La victoire de l’antisioniste Mamdani à NY plonge les Juifs dans l’incertitude
Pour la première fois, la plus grande communauté de la diaspora au monde devra composer avec un dirigeant new-yorkais que beaucoup considèrent comme une menace
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NEW YORK — Montant sur l’estrade lors de sa soirée de victoire à Brooklyn mardi soir, le maire élu de New York, Zohran Mamdani, a salué son élection en des termes révolutionnaires, évoquant un « mandat pour un nouveau type de politique », sous les acclamations enthousiastes de ses partisans qui le vénèrent.
« Je vois poindre l’aube d’un jour meilleur pour l’humanité », a-t-il déclaré. « L’avenir est entre nos mains. »
La majorité des plus d’un million de Juifs que compte la ville, la plus grande communauté juive de la diaspora, a perçu son ascension fulgurante comme un bouleversement politique d’ampleur, avec une certaine appréhension. Pour la première fois, les Juifs new-yorkais se retrouvent face à un maire ouvertement antisioniste, que beaucoup considèrent comme une menace.
La victoire de Mamdani marque un changement radical pour la communauté juive new-yorkaise, la plongeant en territoire inconnu.
Contrairement aux Juifs des autres grandes villes américaines, ils sont en suffisamment grand nombre à New York pour constituer une force électorale dans les scrutins municipaux, et le soutien à Israël a longtemps été considéré comme une condition sine qua non à toute victoire politique. Mamdani a fait voler en éclats cette idée en bâtissant une coalition excluant la majorité juive traditionnelle, tout en s’appuyant sur la colère d’une partie des démocrates contre Israël depuis le début de la guerre à Gaza.
Ses détracteurs craignent que sa rhétorique anti-Israël n’attise l’hostilité envers les Juifs qui soutiennent l’État hébreu et que ses politiques ou nominations futures ne s’écartent des valeurs et des priorités de la communauté dominante.
L’antisémitisme est au cœur des préoccupations, les Juifs de la ville demeurant de loin les principales victimes de crimes de haine. Le rabbin Elliot Cosgrove, de la synagogue conservatrice Park Avenue dans l’Upper East Side, a déclaré dans un sermon de Shabbat le mois dernier que Mamdani « représentait un danger pour la sécurité de la communauté juive de New York ». Plus de 1 000 rabbins ont d’ailleurs signé une lettre mettant en garde contre sa candidature.
Malgré ces craintes, Mamdani jouit d’une certaine popularité au sein de la gauche juive, et les sondages évaluent son soutien parmi les électeurs juifs entre 10 et 33 %. Il compte aussi des alliés juifs progressistes prêts à témoigner en sa faveur, et a à plusieurs reprises promis de protéger les communautés juives et de condamner l’antisémitisme, notamment dans son discours de victoire mardi soir et lors de sa première conférence de presse mercredi matin.
Il a également rencontré des dirigeants juifs à travers la ville, bien que le contenu de ces échanges n’ait pas été rendu public.
Ses condamnations visent exclusivement Israël et le sionisme, et non les Juifs ou le judaïsme, mais cette distinction ne suffit pas à rassurer la communauté : partout où l’antisionisme s’est imposé, de l’Union soviétique à l’Iran, la vie juive a été marginalisée ou réprimée.
De nombreux Juifs accueillent avec appréhension l’attitude optimiste de Mamdani, et il est clair que la majorité d’entre eux ne sont pas dans son camp. Son principal rival, le centriste pro-Israël Andrew Cuomo, a bénéficié du soutien de plus de 60 % des électeurs juifs selon les sondages, malgré son passif politique, et plus particulièrement de la communauté orthodoxe. Dans certains quartiers de Brooklyn à majorité orthodoxe, Cuomo a recueilli plus de 96 % des voix.
Une série de déclarations publiées par d’importantes organisations juives après la victoire de Mamdani ont clairement exprimé leurs inquiétudes. L’UJA-Federation of New York, l’Anti-Defamation League (ADL) et l’Union for Reform Judaism se sont abstenues de le féliciter et ont, tout en affichant leur respect institutionnel, assuré qu’elles le tiendraient pour responsable de ses actes. Les alliés anti-Israël de Mamdani ont, par ailleurs, fait savoir qu’ils veilleraient eux aussi à ce qu’il respecte leur programme.
Des tensions sont rapidement apparues mercredi matin, lorsque l’ADL a annoncé la création d’un « observatoire Mamdani », et que le maire élu a déclaré ne pas faire confiance au directeur de l’ADL, Jonathan Greenblatt, en raison de certaines déclarations passées de ce dernier.
Les positions controversées de Mamdani sur Israël incluent sa défense du slogan « mondialiser l’intifada », son affirmation selon laquelle les violences policières à New York seraient imputables à Israël, son refus de reconnaître le droit d’Israël à exister en tant qu’État juif, ses accusations répétées de génocide contre Israël, ainsi que sa promesse d’arrêter le Premier ministre Benjamin Netanyahu, bien qu’il n’en ait évidemment pas le pouvoir.
