais dans l’est de l’Arabie saoudite, causant de graves dégâts et une hausse rapide du prix du pétrole.

Le président américain Barack Obama rencontre le président élu Donald Trump pour mettre en place la transition, au Bureau ovale à la Maison Blanche, le 10 novembre 2016. (Crédit : AFP/Jim Watson)

Washington n’a pas tardé à annoncer que les États-Unis se préparaient à riposter au nom de leurs alliés saoudiens, et le président Donald Trump a clairement indiqué qu’il savait exactement qui était responsable de cette attaque. Les empreintes digitales de l’Iran sont partout sur cet incident, semble-t-il, mais les États-Unis n’ont pas encore réagi.

Lors d’un voyage organisé par le ministère saoudien de l’Information, des ouvriers ont réparé les dégâts dans le séparateur d’huile d’Aramco à l’usine de traitement après l’attaque du 14 septembre à Abqaiq, près de Dammam dans la province orientale du Royaume, le 20 septembre 2019. (AP Photo/Amr Nabil)

Ce n’est pas la première fois que les Etats-Unis s’abstiennent de répondre à l’agression iranienne contre leurs alliés du Moyen Orient, même lorsque de telles attaques impliquent des citoyens et des soldats américains.

Les années 1980 fournissent de nombreux exemples de cette politique : lorsque les premiers attentats suicides massifs ont frappé des cibles américaines au Moyen Orient – l’attentat d’avril 1983 contre l’ambassade des États-Unis à Beyrouth et, en octobre de la même année, l’attaque contre une base navale dans la capitale libanaise, qui a fait plus de 300 morts – les services de renseignement américains ont facilement identifié l’Iran comme la force motrice derrière eux.

Plus tard, lorsque des citoyens américains, et notamment, en 1985, William Buckley, alors chef du service de la CIA, ont été enlevés ou assassinés au Liban par des mandataires iraniens, les États-Unis ont choisi de se cacher la tête dans le sable et ont ignoré l’activité clairement hostile des Iraniens.

L’immeuble d’appartements de 10 étages, photographié le 16 mars 1984 à Beyrouth, au Liban, où le conseiller politique de l’ambassade des États-Unis William Buckley a été kidnappé et séquestré au dernier étage. (AP/Don Mell)

Ce manque de réaction n’a pas conduit l’Iran à s’abstenir de participer à de futures activités terroristes. Au contraire, l’industrie du terrorisme iranien est présente dans presque tous les coins du monde, et elle est particulièrement répandue au Moyen Orient.

Mais même aujourd’hui, il semble que l’administration dirigée par Trump – qui menace d’agir mais ne le fait pas souvent – soit de nouveau paralysée.

Ici aussi, les considérations contre une réponse militaire – le désir d’éviter la guerre et la crainte de représailles iraniennes sous la forme d’attaques terroristes – sont compréhensibles.

Cependant, tout comme dans le cas du Liban dans les années 1980 et le cas plus récent de la Syrie, la décision de ne rien faire a un coût. Et ses implications peuvent devenir évidentes dans un conflit potentiel avec Israël.

Ces implications sont à l’origine de la préoccupation d’Israël face à une escalade militaire vis-à-vis de l’Iran et de ses mandataires régionaux dans un avenir proche. Certains en Israël pensent que l’inaction américaine conduira Téhéran à développer un appétit encore plus grand pour l’agression et pourrait l’inciter à mener des hostilités similaires contre Israël, probablement en représailles aux frappes israéliennes présumées contre les milices chiites soutenues par l’Iran en Syrie et en Irak.

Mais cette évaluation, elle aussi, doit être nuancée : Les Iraniens ne sont peut-être pas si pressés de s’engager dans ce qui risque d’être une guerre très complexe avec Israël. L’Iran comprend que l’Arabie saoudite est radicalement différente d’Israël et que les capacités militaires de Tsahal l’emportent considérablement sur celles de l’armée saoudite. Même si l’on considère l’important arsenal de roquettes du Hezbollah au Liban, il est douteux que les Iraniens veuillent le « gaspiller » pour attaquer Israël sans cause réelle.

L’administration de Trump n’est sans doute pas indifférente à ses supporters israéliens, en particulier parmi les électeurs du Likud et de droite ; néanmoins, elle poursuit la même politique de retenue que ses prédécesseurs. Le problème, c’est que Téhéran, comme chacun le sait, peut percevoir une certaine faiblesse.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...