Le monde académique frémit à l’idée de voir la politique interdite à l’université
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Le monde académique frémit à l’idée de voir la politique interdite à l’université

Des directeurs d’établissement et des politiciens déclarent que le code d’éthique “bolchévique” du ministère viole la liberté académique en empêchant les professeurs d’exprimer leurs opinions ; Bennett le défend : selon lui, les étudiants ont peur d’exprimer leurs opinions

Stuart Winer est journaliste au Times of Israël

Le campus de l'université de Tel Aviv. Illustration. (Crédit : Ido Perelmutter/domaine public/Wikimedia Commons)
Le campus de l'université de Tel Aviv. Illustration. (Crédit : Ido Perelmutter/domaine public/Wikimedia Commons)

D’importantes personnalités de la communauté académique d’Israël ont fermement rejeté l’idée d’un code d’éthique qui limiterait la capacité des professeurs à exprimer une opinion politique devant leurs étudiants lors des cours.

Un comité de dirigeants d’universités a déclaré samedi dans un communiqué que l’intention du ministre de l’Education Naftali Bennett d’appliquer ce code constituait « une violation de la liberté académique ».

En décembre dernier, Bennett a demandé à Asa Kasher, qui a écrit le code d’éthique de l’armée israélienne, de proposer un document qui poserait les limites du comportement acceptable parmi les professeurs, en ce qui concerne le militantisme politique pendant les cours. Kasher a récemment présenté le code à Bennett et ce dernier prévoit maintenant de le soumettre à l’approbation du Conseil de l’Education supérieure d’Israël, l’organe national des établissements supérieurs, selon un article publié vendredi dans le quotidien Yedioth Ahronoth.

Même si le code n’est pas dirigé contre une orientation politique en particulier, les universitaires israéliens sont souvent vus comme étant de gauche. Bennett, chef du parti religieux nationaliste HaBayit HaYehudi, a souvent été perçu comme cherchant à restreindre les voix de gauche dans les institutions éducatives tout en essayant de faire venir plus de points de vue de droite.

Avec le code d’éthique proposé, les professeurs n’auraient pas le droit de promouvoir leurs opinions politiques pendant un cours et de participer, ou d’appeler, au soutien du boycott académique contre des instituts israéliens, une mesure qui a été avancée par des militants pro-palestiniens dans le monde entier.

Le Professeur Asa Kasher (Crédit : Oren Nahshon/Flash90)
Le Professeur Asa Kasher (Crédit : Oren Nahshon/Flash90)

Le code appelle également les institutions académiques à établir une unité chargée de contrôler l’activité politique sur les campus. Les conférenciers faisant l’objet d’une plainte émise à leur encontre pourraient écoper d’une citation devant un conseil de discipline de l’institution et, si leur activité devait continuer, encourir des mesures disciplinaires, selon le code.

« Le code éthique proposé, formulé par le professeur Asa Kasher, supprime à l’institution universitaire la liberté de définir les règles de comportement et de conduite des membres du personnel académique », ont expliqué les dirigeants d’université dans un communiqué.

Ils ont ajouté que le code « contrevient gravement et fondamentalement à la liberté universitaire ».

Des responsables des institutions éducatives ont demandé que le Conseil d’Education supérieure leur permette d’exprimer leurs objections au cours d’un débat sur le code.

La semaine dernière, Bennett a pour sa part défendu ce code, disant qu’il empêcherait les conférenciers de promouvoir des agendas politiques dans les institutions académiques et qu’il devrait être appliqué de manière équivalente à la gauche et à la droite de l’échiquier politique.

Naftali Bennett, président du parti HaBayit Hayehudi, pendant une réunion avec ses députés à la Knesset, le 7 novembre 2016. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
Naftali Bennett, président du parti HaBayit Hayehudi, pendant une réunion avec ses députés à la Knesset, le 7 novembre 2016. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

« L’affaire n’est dirigée contre aucun parti politique en particulier, il s’applique à la gauche et à la droite – parce que de toute façon, aucune des parties n’a de raison de faire des objections », a dit Bennett.

« La liberté universitaire absolue, oui. Qu’un maître de conférences universitaire fasse avancer un agenda politique, non. Il est inacceptable que les étudiants craignent d’exprimer leurs opinions en cours parce qu’ils ont peur pour leurs notes ou que les professeurs appellent à un boycott de l’institution dans laquelle ils enseignent. »

Le président du Syndicat national des étudiants israéliens, Ram Shefa, a lui aussi protesté contre le code et expliqué que les représentants syndicaux ont rencontré Kasher il y a quelques mois alors qu’il rédigeait les instructions générales.

Les étudiants ont exprimé leurs objections au code tout en soutenant leur droit à exprimer leurs opinions sans crainte des conséquences, a indiqué Ynet.

« Le code est loin de son prétendu objectif éthique. Tout est politique et il est impossible de faire la séparation entre la politique et d’autres domaines de la vie, et c’est d’autant plus le cas dans le monde universitaire », a dit Shefa.

Les politiques également ont critiqué le code, notamment le député de Yesh Atid, Ofer Shelah, qui l’a comparé à une sorte de « police de la pensée ».

Des arabes israéliens et des étudiants de gauche manifestent à l'occasion de l'anniversaire de la Nakba à l'université de Tel Aviv le 20 mai 2015 (Crédit :Tomer Neuberg/Flash90)
Des arabes israéliens et des étudiants de gauche manifestent à l’occasion de l’anniversaire de la Nakba à l’université de Tel Aviv le 20 mai 2015 (Crédit :Tomer Neuberg/Flash90)

Erel Margalit, député de l’Union sioniste, l’a qualifié de « code politique ».

« Son seul dessein est de réduire les voix au silence et de faire peur aux professeurs d’université », a commenté Margalit dimanche sur Facebook.

Tzipi Livni, députée de l’Union sioniste, s’est lancée dans une joute verbale passionnée avec Bennett sur les réseaux sociaux après avoir tweeté que le code était un « document ni éthique ni valide. C’est un autre pas de la part des gouvernants désireux de museler la parole et de verrouiller tout débat et toute liberté de pensée, cette fois-ci dans le monde universitaire. Un projet adapté à de sombres régimes, mais pas à Israël. »

Bennett, sur son propre compte Twitter, a accusé Livni de ne pas avoir lu le document.

« Si Naftali, je l’ai lu, a répondu Livni. J’espère que lire est encore autorisé. Je ne retire pas un mot. Appliquez-vous le code éthique au rabbin Levinstein en tant qu’éducateur lui aussi ? Je pose seulement la question. »

Livni se référait à Yigal Levinstein, chef d’une académie religieuse pré-militaire qui avait suscité l’indignation suite à des propos désobligeants sur, entre autres, les femmes soldats de l’armée.

Des militants de droite manifestent contre l'association Breaking the silence à l'université Hébraïque de Jérusalem, le 22 décembre 2015. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)
Des militants de droite manifestent contre l’association Breaking the silence à l’université Hébraïque de Jérusalem, le 22 décembre 2015. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

La députée Zehava Galon, présidente du parti de gauche Meretz, a tweeté qu’il s’agissait d’un « code bolchevique qui sape l’éducation à la démocratie et au pluralisme ».

Mais l’association étudiante de droite Im Tirtzu a pour sa part salué le code, disant qu’il rendait du « bon sens au monde universitaire israélien ».

« Le code éthique compilé par le professeur Asa Kasher est une avancée correcte et appropriée vers l’objectif de mettre un terme à la politisation dans le monde universitaire », a expliqué le chef d’Im Tirtzu, Matan Peleg, dans une déclaration.

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