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La Treizième chaîne critiquée par les Saoudiens et les Israéliens pour son reportage

Gil Tamari est attaqué pour son "manque de respect envers l'Islam" ; la chaîne considère cette visite comme un "accomplissement majeur" et a précisé n'avoir voulu offenser personne

Gil Tamari, journaliste de la Treizième chaîne, à La Mecque, en Arabie Saoudite, avec la Grande Mosquée en arrière-plan, sur une séquence diffusée le 18 juillet 2022. (Crédit : Capture d'écran/La Treizième chaîne)
Gil Tamari, journaliste de la Treizième chaîne, à La Mecque, en Arabie Saoudite, avec la Grande Mosquée en arrière-plan, sur une séquence diffusée le 18 juillet 2022. (Crédit : Capture d'écran/La Treizième chaîne)

La Treizième chaîne fait face à de vives réactions négatives après avoir diffusé des images de son reporter visitant la ville sainte musulmane de La Mecque, défiant ainsi l’interdiction faite depuis longtemps par les autorités saoudiennes à tous les non-musulmans d’y entrer.

Lundi soir, la chaîne a diffusé un reportage de son rédacteur en chef de l’information mondiale, Gil Tamari, qui a réussi à entrer dans la ville et à passer devant certains de ses sites les plus remarquables, notamment la Grande Mosquée qui abrite la Kaaba, le sanctuaire – de forme cubique – le plus sacré de l’Islam.

Il reconnait lui-même que ce qu’il est en train de faire est interdit, soulignant que le lieu où il se trouve est « un endroit interdit aux non-musulmans » et ajoutant « je suis le premier journaliste israélien ici à faire une vidéo et en hébreu ».

Mais si la chaîne a qualifié la visite de Tamari « d’accomplissement journalistique important », d’autres personnes – y compris en Israël – ont été moins impressionnées, reprochant à Tamari et à la chaîne de ne pas respecter la tradition musulmane.

Tamari a présenté ses plus sincères excuses pour toute offense causée, affirmant dans un tweet qu’il n’avait pas l’intention d’offenser qui que ce soit, qualifiant sa visite de « grand journalisme. »

Répondant aux protestations sur les réseaux sociaux, Gil Tamary a expliqué que son objectif était « de montrer l’importance de La Mecque et la beauté de l’islam ». Cette vidéo « a permis à de nombreuses personnes de voir pour la première fois un endroit qui est si important pour nos frères et sœurs musulmans », justifie-t-il.

Mais ses explications n’ont pas calmé la colère dans les médias et les réseaux sociaux.

Depuis la diffusion du reportage, le hashtag arabe « Juif dans le Haram » – en référence à la Grande Mosquée – est devenu viral sur Twitter, de nombreux utilisateurs ont exprimé ainsi leur indignation et un utilisateur a appelé les autorités saoudiennes à « ne pas insulter la nation musulmane (…) en permettant à des juifs de profaner la ville du messager de Dieu ».

Le blogueur saoudien Mohammed Saud, qui s’est déjà rendu en Israël et a exprimé un fort soutien à la normalisation avec l’État juif, a décrié l’incident sur Twitter.

« Mes chers amis d’Israël, un de vos reporters est entré dans la ville sainte musulmane de La Mecque et a filmé sans aucune honte. C’est comme si j’entrais dans une synagogue et que je lisais la Torah. Honte à vous, la Treizième chaîne, vous devriez avoir honte de manquer de respect à l’Islam de cette façon », a déclaré Saud dans une vidéo en hébreu.

La critique de Tamari ne s’est pas limitée aux musulmans, de nombreux utilisateurs juifs israéliens ayant sympathisé avec Saud ont demandé que la Treizième chaîne soit sanctionnée pour cet outrage.

La vidéo de Gil Tamary a également été dénoncée comme une « honte » par des comptes Twitter encourageant une normalisation diplomatique entre Israël et l’Arabie saoudite, tout comme certains de ses confrères israéliens.

« Il y a des choses qui doivent être dites : ce que Gil Tamary a fait est une honte pour le journalisme », a écrit sur Twitter Yoav Limor, un autre journaliste israélien qui s’est récemment rendu dans le royaume.

« J’ai honte du comportement de Tamari, du plus profond de mon cœur. Il ne me représente pas, il ne nous représente pas. Le peuple israélien respecte toutes les religions et méprise toute personne qui agit de la sorte. J’espère qu’il sera puni à la hauteur de ses actes », a écrit un utilisateur identifié comme Rod Lior en réponse au post de Saud.

