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La tristesse de nombreux Juifs allemands face au départ d’Angela Merkel

Les leaders évoquent une "partenaire fiable pour la communauté juive", une "alliée constante" avec un bilan où "le bon l'emporte très largement sur le mauvais"

La chancelière allemande Angela Merkel lors d'une conférence de presse après une réunion avec les partenaires sociaux à Meseberg, à l'est de l'Allemagne, le 3 septembre 2018. (Crédit : AFP PHOTO / Tobias SCHWARZ)
La chancelière allemande Angela Merkel lors d'une conférence de presse après une réunion avec les partenaires sociaux à Meseberg, à l'est de l'Allemagne, le 3 septembre 2018. (Crédit : AFP PHOTO / Tobias SCHWARZ)

JTA — Après la pénalisation de la circoncision non-médicale des petits garçons par un tribunal allemand en 2012, Angela Merkel avait fait quelque chose de très inhabituel pour une « chancelière de l’État de droit » – tel était le surnom qui lui avait été donné.

Merkel avait expliqué que ce jugement, prononcé à l’encontre d’un individu qui avait circoncis son enfant musulman, risquait de faire de l’Allemagne « la risée » du monde. Cette déclaration avait violé la règle implicite du pays qui interdit aux chanceliers de critiquer le pouvoir judiciaire.

« Je ne veux pas que l’Allemagne devienne le seul pays dans le monde où les Juifs ne peuvent pas pratiquer leurs rituels », avait-elle affirmé à l’époque. Le Parlement avait finalement décidé de maintenir le caractère légal de cette pratique religieuse.

Un exemple symbolique de l’attachement de Merkel à la communauté juive « par-delà la realpolitik », commente le rabbin Pinchas Goldschmidt, le président de la Conférence des rabbins européens, qui est né à Zurich. Son organisation avait rendu hommage à Merkel en 2013, lui remettant un prix récompensant « son intervention cruciale qui a permis d’inscrire la circoncision en Allemagne et au-delà ».

« Elle aura été une alliée constante, pas seulement dans les paroles mais aussi par le biais d’actions décisives », a confié Goldschmidt à la JTA.

Au mois de novembre, Merkel, âgée de 67 ans, se retirera du pouvoir après seize années passées au poste de chancelière, marquant la fin du mandat de l’une des dirigeantes européennes les plus influentes de mémoire récente. Son bilan – entaché pour certains par l’accueil, en Allemagne, de centaines de milliers de réfugiés du Moyen-Orient et par sa politique d’austérité fiscale imposée au reste de l’Union européenne – est mitigé dans son propre pays. Mais pour les communautés juives allemande et européenne plus largement, son départ soulignera la perte « d’une partenaire fiable pour la communauté juive », a expliqué à la JTA Josef Schuster, président du Conseil central des Juifs d’Allemagne.

« Je suis profondément triste de voir la chancelière Angela Merkel quitter la scène politique », s’est exclamée Charlotte Knobloch, survivante de la Shoah qui est aujourd’hui à la tête de la communauté juive de Munich.

Les importantes politiques de Merkel ont eu un impact très significatif sur les Juifs d’Allemagne – à la fois sur le terrain et au niveau politique et alors même que le parti populiste de droite de l’AfD et le Parti vert, plus progressiste, se sont nourris des faux pas qu’a pu faire la CDU. Elle reste néanmoins largement considérée comme une dirigeante qui se sera battue pour les causes juives.

« C’est un bilan mitigé, où le bon l’emporte toutefois largement sur le mauvais », a continué Goldschmidt.

La chancelière allemande Angela Merkel durant une séance plénière au Bundestag à Berlin, le 25 août 2021. (Crédit : Tobias Schwarz/AFP)

Le dilemme des réfugiés

Fille de pasteur, originaire d’Allemagne de l’Est, Merkel est la dirigeante en place depuis le plus longtemps au sein de l’Union européenne. Elle ne s’est pas représentée lors des élections générales de dimanche dernier, remportées par le Parti social-démocrate avec 25,7 % des voix.

À la tête de la plus importante économie du bloc de l’UE, Merkel a prôné la solidarité pan-européenne. Elle a approfondi les partenariats de l’Allemagne avec des pays comme la France et le Royaume-Uni – deux nations avec lesquelles l’Allemagne a connu des relations turbulentes par le passé. Mais ses mesures d’austérité financière auront aliéné de nombreux Européens, en particulier ceux des pays les plus pauvres. Cette austérité avait heurté particulièrement la Grèce en 2015 – cela avait été une condition préalable à un renflouement qui permettrait le rétablissement de l’économie du pays, mais qui avait contribué à une importante instabilité politique.

