L’agression de soldats à Yitzhar interroge sur la réaction de l’armée
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Analysis

L’agression de soldats à Yitzhar interroge sur la réaction de l’armée

Les résidents des avant-postes autour de cette implantation du nord de la Cisjordanie mènent des attaques dites "prix à payer" depuis longtemps, avec plus de 150 déjà cette année

Des résidents de Yitzhar masqués et des soldats surveillent les champs palestiniens incendiés dans le village d'Asira al-Qiblyia le 2 juin 2010. (Wagdi Ashtiyeh/Flash90)
Des résidents de Yitzhar masqués et des soldats surveillent les champs palestiniens incendiés dans le village d'Asira al-Qiblyia le 2 juin 2010. (Wagdi Ashtiyeh/Flash90)

Depuis le début de l’année, la région de l’implantation de Yitzhar fait de nouveau figure de foyer de violence contre les Palestiniens, les organisations israéliennes de gauche et les forces de sécurité.

Depuis le 1er janvier, plus de 150 actes de violence ont ainsi été perpétrés par des résidents de Yitzhar et d’implantations voisines de Samarie, dans le nord de la Cisjordanie, et notamment de l’avant-poste illégal de Kumi Ori, a indiqué un responsable de la sécurité au Times of Israel dimanche.

Le dernier incident en date s’est produit samedi soir. Une trentaine de résidents de l’avant-poste de Kumi Ori, à proximité d’Yitzhar, ont affronté des militaires israéliens, leur jetant des pierres et crevant les pneus de leurs véhicules. Un soldat a été légèrement blessé par une pierre. Ces heurts auraient été provoqués par l’arrestation de deux adolescents de Yitzhar vendredi soir, l’un soupçonné d’avoir menacé un commandant d’un bataillon de reconnaissance de la brigade d’infanterie Golani. L’autre aurait tenté d’incendier un champ appartenant à un Palestinien.

L’agression des militaires israéliens samedi soir a été largement critiquée — par la droite, par des groupes pro-implantations et par des ONG de gauche — mais peu de sanctions étaient attendues en réaction.

Plusieurs heures plus tard, aucune arrestation n’avait encore été annoncée.

Un bataillon de la police des frontières a été déployé près de l’implantation pour dissuader les auteurs de violence des avant-postes de la région, a rapporté dimanche la chaîne publique Kan. Cela n’a pas été encore confirmé par la police.

Un véhicule militaire endommagé lors d’échauffourées avec des habitants d’implantation près de l’implantation de Yitzhar, le 20 octobre 2019. (Autorisation)

Ce n’est pas la première fois que l’implantation de Yitzhar fait la une pour ce type d’actes ; en effet, la communauté se distingue ainsi depuis des années. Les responsables du gouvernement locaux soutiennent que le phénomène ne vient pas de ses résidents, mais qu’il est en fait lié aux « jeunes des collines » qui affluent dans les hauteurs environnantes pour y établir des avant-postes illégaux.

Ces violences consistent généralement en des jets de pierres sur des Palestiniens et des troupes israéliennes ; la détérioration de véhicules, de maisons et de magasins des villages palestiniens alentour et l’incendie ou l’abattage d’oliviers et de champs agricoles appartenant à des Palestiniens. Ces actes sont souvent désignés sous le nom d’attaques dites « prix à payer », leurs auteurs clamant qu’il s’agit de représailles contre des violences palestiniennes ou des politiques du gouvernement jugées hostiles au mouvement d’implantation.

Les forces de sécurité israéliennes ont tendance à s’abstenir de procéder à des arrestations et à juger ces jeunes des collines, soit pour éviter un débat politique dérangeant sur le terrorisme nationaliste juif soit par inefficacité dans les enquêtes de la police israélienne chargée de la Cisjordanie. La principale méthode employée par le Commandement central de l’armée pour les contenir ou les contrer consiste à émettre des injonctions contre ces militants pour les éloigner de la zone.

Ces ordonnances émanant de l’armée, considérée juridiquement comme souveraine en Cisjordanie, les mesures de sanction sont bien moins sévères que si elles étaient du fait d’un tribunal civil.