« Mohammed, vous avez raison à 100 %. C’est absolument écœurant. Si vous avez lu les réactions des Israéliens à ce sujet, vous verrez que la grande, grande majorité des Israéliens sont d’accord avec vous et veulent voir le journaliste et la chaîne de télévision sévèrement punis », a écrit un autre utilisateur s’identifiant comme un Israélien.

Ofra Lax, une journaliste israélienne juive pratiquante, a également critiqué Tamari, soulignant son manque de sensibilité à l’égard de la religion.

« Le respect de la religion commence aussi par la connaissance et le respect de sa propre religion, la religion de sa propre famille, de son peuple, de son premier cercle. Sans cela, vous ne pourrez jamais comprendre les personnes pratiquantes. Sans cela, vous spoliez les autres religions. Gil Tamari, vous m’avez profondément déçue », a-t-elle écrit.

Face à l’indignation suscitée, la Treizième chaîne a présenté ses excuses « si quelqu’un a été offensé » mais a conservé son reportage.

« La visite de notre rédacteur en chef de l’information mondiale, Gil Tamari à La Mecque est un accomplissement journalistique important, qui n’avait pas pour but d’offenser les musulmans », a déclaré la chaîne. « Nous présentons nos excuses si quelqu’un a été offensé. Afin de clarifier les choses : la curiosité journalistique est l’âme même de la profession de journaliste. Les principes du journalisme sont ancrés dans le fait d’atteindre n’importe quel endroit et de documenter les événements directement. »

« Ces principes nous ont également guidés dans cette mission journalistique et ont permis à de nombreux téléspectateurs d’avoir un premier aperçu, et presque de façon directe, de ce lieu important. Cela fait suite à l’excitation entourant le réchauffement des liens avec les Saoudiens. Nous pensons que le fait de connaître un lieu ne peut que contribuer à l’acceptation et au dialogue religieux d’un endroit qui cherche à étudier et à comprendre les croyances des autres. »

Mardi après-midi, Tamari a déclaré sur Twitter que sa visite à La Mecque « n’avait pas pour but d’offenser les musulmans, ni qui que ce soit d’autre… Le but de toute ce projet était de montrer l’importance de La Mecque et la beauté de la religion », et donc de « favoriser une plus grande tolérance et inclusion religieuses ».

Tamari a ajouté que « la curiosité est au cœur du journalisme, et ce type de rencontre journalistique directe est ce qui sépare le bon journalisme du grand journalisme. »

Interrogées par l’AFP, les autorités saoudiennes n’ont pas réagi à la polémique.

Plusieurs journalistes israéliens se sont rendus en Arabie saoudite la semaine dernière pour couvrir la visite du président américain Joe Biden, mais Tamari est apparemment le seul à être entré à La Mecque.

Ryad n’a jamais adhéré aux Accords d’Abraham négociés par Washington en 2020, qui ont permis à Israël de normaliser ses relations avec Bahreïn et les Emirats arabes unis, deux pays du Golfe voisins de l’Arabie saoudite.

Plusieurs journalistes israéliens détenant des passeports étrangers ont pu se rendre en Arabie saoudite pendant et avant la visite du président américain Joe Biden la semaine dernière dans la région.

Officiellement, l’Arabie saoudite a rejeté la reconnaissance de l’État juif en 1948 et a maintenu cette politique en partie à cause du conflit israélo-palestinien. Cette situation a toutefois commencé à changer ces dernières années, avec des tentatives, en coulisses, de promouvoir la coopération diplomatique et sécuritaire face à la menace iranienne.

Vendredi, l’Arabie saoudite a annoncé qu’elle ouvrait son espace aérien à « tous les transporteurs aériens », dans un geste qui avait été largement considéré comme faisant partie des efforts déployés par les États-Unis pour faire avancer les mesures de normalisation entre Jérusalem et Ryad. L’annonce a eu lieu alors que Biden était en visite en Israël, quelques heures avant de se rendre à Jeddah et de rencontrer les dirigeants saoudiens.

Toutefois, le ministre saoudien des Affaires étrangères, le prince Faisal ben Farhan, a déclaré samedi que la décision de Ryad d’ouvrir son espace aérien n’avait « rien à voir avec les liens diplomatiques avec Israël » et n’était « en aucun cas un signe précurseur de toute autre mesure » de normalisation.

L’AFP a contribué à cet article.

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