En Allemagne, elle a supervisé une politique serrée de dépenses publiques – ce qui aura aidé l’Allemagne à mieux traverser la crise de coronavirus que la majorité des autres pays, avec l’aide d’un plan de financement de secours de 1,2 trilliard de dollars. Ses politiques environnementales comprennent, pour leur part, un plan ambitieux de réduction des émissions de CO2 de
20 % à l’horizon 2040 dans le cadre de la lutte contre le réchauffement climatique.

Mais l’obstination de Merkel à accueillir près d’un million de réfugiés – elle a été accusée de l’avoir fait avec insuffisamment de contrôle ou de planification à long-terme – à l’apogée de la guerre civile syrienne est l’élément qui aura le plus divisé la société allemande.

Cette initiative avait entraîné un retour de bâton de la part de l’extrême-droite et avait aidé à alimenter la montée de l’AfD, la formation « Alternative pour l’Allemagne ». Le parti, créé par d’anciens nazis, souhaite un retour « à la culture allemande, qui est la culture prédominante, au lieu du multiculturalisme » et réclame des lois sur l’immigration plus dures ainsi que la fin des financements publics apportés aux mosquées et autres activités relatives à la foi musulmane.

« Tant que Merkel a été forte, il n’y a pas eu d’extrême-droite au Parlement allemand », a commenté Goldschmidt. « On peut discuter sans fin du bien-fondé ou non de la décision prise pour les réfugiés au niveau moral et au niveau économique mais, au niveau politique, force est de reconnaître que cela a été une erreur. »

Illustration : Des demandeurs d’asile musulmans attendent leur inscription après être arrivés dans un centre de réfugiés à Glessen, en Allemagne, le 2 décembre 2015. (Crédit : AFP/DPA/Boris Roessler)

Certains leaders de l’AfD ont prôné l’abandon de la rhétorique de repentance devenue la norme en Allemagne suite à la défaite du pays lors de la Seconde Guerre mondiale et au traumatisme laissé par la Shoah. La formation a également entraîné des controverses impliquant la présence d’antisémites et de néo-nazis dans ses rangs. Le Conseil central des Juifs, en Allemagne, a vivement recommandé aux citoyens de ne pas voter pour l’AfD, qualifiant le mouvement de « foyer de l’antisémitisme, du racisme et de la misanthropie » dans un communiqué émis le 10 septembre.

L’AfD, formation qui se dit pro-israélienne et dont le programme évoque les « racines judéo-chrétiennes et humanistes de notre culture », a rejeté les accusations d’antisémitisme lancées à son encontre, renvoyant par ailleurs des membres mis en cause pour leur comportement antisémite ou pour leurs sympathies nazies. Des Juifs figurent parmi ses partisans – un membre de la communauté a notamment été candidat au Parlement à Berlin sous ses couleurs, échouant à se faire élire.

Certains voient un lien entre cette dynamique et l’exposition des incidents antisémites qui a été constatée en Allemagne ces dernières années. Le gouvernement a enregistré 2 351 cas d’antisémitisme en 2020 – chiffre le plus élevé depuis 2001 et qui marque une hausse de 15 % par rapport à 2019. Les autorités attribuent 90 % de ces incidents à l’extrême-droite – une tendance incarnée par l’attaque de la synagogue de Halle, en 2019, par un homme armé néo-nazi. Mais les critiques de la méthode d’enregistrement des incidents par le gouvernement affirment qu’un grand nombre de ces agressions sont, en fait, commises par des personnes d’origine musulmane et que l’Allemagne évite ces statistiques pour échapper aux accusations d’islamophobie.

Selon les statistiques officielles, un nombre relativement peu important d’incidents antisémites ont été perpétrés par des personnes venues en Allemagne pendant la crise migratoire qui a commencé en 2011. Mais un demandeur d’asile, arrivé lors de cette vague, a été impliqué dans l’attentat terroriste le plus meurtrier survenu sur le territoire allemand : une attaque à la voiture-bélier qui a pris pour cible un marché de Noël en 2016 et qui a fait douze morts. Un réfugié syrien âgé de seize ans a par ailleurs été arrêté mi-septembre, soupçonné de préparer un attentat près de Dusseldorf.

La crainte de l’extrême-droite, ainsi que de l’attitude antisémite de certains musulmans allemands, s’est tellement renforcée que certains Juifs s’interrogent sur leur avenir en Allemagne. D’autres reprochent à Merkel ce nouveau climat d’inquiétude.