Dans certains cas, comme cette semaine, des troupes supplémentaires de la police des frontières ont été déployées pour dissuader les jeunes des collines et rapidement mettre fin à tout affrontement entre Israéliens et Palestiniens avant que la situation ne dégénère.

Aucune initiative profonde ou à long terme n’a encore été proposée pour lutter contre ce phénomène.

Lors des épisodes de violence récents, les forces de sécurité israéliennes ont temporairement renforcé l’application de la loi ou augmenté le nombre de soldats dans les zones problématiques afin d’apaiser les tensions, mais ont rapidement freiné ces mesures dès que la situation semblait se calmer.

Regain

La semaine passée a connu une forte hausse du niveau de violence dans le nord de la Cisjordanie autour de Yitzhar.

Mercredi dernier, un groupe de jeunes résidents d’implantations masqués venus de la région de Yitzhar et armés de pieds de biche s’en sont pris à un militant israélien octogénaire, le rabbin réformé Moshe Yehudai, et à des bénévoles majoritairement étrangers qui prêtaient main forte à des agriculteurs palestiniens pour la récolte annuelle des olives dans les villages de Burin et Haware.

Moshe Yehudai, militant de Rabbis for Human Rights, dont l’ONG a déclaré qu’il avait été attaqué par un groupe d’habitants d’implantations masqués dans le nord de la Cisjordanie, le 16 octobre 2019. (Crédit : Rabbis for Human Rights)

Moshe Yehudai, un militant israélien de Rabbis for Human Rights, a ainsi reçu de violents coups au bras et à la tête. Il a été transporté au centre médical Meir à Kfar Saba, le bras cassé. Des cinq volontaires qui ont été blessés, quatre venaient des Etats-Unis, du Royaume-Uni et d’autres pays européens, a déclaré un militant de terrain de l’ONG Yesh Din.

Mercredi, un communiqué de l’implantation d’Yitzhar a rejeté la faute de l’incident sur les « provocations causées par des militants d’extrême gauche », qui se sont approchés de l’implantation avec des Palestiniens. Le communiqué notait que cela a entraîné « un risque sécuritaire ».

L’avocat du mineur arrêté pour avoir tenté de mettre le feu à un champ palestinien a affirmé que l’officier de la brigade Golani ayant procédé à son interpellation avait fait un usage excessif de la force. Le jeune suspect a été libéré deux jours plus tard et placé en résidence surveillée.

Ce soir-là, le deuxième adolescent interpelé avait menacé le lieutenant-colonel Ayoub Kayouf de la même brigade.

« Vendredi, plusieurs résidents se sont rassemblés et ont bloqué un véhicule militaire à l’entrée de l’implantation d’Yitzhar, a déclaré l’armée. L’un des habitants de l’implantation a ouvert la porte du véhicule et a menacé ses passagers. À ce moment-là, le commandant de l’unité, qui était dans le véhicule, est sorti et les habitants d’implantations ont quitté la zone. »

L’armée a fait savoir que l’incident avait été traité en coopération avec la police israélienne et les dirigeants locaux, ce qui a permis l’arrestation du jeune responsable.

Illustration : les soldats israéliens regardent des habitants d’implantation masqués jeter des pierres vers des manifestants palestiniens (non visibles sur la photo) pendant une manifestation contre la construction d’un avant-poste israélien aux abords du village de Turmusaya et de l’implantation de Shilo, au nord de Ramallah, en Cisjordanie, le 17 octobre 2019. (Crédit : JAAFAR ASHTIYEH / AFP)

Un passé de violence

Un responsable de la défense a qualifié Yitzhar, qui compte environ 1 500 résidents, de « refuge pour les jeunes des collines ».

S’exprimant auprès du Times of Israel sous couvert d’anonymat, il a ajouté que des étudiants de la yeshiva Od Yosef Chai ont été impliqués dans des crimes haineux ces dernières années.

