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Interview

Le lauréat du Festival du Film de Jérusalem se confie sur la fracture russo-israélienne

Le premier documentaire d'Artyom Dubitski explore le secret de famille et les retrouvailles émouvantes en Russie, sur fond de guerre en Ukraine

Le cinéaste Artyom Dubitski. (Crédit : Jacob Rivkin/Times of Israel)
Le cinéaste Artyom Dubitski. (Crédit : Jacob Rivkin/Times of Israel)

La concurrence était rude, cette année, dans la catégorie Documentaires du Festival du film de Jérusalem. Le prestigieux Diamond Award était en effet brigué par des réalisateurs confirmés et des drames historiques à gros budget, mais c’est un drame familial d’un nouveau-venu qui a remporté le grand prix.

Le documentaire très personnel d’Artyom Dubitski, « To Cure Longing », oppose le réalisateur à ses parents, sur fond de ruptures générationnelles en quête de règlement.

Le film suit Dubitski dans sa recherche d’une grand-mère cachée, en Russie, puis évolue vers une confrontation, une exploration des silences de l’histoire familiale et des retrouvailles avec un père distant.

Âgé de 32 ans, Dubitski a immigré d’Ukraine en Israël lorsqu’il était enfant. Il a décidé de filmer son expérience lorsque son père, Lev, lui a proposé de rendre visite à sa propre mère, Baba Alevtina, qu’il n’avait pas vue depuis plus de 30 ans.

Le cinéaste explique avoir été intrigué par le mystère à l’origine de la séparation d’Alevtina avec le reste de sa famille, avant de chercher à comprendre les personnages secondaires de cette sorte de conte – les membres de la famille qui l’ont élevé.

Le résultat est un film émouvant, d’un peu plus d’une heure, illustrant les liens familiaux et les questions d’identité des Israéliens avec des racines dans l’ex-Union soviétique. Les scènes donnant à voir une enfance partagée entre l’Ukraine et Israël sont mises en regard des souvenirs du patriarche dont le travail acharné a conduit la famille en Israël et des retrouvailles émouvantes entre la mère, le fils et le petit-fils.

L’expérience d’immigrant de Dubitski l’a forcé à abandonner une part de lui-même entre la patrie ukrainienne de son père, l’Israël de son enfance et la Russie de sa grand-mère – part dont il a toujours eu conscience, mais de manière occulte.

« Je n’ai ma place nulle part, mais je ne suis pas un étranger non plus », explique Dubistki à propos de son identité. Tout au long du film, Dubitski se donne pour tâche d’assembler ces pièces, en questionnant son entourage pour faire émerger la vérité.

Rapprocher sa famille russe du reste de sa famille n’est pas chose aisée depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Rendre visite à ses parents ukrainiens n’est pas possible, et la Russie semble trop dangereuse pour les étrangers, assure Dubitiski au Times of Israel.

Beaucoup d’Israéliens avec des racines dans l’ex-Union soviétique, comme Dubitski, ont des parents dans les deux camps, ce qui complique les relations avec leur ancien pays et les proches qui s’y trouvent encore.

Un sondage mené au début du conflit a montré que plus des deux tiers des immigrants soviétiques en Israël reprochaient au président russe Vladimir Poutine d’avoir déclaré la guerre, consensus de peu d’utilité pour les immigrants amenés à faire face à l’événement sur un plan très personnel.

« Je ne ressens pas de tension, parce que je sais qui a raison et qui a tort », assure Dubitski.

Lorsqu’il parle à ses parents russes, Dubitski indique s’abstenir de toute considération politique, même s’il sent leur manque d’enthousiasme pour la guerre.

« Le régime n’a pas son pareil pour faire peur, je ne peux pas leur en vouloir », explique-t-il. « J’essaie de mettre la politique de côté et de m’en tenir à des sujets personnels. »

Dubitski assure avoir essayé de ne pas laisser le conflit affecter ses relations avec le peuple russe, mais avoir, dans le même temps, senti s’affirmer son identité ukrainienne. Il ajoute avoir eu envie d’écrire pour soutenir l’effort ukrainien et tenter de contourner le mur de désinformation érigé par la Russie, en se connectant directement au peuple russe.

Le décalage entre Dubitski et sa famille russe imprègne toute la société russo-israélienne, car nombreux sont ceux qui vivent éloignés de leurs proches.

Aujourd’hui, le risque de fermeture de l’Agence juive en Russie évoque l’époque où la communauté juive russe ne pouvait pas librement se rendre en Israël.

Lorsque Dubitski a filmé sa visite en 2019, la distance qui séparait depuis des années les membres de sa famille a commencé à s’estomper.

Aujourd’hui, la menace d’une séparation imposée politiquement entre immigrants et proches demeurés en Russie, fait resurgir le risque d’une nouvelle rupture.

« Je pense que cela va simplement créer plus de frustrations auxquelles je devrais répondre », estime Dubitski. Lorsqu’on lui dit qu’il a peut-être trouvé le sujet pour une suite, Dubitski dit en riant : « J’espère bien que non. »

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