Cette semaine, sa campagne s’est associée à celle de Jeremy Corbyn, au Royaume-Uni, autre militant d’extrême gauche anti-Israël tristement célèbre pour avoir entraîné le Parti travailliste britannique dans une série de scandales antisémites.
Avant de briguer la mairie, Mamdani s’était défini comme antisioniste et avait exprimé son soutien aux « Holy Land Five », des activistes emprisonnés pour avoir financé le groupe terroriste palestinien du Hamas. Il est depuis longtemps un partisan du mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) visant Israël.
Ses partisans ont dénoncé l’attention qu’ils estiment démesurée que ses détracteurs accordent à Israël, mais Mamdani a clairement indiqué que l’activisme pro-palestinien était au cœur de son identité, soulignant à maintes reprises que cette question l’avait conduit à s’engager en politique et à rejoindre l’organisation d’extrême gauche Democratic Socialists of America.
« C’est la Palestine qui m’a poussé à m’engager dans l’activisme, et c’est pour la Palestine que je continuerai toujours à me mobiliser », déclarait Mamdani en 2021, ajoutant qu’il était antisioniste et que le gouvernement de l’État, où il travaillait à l’époque, était un « bastion de la pensée sioniste ».
L’antisionisme se définit par le rejet du droit des Juifs à l’autodétermination.
Mamdani a cherché à se montrer plus modéré sur certains dossiers, promettant notamment de maintenir à son poste la très respectée commissaire Jessica Tisch, de confession juive, au sein de la police de New York (NYPD). Il est toutefois resté ferme sur ses positions anti-Israël, ou s’est montré évasif sur le sujet.
Interrogé la semaine dernière par la Jewish Telegraphic Agency (JTA) sur l’incohérence de sa participation à un défilé avec la communauté pakistanaise, mais pas au fameux Celebrate Israel Parade, Mamdani a éludé la question, affirmant simplement qu’il croyait « en l’égalité des droits pour tous ».
Le défilé pour Israël est de facto la grande marche annuelle de la communauté juive, à laquelle chaque maire new-yorkais participe depuis des générations.
Après avoir subi de fortes pressions, Mamdani a concédé quelques ajustements. Il a ainsi déclaré qu’il « découragerait » les appels à l’intifada et que son administration n’imposerait pas de critère de loyauté lié à Israël lors des recrutements.
« Inquiet au sujet de l’endoctrinement »
Il reste difficile de déterminer quelles politiques anti-Israël Mamdani pourrait réellement mettre en œuvre. Sa promesse d’arrêter Benjamin Netanyahu semble tout simplement inapplicable. Le pouvoir législatif d’un maire est limité, et Mamdani n’a qu’une expérience restreinte en tant qu’ancien membre de l’Assemblée législative de l’État.
Il a présenté à deux reprises un projet de loi visant à retirer leur statut d’organisme à but non lucratif aux associations caritatives entretenant des liens avec les implantations israéliennes en Cisjordanie, mais ces deux tentatives ont échoué.
Cette initiative avait néanmoins suscité l’inquiétude des Juifs, y compris parmi les critiques de gauche du gouvernement israélien, qui ont estimé qu’une telle mesure risquait de nuire à la philanthropie juive dans son ensemble, certaines organisations, notamment des services sociaux, opérant de part et d’autre de la Ligne verte sans pour autant soutenir l’activité des implantations.
En tant que maire, Mamdani dirigera toutefois la vaste administration municipale et ses centaines de milliers d’employés, disposant du pouvoir de nommer des responsables de haut rang au sein d’agences clés, notamment celles chargées de la sécurité, de l’éducation et d’autres domaines.
« Il aura des centaines de nominations à effectuer et pourra exercer une influence considérable sur les conseils et commissions qui contrôlent, dans les faits, le financement d’une grande partie de l’infrastructure financière de la ville — cela ne concerne pas seulement les programmes publics, mais aussi les initiatives à but non lucratif », a expliqué Sara Forman, directrice du New York Solidarity Network, un groupe politique pro-Israël.
Lors du discours de concession de Andrew Cuomo mardi soir, plusieurs partisans juifs ont dit craindre une recrudescence des manifestations anti-Israël, des changements dans l’éducation, une hausse des crimes de haine et des cas de harcèlement.
« Je m’inquiète de l’endoctrinement des enfants qui apprennent à haïr Israël, à considérer Israël comme un paria, à croire qu’Israël commet un génocide — ce que Zohran répète depuis deux ans », a déclaré Moshe Spern, qui dirige une organisation de soutien aux enseignants juifs. « Je suis préoccupé par l’éducation et par la façon dont la prochaine génération d’enfants pensera et votera. »
Un citoyen a la double nationalité israélienne et américaine présent à l’événement de Cuomo a confié que les Israéliens vivant dans la ville étaient sous le choc et que beaucoup envisageaient désormais de partir. Les entreprises israéliennes, qui soutiennent des dizaines de milliers d’emplois et contribuent pour plusieurs milliards de dollars à l’économie locale, pourraient être dissuadées d’investir à New York.
