L’ancêtre du tupperware retrouvé dans une grotte préhistorique israélienne
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L’ancêtre du tupperware retrouvé dans une grotte préhistorique israélienne

Les archéologues révèlent que l'homme préhistorique avait une technique pour conserver la moelle osseuse jusqu'à neuf semaines, ce qu'ils tentent de reproduire dans une expérience

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

  • Dépeçage de la partie proximale des métapodiaux et retrait des tendons lors de l'expérience. (Dr. Ruth Blasco)
    Dépeçage de la partie proximale des métapodiaux et retrait des tendons lors de l'expérience. (Dr. Ruth Blasco)
  • Dr Ruth Blasco analysant les os retrouvés dans la grotte de Qesem dans le laboratoire de l'Institut d'archéologie de l'université de Tel Aviv. (Prof. J. Rosell)
    Dr Ruth Blasco analysant les os retrouvés dans la grotte de Qesem dans le laboratoire de l'Institut d'archéologie de l'université de Tel Aviv. (Prof. J. Rosell)
  • Des marques de raclage et des ébréchures,  vieilles de 420 000 à 200 000 ans sur des os métapodiaux retrouvés dans la grotte de Qesem. (Dr. Ruth Blasco)
    Des marques de raclage et des ébréchures, vieilles de 420 000 à 200 000 ans sur des os métapodiaux retrouvés dans la grotte de Qesem. (Dr. Ruth Blasco)

Lorsque les éléphants ont disparu du Levant il y a environ 400 000 ans, les premiers hommes ont compté davantage sur leur cervelle que sur leurs muscles pour remplir l’immense vide calorique suscité : après une analyse à 360 degrés de bouts d’os de pieds de daims extraits d’une grotte israélienne, une nouvelle étude de l’université de Tel Aviv a découvert ce que les chercheurs considèrent comme la première trace de conservation de la nourriture.

L’étude, publiée le 9 octobre dans la revue spécialisée en accès libre Science Advances, démontre au moyen d’une méthodologie poussée comment les habitants de la grotte Qesem en Israël ont intentionnellement conservé de la moelle dans des os de daims. En reproduisant l’expérience, les scientifiques ont découvert que la méthode permettait de protéger les protéines graisseuses des bactéries pendant neuf semaines.

« Dans notre étude, nous prouvons pour la première fois qu’il y a 200 000 à 420 000 ans, les hommes préhistoriques de la grotte Qesem étaient suffisamment sophistiqués, intelligents et doués pour savoir qu’il était possible de préserver certains os d’animaux dans des conditions particulières et, lorsque nécessaire, de retirer la peau, de fendre l’os et d’en manger la moelle », explique le Prof. Avi Gopher de l’université de Tel Aviv dans un communiqué.

L’étude a été dirigée par le Dr. Ruth Blasco de l’Institut d’archéologie et des civilisations proche-orientales antiques de l’université de Tel Aviv et du Centro Nacional de Investigación Sobre la Evolución Humana (CENIEH) en Espagne. Elle a bénéficié du soutien et de l’aide des professeurs Ran Barkai et Avi Gopher et de collègues d’autres institutions internationales.

Dr. Ruth Blasco analysant les os retrouvés dans la grotte de Qesem dans le laboratoire de l’Institut d’archéologie de l’université de Tel Aviv. (Prof. J. Rosell)

D’après la chercheuse, la capacité à conserver de la nourriture pour une consommation future « marque un tournant dans les moyens d’adaptation de l’homme du Paléolithique ».

La grotte de Qesem, située à environ 12 km à l’est de Tel Aviv, avait été découverte en 2000 lors de travaux routiers. Selon la nouvelle étude, les fouilles menées dans la grotte ont permis de découvrir une grande quantité de silex et d’os brûlés, ainsi que 13 dents humaines.

