“Le monde arabe ne suivra pas la guerre diplomatique d’Israël, et Netanyahu le sait”
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Entretien

“Le monde arabe ne suivra pas la guerre diplomatique d’Israël, et Netanyahu le sait”

Pour Gregory Cause, spécialiste de l’Arabie saoudite, la vision de Jérusalem de d’abord normaliser les relations des États arabes avec Israël puis de faire pression sur Ramallah est vouée à l’échec, et n’est rien de plus qu’une tentative pour gagner du temps

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le ministre saoudien des Affaires étrangères Adel al-Jubeir (au centre à droite) accueille son homologue de Bahreïn Khalid Bin Ahmad al-Khalifa (au centre à gauche) et le secrétaire général du conseil de coopération du Golfe Abdullatif bin Rashid Al-Zayani de Bahreïn (tout à droite) à leur arrivée pour un conseil de coopération du Golfe dans la capitale de l'Arabie saoudite, Ryad, le 9 janvier 2016. (Crédit : AFP/Ahmed Farwan)
Le ministre saoudien des Affaires étrangères Adel al-Jubeir (au centre à droite) accueille son homologue de Bahreïn Khalid Bin Ahmad al-Khalifa (au centre à gauche) et le secrétaire général du conseil de coopération du Golfe Abdullatif bin Rashid Al-Zayani de Bahreïn (tout à droite) à leur arrivée pour un conseil de coopération du Golfe dans la capitale de l'Arabie saoudite, Ryad, le 9 janvier 2016. (Crédit : AFP/Ahmed Farwan)

Saluer les relations clandestins mais toujours croissantes d’Israël avec les pays arabes est devenu une habitude des discours du Premier ministre Benjamin Netanyahu. Les Arabes réalisent que le monde a changé et qu’Israël n’est plus leur ennemi, affirme régulièrement le Premier ministre, et bien que ces contacts restent secrets, ils pourraient potentiellement devenir un catalyseur de la paix israélo-palestinienne.

La sagesse populaire avait l’habitude de dire que dès que les Israéliens résoudraient leur conflit avec les Palestiniens, ils pourraient faire la paix avec tout le monde arabe.

« C’est sans aucun doute toujours vrai, a déclaré Netanyahu ce mois-ci, mais de plus en plus, je pense que ce processus peut aussi être inversé, que la normalisation ou la promotion de relations avec le monde arabe peut nous aider à avancer une paix plus réaliste, plus stable, plus soutenue, entre nous et les Palestiniens. »

Le seul problème de cette stratégie est qu’elle ne fonctionnera pas, et Netanyahu sait qu’elle ne fonctionnera pas. Ceci, au moins, est ce qu’a récemment déclaré un éminent spécialiste du monde arabe au Times of Israël.

« Les Saoudiens attendront les Palestiniens », a déclaré Gregory Cause, l’un des meilleurs chercheurs du monde sur l’Arabie saoudite et les pays du Golfe. « Il est très, très peu probable que vous voyiez les Jordaniens, les Egyptiens ou les Saoudiens aller voir Abu Mazen [le président de l’Autorité palestinienne (AP) Mahmoud Abbas] et lui dire : ‘vous devez diminuer vos attentes sur ce que vous allez obtenir des Israéliens, et conclure un accord avec eux parce que nous avons besoin de la coopération israélienne sur la Syrie, le Hezbollah ou l’Iran’. Je n’imagine simplement pas cela se produire. »

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le ministre égyptien des Affaires étrangères Sameh Choukri dans les bureaux du Premier ministre à Jérusalem, le 10 juillet 2016. (Crédit : Haim Zach/GPO)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le ministre égyptien des Affaires étrangères Sameh Choukri dans les bureaux du Premier ministre à Jérusalem, le 10 juillet 2016. (Crédit : Haim Zach/GPO)

Netanyahu doit être conscient que sa stratégie ne fonctionnera pas de la manière dont il l’envisage en public, a supposé Gause. Plutôt, le Premier ministre professe attendre que les états arabes fassent pression sur l’AP pour tenter de gagner du temps face à une pression internationale croissante. « Il a constamment dit que les Américains qui lui disent ‘pourquoi n’en faites-vous pas plus sur le processus de paix ?’ Il répond ‘eh bien, ma théorie est que nous allons d’abord traiter avec les états arabes’. »

Certes, l’affirmation selon laquelle le monde arabe a indiqué qu’il était prêt à se rapprocher d’Israël, dans une certaine mesure, n’est pas entièrement infondée.

