L’assaut du Capitole sous le regard aguerri d’un photographe juif de Washington
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Interview

L’assaut du Capitole sous le regard aguerri d’un photographe juif de Washington

Lloyd Wolf raconte le shofar, le journalisme et les les événements du 6 janvier - tels une "tornade" fasciste

  • Deux femmes, dont une portant un talith, sonnent le shofar lors des émeutes au Capitole, le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)
    Deux femmes, dont une portant un talith, sonnent le shofar lors des émeutes au Capitole, le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)
  • Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)
    Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)
  • Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)
    Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)
  • Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)
    Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)
  • Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)
    Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)
  • Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)
    Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)
  • Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)
    Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)
  • Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)
    Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)
  • Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)
    Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)

JTA – Lorsque Lloyd Wolf a entendu la longue sonnerie d’un shofar lors de la manifestation Stop the Steal du 6 janvier, le photographe était déterminé à en trouver la source. Il a rencontré deux femmes, l’une portant un châle de prière enroulé autour de la tête, l’autre tenant un shofar peint au motif du drapeau américain, et il a pris une photo.

Wolf, un photographe indépendant basé dans la région de Washington, D.C., a déclaré qu’il avait plaisanté avec les femmes en leur demandant si elles sonneraient les séries généralement entendus lors des grandes Fêtes.

« Allez-vous sonner trois shevarim ? » Il a demandé – mais n’a reçu que des regards vides en retour.

Wolf ne s’attend à entendre le shofar que lors des grandes Fêtes au Fabrangen Havurah de Washington, la synagogue dont il est membre.

« Je pense qu’elles essayaient de sonner le shofar comme Joshua », a déclaré Wolf, en référence aux sonneries du guerrier juif qui ont fait tomber les murs de Jéricho dans la saga biblique de résistance aux gouvernements corrompus. Cette histoire en a inspiré plus d’un parmi les partisans de Trump réunis la semaine dernière à Washington pour protester contre le résultat de l’élection présidentielle.

Le shofar est utilisé comme symbole par les chrétiens évangéliques, nombreux parmi les partisans de Trump. Ces sonneuses de shofar ne sont qu’un échantillon des très nombreux partisans de Trump – notamment les extrémistes des Proud Boys et de QAnon – que Wolf a photographiés au Capitole.

Une semaine après l’événement, Wolf a déclaré qu’il craignait avoir été contaminé à la COVID-19 par les manifestants, pour la plupart sans masque ; il prévoit de faire un test après avoir développé un mal de gorge et une grande fatigue. Mais il est surtout inquiet du risque que des gens, qui comme lui ont documenté les événements choquant, développent une autre maladie : le syndrome de stress post-traumatique, du type de celui qui l’a fragilisé après avoir photographié le site d’un attentat terroriste à Jérusalem.

Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)

Wolf, qui a photographié tous les présidents de Reagan à Obama – à l’exception de Trump –, a discuté avec la JTA de son expérience de photographe des émeutes du Capitole, de la façon dont il anticipe de se remémorer l’événement, et de l’enseignement que les Juifs pourraient tirer de ce moment.

Cette interview a été éditée pour des raisons de longueur et de clarté.

JTA : Qu’est-ce qui vous a poussé à aller au Capitole le 6 janvier ? Saviez-vous qu’il allait se passer quelque chose ?

Wolf : Il y a quatre ans, j’étais l’un des 20 ou 30 photographes impliqués dans le livre UnPresidented sur l’inauguration de Trump, les contre-manifestations et la Marche des femmes. Récemment, Joe Newman, le rédacteur photo, nous a suggérés de réunir le groupe pour un nouveau livre sur la passation de pouvoir.

Ce jour-là, j’ai décidé de me placer à l’est du Capitole, l’un des lieux où il était évident qu’ils allaient manifester. J’y suis arrivé vers 10h30 et je suis resté presque jusqu’à 16 heures.

Donc vous saviez qu’il y avait des risques à aller là-bas, soit de COVID-19, à cause des gens qui ne porteraient pas de masques, soit même simplement des risques de violence. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’y aller malgré tout ?

J’étais un peu anxieux la veille, mais j’ai annoncé à mes amis et à ma famille : « Écoutez, je vais y aller », ce qui est en quelque sorte ma façon de me motiver. J’étais un peu inquiet, mais je me suis dit que c’était un événement historique. C’est notre travail. Vous savez, je suis allé sur des sites d’homicide dans les quartiers de Washington, j’ai photographié un attentat à la bombe à Jérusalem. J’ai tendance à ne pas me laisser facilement impressionner, même si j’ai un bon instinct de survie.

Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)

Alors, qu’avez-vous vu quand vous êtes arrivé là-bas ?