« Il y a encore huit ans, j’avais voté pour elle. Mais ça a été une grosse erreur », a expliqué Pavel Feinstein, un artiste âgé de 61 ans et père de trois enfants, qui habite Berlin. « Je réfléchis à l’alyah », a-t-il ajouté.

« J’ai le sentiment que le malaise grandit lentement mais sûrement et je ne vois pas de perspective d’amélioration de la situation en raison du développement démographique », a-t-il déclaré, faisant référence aux centaines de milliers de musulmans arrivés en Allemagne. « Et c’est Merkel qui en endosse la responsabilité. »

Feinstein est l’un des 100 000 Juifs au moins qui a émigré en Allemagne depuis l’ancienne Union soviétique. S’il a exprimé son soutien à l’AfD par le passé, il s’est refusé à dire quel bulletin il avait l’intention de glisser dans l’urne lors des dernières élections.

Sur l’antisémitisme et sur Israël

Merkel a aussi été l’une des porte-paroles de la lutte contre l’antisémitisme.

Au cours de son mandat, les gouvernements fédéraux et de l’État allemands ont tous désigné des envoyés chargés exclusivement de contrôler et de combattre la haine antijuive. Dans le sillage de l’attentat de Halle, près de Berlin, en 2016, où un homme armé avait prévu de commettre un massacre – ce membre de l’extrême-droite allemande n’était finalement pas parvenu à pénétrer dans la synagogue, bondée en cette journée de Yom Kippour, et avait alors tué deux personnes qui se trouvaient aux abords d’un restaurant vendant des kebabs – le gouvernement fédéral allemand avait donné une enveloppe de 26 millions de dollars supplémentaires aux Juifs allemands pour pouvoir assurer leur sécurité.

En 2019, son gouvernement a aussi alloué 66 millions de dollars pour effectuer des travaux de conservation dans l’ancien camp de la mort nazi d’Auchwitz-Birkenau, en Pologne. Au cours d’une visite réalisée cette année-là – la première qu’elle effectuait en tant que chancelière -, Merkel avait dit ressentir une « honte profonde » face à ce que ses compatriotes avaient fait subir aux Juifs avant et pendant la Shoah.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et la chancelière allemande Angela Merkel pendant une conférence de presse conjointe à l’hôtel King David de Jérusalem, le 4 octobre 2018. (Crédit : AFP Photo/Menahem Kahana)

« Se souvenir de ces crimes… est une responsabilité qui ne se termine jamais. Elle appartient inextricablement à notre pays », avait déclaré Merkel.

« Avoir conscience de cette responsabilité fait partie de notre identité nationale », avait-elle ajouté.

En 2015, Merkel était devenue la première chancelière en exercice à visiter Dachau, l’ancien camp de concentration situé aux abords de Munich où les nazis ont tué environ 40 000 victimes, des Juifs en grande majorité. Et cette année-là, en partenariat avec les communautés allemandes locales, son gouvernement avait lancé une série d’événements dans tout le pays pour fêter 1 700 années de présence juive dans le pays.

Concernant Israël, Merkel a prôné une solution à deux États dans le cadre de la résolution du conflit israélo-palestinien – ce qui a pu par moment entraîner des désaccords avec l’ex-Premier ministre Benjamin Netanyahu, opposé à un État palestinien. Mais les deux hauts responsables avaient « convenu d’être en désaccord » sur certaines questions et, pendant le mandat de Merkel, l’Allemagne avait livré à Israël de multiples navires contre-torpilleurs à la pointe de la technologie, finançant un tiers du prix à payer pour le projet qui s’élevait, au total, à 500 millions de dollars.

En 2019, la CDU a garanti l’adoption d’une résolution à la chambre basse du Parlement allemand qui avait défini le mouvement anti-israélien BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions) comme un mouvement antisémite – un point de vue partagé par de nombreux Juifs allemands.

Schuster se souvient de l’un des nombreux discours prononcés par Merkel devant le Parlement israélien au fil des années, notant que la chancelière avait affirmé à la Knesset que « la sécurité d’Israël ne sera jamais négociable aux yeux de l’Allemagne, parce que la responsabilité historique de l’Allemagne fait partie de la raison d’être de l’État » – ce qui avait signifié que cette sécurité faisait partie intégrante des politiques du gouvernement allemand.

Pendant les années Merkel, « on s’est presque habitués à une attitude ouvertement pro-juive et pro-israélienne au sein du gouvernement », a remarqué pour sa part Elio Adler, un dentiste de Berlin et militant des causes juives dans la politique allemande.

« Et, bien sûr, nous espérons tous que cela va continuer à l’avenir », a-t-il ajouté.

Toby Axelrod a contribué à cet article.

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