En juin 2015, l’ancien conseiller du gouvernement saoudien Anwar Eshki était apparu pendant un évènement avec Dore Gold, quelques jours avant que Gold ne prenne la direction générale du ministère israélien des Affaires étrangères.

En mai 2016, l’ancien conseiller à la sécurité nationale de Netanyahu, Yaakov Amidror, avait discuté des sujets régionaux avec le prince saoudien Turki al-Faisal, l’ancien chef des renseignements du régime, pendant un évènement organisé par l’Institut de Washington pour la politique du Proche Orient.

Le futur directeur général du ministère des Affaires étrangères Dore Gold et l'ancien conseiller du gouvernement saoudien Anwar Eshki à Washington, le 4 juin 2015 (Crédit : Groupe Debby Communications)
Le futur directeur général du ministère des Affaires étrangères Dore Gold et l’ancien conseiller du gouvernement saoudien Anwar Eshki à Washington, le 4 juin 2015 (Crédit : Groupe Debby Communications)

Ces évènements signalent sans aucun doute un réchauffement des relations, mais les rencontres de personnages qui n’avaient pas de postes gouvernementaux à ce moment sont « la mesure de ce que nous allons voir », a postulé Gause.

« Cela serait difficile pour moi d’imaginer un responsable saoudien qui rencontrerait publiquement un responsable israélien. Cela serait un vrai changement. Et je ne vois pas les Saoudiens ressentir le besoin de cela. Qu’en obtiendraient-ils ? Si la coopération sur les sujets d’intérêt commun se fait déjà en coulisses, pourquoi faire quelque chose en public qui ne va vous apporter aucun bénéfice, mais uniquement des problèmes ?

Tant que la question palestinienne n’est pas résolue, il reste très improbable que les états du Golfe normalisent leurs relations avec Israël, a affirmé Gause, qui dirige le département des relations internationales à l’Ecole Bush de gouvernement et de service public de l’université A&M du Texas.

« Il y a une vraie barrière à toute sorte de relations diplomatiques officielles, a-t-il souligné. Il y a assez d’engagement envers la cause palestinienne, à la fois parmi les élites saoudiennes et le peuple saoudien, pour qu’en l’absence d’un accord israélo-palestinien quelconque, je doute que vous voyiez les Saoudiens ouvrir une ambassade en Israël. »

Gregory Gause (Crédit : Sally McCay/université du Vermont)
Gregory Gause (Crédit : Sally McCay/université du Vermont)

Plutôt, en l’absence de progrès tangibles sur le processus de paix, la relation israélo-arabe restera inévitablement particulière, selon Gause. « Elle sera définie par des intérêts très spécifiques et pas par une relation et un accord plus global. »

C’est principalement la montée de l’Iran chiite qui a rapproché le monde sunnite et Israël. Jérusalem et les états du Golfe partageraient des renseignements et coopèreraient sur d’autres domaines sécuritaires pour tenter de contrecarrer les ambitions hégémoniques de Téhéran.

Ceci, a affirmé Gause, suffit aux Arabes.

« Il n’y a pas d’avantage pour les dirigeants saoudiens pour leur propre politique intérieure à avoir une relation publique avec Israël », a-t-il récemment déclaré au Times of Israël en marge d’une conférence sur l’Arabie saoudite, le Golfe, et le nouveau paysage régional à l’université Bar-Ilan. « La position anti-Israël marche très bien, à l’intérieur, en Arabie saoudite. »

‘Si la coopération sur les sujets d’intérêt commun se fait déjà en coulisses, pourquoi faire quelque chose en public qui ne va vous apporter aucun bénéfice’

Les répercussions d’un aveu de Ryad de ses relations avec Israël pourraient ne pas être aussi sévères qu’elles ne l’auraient été dans les années 1960 ou 1970, quand le sujet palestinien était plus important dans la pensée arabe, a-t-il reconnu. La prépondérance du conflit israélo-palestinien a diminué dans la plupart du monde arabe, qui est aujourd’hui concentré sur les conflits sectaires en Irak, en Syrie et au Liban, et quiconque voit l’Iran comme l’ennemi principal. « Mais même comme ça, vous n’obtenez toujours aucun crédit pour être sympathique avec les Israéliens dans votre opinion publique. »

Une évaluation fréquente des experts israéliens, selon laquelle l’arabe moyen du Golfe ne se préoccupe pas des Palestiniens, n’est pas nécessairement vraie, a déclaré John Jenkins, ancien diplomate britannique qui dirige actuellement l’Institut international des études stratégiques du Moyen Orient.