Il n’y avait pas beaucoup de monde quand je suis arrivé, peut-être quelques centaines de personnes ce côté du Capitole. J’étais du côté est, en face de la Cour suprême et de la Bibliothèque du Congrès. Ensuite, la diffusion du long discours incohérent du président a transformé l’humeur de la foule. Davantage de gens sont arrivés. Je n’entendais pas tout, mais les gens connectaient leurs téléphones à des haut-parleurs et autres appareils via Bluetooth pour pouvoir écouter sa voix.

Ensuite, ils n’ont plus que crié, hurlé et brandi des pancartes. Ils faisaient tout cela bien sûr, mais l’hystérie enragée est allée plus loin. Après le discours du président, un grand nombre [de gens] sont arrivés de Constitution et Pennsylvania Avenues, vers l’endroit où je me trouvais.

Mais ce que j’ignorais, c’est qu’il y avait une foule encore plus massive de l’autre côté du Capitole.

Vous souvenez-vous de ce qu’ils hurlaient et criaient ?

« Hang Biden ! » (Pendez Biden !), « Stop the steal ! » (Arrêtez le vol !) ou « We are for Trump ! » (Nous soutenons Trump !) ou encore « We are the party of Trump ! » (Nous sommes le parti de Trump !). C’étaient les principaux slogans qu’on entendait. Il y avait aussi une réunion de prière évangélique d’un côté, tenant des propos ésotériques, exhortant le Congrès à obéir à ce qu’ils considèrent comme la volonté de Dieu, afin d’exorciser Satan de leurs cœurs.

Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)

Quels autres signes ou symboles avez-vous vu ?

Il y avait quelqu’un qui se promenait avec des drapeaux israélien et mexicain. Je n’ai pas vu le gars avec le T-shirt « Camp Auschwitz », même si j’ai dû passer tout près de lui, d’après une photo que j’ai vue. Il y avait un certain nombre de Proud Boys habillés en jaune et noir. Il y avait des gens de QAnon, de Three Percenters, évidemment beaucoup de casquettes Make America Great Again, quelques pancartes du Second Amendement, et des drapeaux confédérés.

Un drapeau affichait en grosses lettres : « Jésus est mon Sauveur. Trump est mon président. » Quelqu’un tenait un drapeau où la tête de Trump avait été greffée sur l’affiche officielle du film Rambo, du coup Trump, torse nu, tenait le gros lance-roquettes.

L’endroit était coloré, comme une foire de fêtes médiévales ou un spectacle des Grateful Dead ou de Comic Con. Les gens étaient habillés de manière très variée. Beaucoup étaient en tenue de camouflage. La majorité des gens que j’ai vus [semblaient être] des travailleurs des classes populaires, blancs, probablement des ruraux, et un petit nombre de « républicains de country-club ».

Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)

Et il semble que les gens sonnaient le shofar. Qu’est-ce qu’il se passait là-bas ?

J’ai entendu le son d’une tekiyah gdolah et je les ai trouvées. Il y avait deux femmes qui sonnaient le shofar. L’un était peint au motif du drapeau américain et l’une des deux femmes portait un talith enroulé autour de sa tête, avec un liseré rouge dessus, ce qui semble courant chez les Juifs messianiques.

Je leur ai demandé : « Allez-vous sonner trois shevarim ? [Les shevarim sont des sonneries de moyenne durée qui retentissent lors des fêtes juives.] Et elles n’avaient aucune idée de ce dont je parlais. Elles ont répondu : « Êtes-vous juif ? » J’ai dit oui. Et elles m’ont dit « Shalom », ce qui, je pense, est le seul mot qu’elles connaissaient en hébreu. Puis elles se sont adressées à d’autres pour discuter de leur pouvoir.

Je pense qu’elles essayaient de sonner le shofar comme Joshua [devant les murailles de Jéricho].

Vous sentiez-vous particulièrement vulnérable en tant que juif parmi cette foule ?

Tout d’abord, j’étais complètement masqué. On pouvait à peine voir mon visage et je portais des gants. Je porte normalement un masque Black Lives Matter en public. Je ne l’avais pas ce jour-là. Je savais que ça aurait été une provocation pour eux, et franchement, cela aurait pu me faire tabasser.

J’ai entendu quelqu’un dans la foule se vanter d’avoir malmené un journaliste du Washington Post, et lui avoir arraché son accréditation, avant de retourner se fondre dans la foule.

Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)

Quelques personnes m’ont pris à partie, criant leur haine pour les médias, mon culot d’être venu ici, ce genre de chose. Une femme a dit : « Vous êtes vraiment courageux d’être ici. Nous n’aimons pas les médias », et j’ai répondu :« Eh bien, j’essaie juste de dire la vérité, madame. »

Je suis tombé sur mon collègue Lucian Perkins, qui a remporté deux Prix Pulitzer, et je lui ai dit : « As-tu jamais pensé que tu couvrirais une émeute fasciste au Capitole ? » Et nous avons haussé les épaules et sommes retournés au travail. J’ai appris de mes collègues que certains photographes avaient été battus, j’en connais un de l’Associated Press qui a pris cher.