En juillet denier, un groupe de résidents d’implantation de Kumi Ori se sont livrés à de violents heurts contre des soldats israéliens qui menaient une opération d’inspection de routine dans un avant-poste voisin, blessant un agent de la police des frontières et un employé du ministère de la Défense.

Une agent de la Police des frontières blessée par des jets de pierres par des Israéliens près de l’implantation de Yitzhar, le 17 juillet 2018. (Crédit : police israélienne)

Aucune inculpation ni condamnation n’a été prononcée par la suite.

Le printemps 2014 a également été le théâtre d’un violent regain de violence dans la région d’Yitzhar. En avril, une émeute provoquée par des dizaines de résidents d’implantation a détruit un campement de l’armée en réaction à la démolition de cinq bâtiments illégaux construits à Yitzhar.

Pendant les heurts, les résidents ont menacé des soldats, tous réservistes, leur demandant de s’écarter s’ils ne voulaient pas être blessés. Ils ont ensuite ravagé des biens de l’armée présents dans l’implantation, avait rapporté un officiel de l’armée à l’époque.

Huit personnes, dont six agents de la Police des frontières, avaient été blessés. Et tous les équipements militaires du site ont été détruits, à savoir des tentes, des installations de chauffage, des toilettes et un réservoir d’eau.

Là encore, cet incident n’avait donné lieu à aucune inculpation ou condamnation.

Dans de rares cas, la violence donne lieu à une vive dénonciation publique d’Yitzhar et des avant-postes voisins par l’establishment de la défense.

En novembre, une officier de l’Administration civile, entité du ministère de la Défense chargée des affaires quotidiennes dans la zone C de la Cisjordanie contrôlée par Israël, a appelé à ce que l’armée arrête de traiter l’implantation extrémiste comme une communauté résidentielle ordinaire.

Dans sa lettre au chef de l’Administration civile, publiée par Kan, Idit Zargarian a critiqué le chef du Commandement central de l’armée, le général Nadav Padan, pour sa bienveillance à l’égard des demandes d’Yitzhar, malgré les violents incidents dont ses résidents sont coupables.

Le chef du Commandement central de l’armée, le général Nadav Padan, visite le nord de la Cisjordanie, le 20 coctorbe 2019. (Armée israélienne)

« Nous ne pouvons pas continuer à traiter Yitzhar avec deux poids deux mesures : promouvoir les questions civiles, examiner les demandes des résidents, et trouver des solutions créatives à leurs problèmes, tout en acceptant une violation continue de l’état de droit par les résidents », a-t-elle ainsi écrit.

Défense d’Yitzhar

Des organisations et responsables politiques de droite ont fermement défendu Yitzhar, soulignant que ceux impliqués dans les violences ne sont pas représentatifs de l’ensemble de la communauté.

« Les habitants d’Yitzhar servent comme réservistes, comme bénévoles, ce sont de bons sionistes. Il est triste de constater que des émeutiers puissent souiller le nom de la communauté et nuire au mouvement pro-implantation tout entier », a déclaré dimanche le leader de HaBayit HaYehudi, Rafi Peretz.

Plusieurs de leurs soutiens, dont l’ancienne ministre de la Justice Ayelet Shaked, ont par ailleurs souligné qu’Yitzhar renferme le plus grand nombre de donateurs de rein.

« Nous devons faire la distinction entre [les émeutiers] et les résidents d’Yitzhar, qui détient le record du nombre de dons de rein dans le pays », a-t-elle ainsi écrit sur Twitter.

Les députés de droite ont employé un ton similaire à celui de Nadav Padan, qui a également critiqué les violences récentes, mais a insisté qu’elles n’étaient le fait que d’une « poignée » de délinquants, qui ne représentent pas le reste de l’implantation.

L’ancien porte-parole de l’armée a de son côté qualifié de « faible » la déclaration de Nadav Padan. Sur Twitter, il a estimé que l’insistance du Commandement central à considérer la « poignée » de jeunes non représentatifs comme la racine du problème, plutôt que l’ensemble de l’implantation d’Yitzhar, qui ne fait rien contre ces jeunes depuis des années, est ce qui a permis à ces actes violents de perdurer.

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