« Dans la rue, le sujet palestinien était et reste un sujet très puissant et très émotionnel. Je le vois tout le temps », a déclaré Jenkis, qui est à Bahreïn. « C’est en grande partie ce qui empêche les dirigeants de rendre publiques [leurs relations avec Israël]. »

Ce n’est pas que tous les arabes se préoccupent constamment des Palestiniens, a déclaré Jenkins, qui a été consul général de Grande-Bretagne à Jérusalem et ambassadeur en Arabie saoudite, en Libye, en Syrie et à Abu Dhabi. En fait, « beaucoup d’entre peux pensent que c’est un ennui et ils voudraient juste que cela s’en aille. » Cependant, si leurs gouvernements devaient officialiser leurs relations avec Israël, cela pourrait déclencher un scandale public, a-t-il déclaré.

Une statue représentant la Statue de la Liberté décorée d'une étoile de David sur la tête et tenant des portraits de l'ancien Premier ministre britannique Tony Blair et du ministre saoudien des Affaires étrangères Adel al-Jubeir est incendiée par des manifestants iraniens pendant une parade organisée pour la Journée d'al-Quds [Jérusalem] à Téhéran, le 1er juillet 2016. (Crédit : AFP/Atta Kenare)
Une statue représentant la Statue de la Liberté décorée d’une étoile de David sur la tête et tenant des portraits de l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair et du ministre saoudien des Affaires étrangères Adel al-Jubeir est incendiée par des manifestants iraniens pendant une parade organisée pour la Journée d’al-Quds [Jérusalem] à Téhéran, le 1er juillet 2016. (Crédit : AFP/Atta Kenare)

De plus, des relations plus ouvertes avec Jérusalem seraient utilisées contre les états arabes sunnites par leurs différents détracteurs dans la région, principalement l’Iran et des groupes terroristes comme l’Etat islamique, a affirmé Jenkins. La reconnaissance d’un partenariat avec Israël serait décrite comme si les dirigeants arabes vendaient au rabais leurs frères palestiniens, et permettrait à Téhéran de se présenter comme le dernier défenseur de la cause palestinienne, et de la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem. « Tout ce que ces types peuvent utiliser, ils l’utilisent. C’est aussi simple que ça », a déclaré Jenkins.

Par conséquent, les relations entre états arabes et Israël resteront archi-secrètes jusqu’à ce que Jérusalem prenne des actions crédibles envers un accord de paix avec les Palestiniens, a conclu Jenkins. Les dirigeants arabes qui bénéficient déjà, sous la table, d’une coopération sécuritaire et sur les renseignements n’ont aucune raison de mettre en danger leur stabilité domestique en officialisant leurs relations avec l’Etat juif, a-t-il affirmé.

Gause, le chercheur de l’université A&M du Texas, a déclaré que les dirigeants arabes ne voient pas nécessairement une relation publique avec Israël comme une menace importante à leur stabilité domestique. Après tout, l’Arabie saoudite est depuis longtemps un allié des Etats-Unis, et rejettent les critiques des autres états arabes.

Plutôt, ce qui empêche les pays arabes de reconnaître leur relation est le fait qu’ils n’ont rien à y gagner. Ils obtiennent ce dont ils ont besoin d’Israël via des canaux secrets et ne voient par conséquent aucune raison de rendre publique cette relation, a déclaré Gause.

Puisque les états arabes semblent accorder une grande valeur à la coopération sécuritaire avec Israël, Israël pourrait-il poser un ultimatum, en demandant une reconnaissance officielle en échange de la continuation de leur collaboration ?

« Le risque de cette affirmation serait de fermer le canal, au moins temporairement, a répondu Gause. Il y aurait assez de personnes dans le système saoudien qui diraient en substance, ‘eh bien, s’ils ne veulent pas nous parler, qu’ils aillent au diable’. »

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