Alors que s’est-il passé quand la foule est devenue plus forcenée ?

J’ai vu des gens écarter la barrière, et il n’y avait que trois ou quatre policiers sur la Place centrale. Les policiers ont échangé des regards, mais ils ne pouvaient rien faire. Une cinquantaine de personnes se sont précipitées, et il y a eu un bref silence d’appréhension dans la foule, un moment d’expectative dans la foule.

Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)

Dès que la foule a réalisé que personne ne ferait quoi que ce soit, ça a été comme si une digue avait rompu : des milliers de personnes se sont engouffrées en moins d’une minute. Ils sautaient, dansaient, braillaient et beuglaient comme une bande de singes hurleurs, brandissant leurs drapeaux en hurlant. La moitié d’entre eux semblaient sortir d’une convention de chasseurs, avec un look à la « Duck Dynasty ».

La police a tenté de les empêcher de monter les escaliers. Le timing du déroulement des événements m’échappe car il se passait trop de choses et j’essayais aussi de ne pas me faire attraper ni insulter, mais j’ai reculé un peu et ils se sont précipités dans les escaliers. Au moins les deux tiers d’entre eux prenaient des selfies alors qu’ils se lançaient à l’assaut du Capitole. Les policiers étaient complètement débordés.

J’en ai entendu certains dire : « nous sommes au sous-sol ». Je me suis dit que s’ils étaient au sous-sol, la police du Capitole les encerclerait et c’en serait fini. J’ignorais que des centaines, sinon plus, affluaient en masse par l’autre côté.

Qu’est-ce qui vous a poussé à photographier dans le chaos ?

Mon père a grandi à Francfort, en Allemagne, sous le nazisme. Il est venu en Amérique, il a servi dans l’armée américaine. Son unité appartenait au groupe qui a ouvert Buchenwald. Mon père était assez discret à ce sujet, mais il évoquait parfois ce qui s’était passé à Francfort. Le jour de sa bar-mitsva, il était terrifié à l’idée d’être tabassé par des brutes parce que sa mère l’avait habillé d’un joli costume avec un chapeau fedora noir sur la tête.

Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)

Les Proud Boys sont l’équivalent de la Sturmabteilung d’Hitler. [La Sturmabteilung, Chemises brunes ou Sections d’assaut (S.A.), était l’aile paramilitaire du parti nazi, fonctionnant comme des terroristes de rue ; les Proud Boys sont une nébuleuse d’extrémistes d’extrême droite qui soutiennent Trump mais ne travaillent pas pour le gouvernement.] Au milieu de ce brouhaha désordonné, ils ne cessaient de hurler : « c’est notre maison, c’est notre assemblée », et ça l’est, d’une certaine façon, sauf qu’ils ne représentent pas le peuple. Il m’est apparu que c’est précisément cette brutalité et cette oppression fascistes que mon père a fui en venant en Amérique.

À quoi pensiez-vous pendant que tous ces événements se déroulaient ?

Je pensais que cela n’était encore jamais arrivé. C’est historique, je dois rester ici. Quand je me suis éloigné, j’étais assez désorienté, parce que Capitol Hill est un quartier sympa, donc à un pâté de maisons du maelström il y avait des gens qui promenaient leurs chiens et faisaient du jogging.

Quand j’ai émergé du chaos, j’étais bouleversé. J’étais toujours calme, recueilli, concentré sur mon travail tant que j’étais sur place. Mais je suis rentré à la maison retrouver ma compagne, Ruth, et j’ai dit : « Je vais bien, mais je vais avoir un peu de PTSD pendant quelques jours. » Et c’était vrai.

Le rassemblement pro-Trump au Capitole américain, Washington, D.C., le 6 janvier 2021. (Lloyd Wolf via JTA)

Quel genre de symptômes de PTSD présentez-vous ?

J’ai des flashbacks. Je sais pour avoir photographié un attentat à la bombe à Jérusalem, avec des cadavres partout dans la rue en train d’être recueillis dans des sacs mortuaires, que quelque chose protège votre sensibilité de journaliste pour que vous puissiez continuer à travailler.

Environ une semaine après l’attentat à la bombe, j’étais avec mon journaliste et je pleurais. Depuis, régulièrement, ces images me reviennent à l’esprit. Et je pense que ce sera pareil pour ces événements. Ça reviendra. Mais nous sommes psychologiquement conçus pour n’en voir que des parties, car sinon vous paniquez, vous ne pouvez pas vivre normalement. Et ce n’est pas comme ça que je suis fait.

Et est-ce que vous vous préparez à photographier l’inauguration ?

Si je vais bien, si je peux y aller sans danger, j’y serai. J’ai l’intention d’y retourner.

Je vais bien à présent. J’ai été menacé et blessé plus gravement par le passé. Mais là, ça s’est passé dans notre propre pays. C’était au Capitole. Et c’était énorme. C’était comme être dans une tornade.

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