Après une analyse morphométrique et un balayage 3D, note les auteurs, les chercheurs pensent que les dents de Qesem « ne sont pas celles d’un Homo erectus (sensu lato), mais sont très similaires à celles des populations locales de Skhul et Qafzeh de la fin du Pléistocène, et présentent des ressemblances avec celles de l’homme de Néandertal. Ainsi les fossiles humains pourraient appartenir à une lignée hominienne du Levant encore inconnue ».

Tupperware antique

Cette nouvelle étude constitue une avancée et permet de déconstruire le mythe du chasseur-cueilleur qui vivait au jour le jour pendant le Paléolithique. Loin de là, affirment les archéologues : à l’aide de moyens techniques de l’âge de pierre, ils étaient capables de prévoir et d’anticiper.

Des marques de raclage et des ébréchures, vieilles de 420 000 à 200 000 ans sur des os métapodiaux retrouvés dans la grotte de Qesem. (Dr. Ruth Blasco)

En l’absence de Tupperware ou de papier aluminium, la moelle était conservée à l’intérieur d’os de daim inexploités, dont on gardait la peau.

« Nous avons découvert que préserver l’os avec la peau, pendant une période pouvant durer plusieurs semaines, permettait aux premiers humains de briser l’os lorsque nécessaire et de manger la moelle encore dotée de ses nutriments », ajoute le Dr Blasco.

Dans leur expérience, les chercheurs ont utilisé des daims rouges (Cervus elaphus) adultes du Parc national de Boumourt en Espagne. Les garde-forestiers ont séparé les métapodiaux, les longs os des pieds et des mains, des membres avants et arrières des cervidés. D’après l’étude, « il s’agit d’une procédure fréquente pour les garde-forestiers de la réserve lorsqu’ils vont vérifier comment se porte la population de daims en hiver et en été pour préparer les carcasses à la consommation ; les métapodiaux sont systématiquement écartés, car ils ne contiennent pas de viande ».

Les métapodiaux de daims conservés pour l’expérience de l’université de Tel Aviv. (Dr. Ruth Blasco)

Environ 79 métapodiaux ont ainsi été utilisés au cours de cette expérience en trois temps, ils devaient refléter différents scénarios environnementaux. L’article publié décrit comment les deux premières étapes ont été réalisées en conditions naturelles en automne et au printemps dans une région méditerranéo-pyrénéenne.

Seul le troisième scénario avait pour but de reproduire le cadre méditerranéen d’Israël, note les auteurs. Il a été observé au muséum de Sciences naturelles (MNCN) de Madrid, grâce à une simulation en intérieur des conditions climatiques.

D’après le communiqué, les chercheurs ont découvert que les résultats archéologiques et expérimentaux leur avaient permis de discerner les marques de raclage liée au dépeçage de la peau séchée. De la même façon, dans leur reproduction, ils sont parvenus à identifier un faible taux de dégradation de la graisse de la moelle au cours des neuf semaines de conservation.

Ran Barkai de l’université de Tel Aviv. (Autorisation)

« L’extraction de la moelle pour récupérer de la graisse est peu coûteuse, elle ne prend que quelques minutes pour un os entier, en particulier si l’os n’est pas recouvert de chair, comme c’est le cas des métapodiaux », expliquent les chercheurs. En plus de constituer un moyen de subsistance, la moelle servait également à l’homme préhistorique pour imperméabiliser les peaux, traiter les cordes d’arc, s’éclairer et tanner les peaux, ajoutent-ils.

« Ces os servaient de ‘boites de conserve’ pour la préservation de la moelle osseuse pendant une longue période jusqu’à ce que le temps soit venu de retirer la peau sèche, briser l’os et manger la moelle », explique le professeur Barkai dans le communiqué.

D’après lui, ces méthodes de préservation ne sont apparues qu’après la disparition des éléphants qui représentaient une grande source de nourriture pour les humains.

« Dans notre région, les hommes préhistoriques devaient développer et inventer de nouvelles façons de vivre. Ce type de comportement a permis aux humains d’évoluer et de profiter d’une existence socioéconomique bien plus développée », indique Ran Barkai.

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