La campagne de Mamdani a par ailleurs annoncé son intention de « réévaluer » la présence de l’institut Technion dans la ville.
Son accession à la mairie risque aussi d’accentuer les divisions au sein de la communauté juive. Pendant la campagne, sa candidature a déjà bouleversé la politique de nombreux Juifs et provoqué des fractures dans les communautés, des grandes synagogues réformées de Manhattan aux shtiebels hassidiques de Brooklyn. L’une des figures républicaines juives les plus connues de la ville, la conseillère municipale Inna Vernikov, a rompu avec son parti pour soutenir Cuomo, tandis que plusieurs rabbins ont pris le risque de s’exprimer depuis la chaire sur des sujets politiques.
Au cours du week-end, la rabbin Angela Buchdahl, de la Central Synagogue de Manhattan, l’une des leaders réformistes les plus influente du pays, a averti que Mamdani avait contribué à un « antisémitisme odieux », tout en ajoutant que le « véritable danger » résidait dans « la fracture au sein de notre famille juive ».
Barbara Schwartz, une habitante juive de l’Upper West Side qui fréquente des offices de diverses confessions, a confié lors du discours de concession de Cuomo qu’elle avait cessé de parler à une amie proche, celle-ci ayant minimisé les inquiétudes liées aux positions antisionistes de Mamdani.
« Nous étions unis ici en tant que Juifs, et voir cela, voir ceux qui le soutiennent, me brise le cœur », a-t-elle déclaré. « Je ne comprends même pas comment ils ont pu faire ça. »
Pour nuancer ce tableau, Sara Forman estime que cette élection a aussi suscité une prise de conscience et un nouvel élan d’unité politique au sein des communautés juives centristes et moins religieuses de quartiers comme l’Upper East Side.
« Il y a eu un véritable réveil civique », a-t-elle souligné. « Le fait que la communauté juive prenne conscience que sa voix compte et que son vote pèse aura un impact durable sur les élections à venir. On ne pourra plus jamais considérer cet électorat comme acquis. »
Un changement radical
Lorsque Mamdani prendra ses fonctions au début de l’année 2026, son mandat marquera un changement radical par rapport à celui du maire Eric Adams, fervent soutien d’Israël, qui entretient des liens étroits avec les communautés juives depuis sa carrière dans la police à Brooklyn.
Les réactions des deux dirigeants au pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas dans le sud d’Israël, le 7 octobre 2023, illustrent clairement cette différence.
Alors qu’Adams avait publiquement exprimé un soutien indéfectible à la communauté juive, participant à plusieurs rassemblements en hommage aux victimes israéliennes, une plainte déposée le mois dernier a révélé les coulisses de sa réaction initiale au massacre.
Dans cette plainte, Hassan Naveed, ancien directeur du bureau municipal chargé de la prévention des crimes de haine, a accusé Adams et son administration d’islamophobie après les événements du 7 octobre. Selon lui, Adams aurait déclaré que la communauté musulmane « n’avait pas suffisamment condamné le Hamas » et qu’il n’y avait pas eu de position unifiée pour se distancier du groupe terroriste.
Adams aurait ajouté qu’au lieu de condamner le Hamas, certains musulmans étaient « trop occupés à organiser des manifestations en faveur de la Palestine », comparant ces rassemblements à ceux du Ku Klux Klan.
D’après la plainte, l’administration municipale avait également travaillé en étroite collaboration avec le consulat israélien à New York pour obtenir des conseils sur la gestion de la réaction publique aux événements et sur la montée des tensions.
Alors qu’Adams condamnait l’assaut des terroristes, le rassemblement du 8 octobre, dénoncé par Adams, célébrait au contraire les massacres meurtriers commis par le Hamas, tout en ridiculisant et en menaçant les contre-manifestants juifs.
Les groupes pro-palestiniens de la ville n’ont jamais condamné le Hamas ni le pogrom du 7 octobre.
Ce rassemblement du 8 octobre était co-parrainé par le parti de Mamdani, la branche new-yorkaise des Socialistes démocrates d’Amérique. La déclaration de Mamdani le même jour s’est concentrée sur la critique d’Israël, sans aucune mention du Hamas.
« La voie vers une paix juste et durable ne peut commencer que par le démantèlement de l’occupation et la fin de l’apartheid », déclarait-il.
Adams a renoncé à se présenter à sa réélection en raison de ses mauvais résultats dans les sondages, plombés par des accusations de corruption et ses relations controversées avec l’administration Trump.
Il a apporté son soutien à son ancien rival Andrew Cuomo, invoquant notamment la défense par Mamdani du slogan de l’intifada.
En quittant son bureau de vote mardi, Adams a lancé aux New-Yorkais :
« Je vous laisse une ville en bon état. Ne la foutez pas en l’air. »
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