Le mystère de la paternité de la « Prière pour la Paix de l’Etat » enfin résolu
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Le mystère de la paternité de la « Prière pour la Paix de l’Etat » enfin résolu

Des nouvelles recherches ont mené l'enquête pour déterminer l'auteur de l'un des textes fondateurs du pays, rédigé en 1948

Après des décennies de mystère sur la paternité de la "Prière pour la Paix de l'Etat d'Israel", il s'agit du rabbin Yitzchak Halevi Herzog (Crédit : bibliothèque nationale d'Israël)
Après des décennies de mystère sur la paternité de la "Prière pour la Paix de l'Etat d'Israel", il s'agit du rabbin Yitzchak Halevi Herzog (Crédit : bibliothèque nationale d'Israël)

Lors des cérémonies qui ont marqué le 70e anniversaire de l’Indépendance de l’Etat d’Israël dans le monde, la « Prière pour la Paix de l’Etat d’Israël » a été récitée solennellement. Elle commence par la phrase suivante :

« Notre Père Qui est aux cieux, Rocher et Sauveur d’Israël, bénis l’Etat d’Israël, premier germe de notre rédemption »

Sans que la plupart des fidèles ne le sachent, il existe un débat vieux de plusieurs décennies autour de l’écriture de ce texte, datant de 1948, qui était à l’époque, et est toujours, un ajout important de la liturgie juive et israélienne. Jusqu’à il y a peu de temps, les érudits étaient divisés en deux camps : ceux qui attribuent cette prière à S.Y Agnon, et ceux qui estiment que le premier grand-rabbin ashkénaze d’Israël a rédigé ce poème.

Mais c’était sans compter les récentes découverte du docteur Yoel Rappel, un intellectuel israélien spécialisé en histoire juive. Il a confirmé que le grand-père du chef de l’opposition à la Knesset Isaac « Bugi » Herzog, était le véritable auteur de cette prière symbolique, qui a ensuite été éditée par son ami et lauréat du prix Nobel Agnon.

S.Y. Agnon, the only Israeli author who has ever won the Nobel Prize for Literature, published his first novella a century ago. (photo credit: Courtesy Agnon House/JTA)
S.Y. Agnon, unique israélien a avoir remporté le prix Nobel en littérature.; (Crédit : Agnon House/JTA)

Les découvertes de Rappel ont été corroborées par la Bibliothèque nationale d’Israël. Les preuves et les échanges entre Agnon et Herzog autour de cette prière font partie des archives de la bibliothèque de S.Y Agnon.

Résoudre la question de l’identité de l’auteur de cette prière – Agnon ou Herzog – n’est pas uniquement une question de droits, a expliqué Rappel dans une interview accordée au Times of Israel.

« Pour de nombreuses personnes – principalement des religieux – la « Prière pour la Paix de l’Etat d’Israël » est plus importante que la Déclaration d’Indépendance », a affirmé Rappel.

« Evidemment, il est important de savoir qui l’a écrite. C’est aussi important parce que si l’auteur est un écrivain, il n’y a pas de [caractère religieux] sacré à conférer à cette prière. Si un rabbin l’a écrite, cela signifie qu’elle s’impose dans la liturgie religieuse », dit-il.

En effet, la confirmation qu’Herzog est l’auteur de cette prière déchoit ladite prière de son importance religieuse, selon Rappel. Son message est un appel à tous les Juifs à revenir en Israël et à considérer la fondation de l’Etat d’Israël comme le début de la rédemption.

La première page d’une lettre écrite par le rabbin Herzog adressée à S.Y. Agnon en 1948, dans laquelle il confirme avoir écrit la prière et demandé à Agnon de l’éditer. (Crédit : S.Y. Agnon Archive, Bibliothèque Nationale d’Israël)

Un polar historique

La confusion autour de la paternité de ce texte a commencé presque immédiatement après sa publication initiale, dans l’édition du 20 septembre 1948 du journal Haaretz.

Tandis que l’article établit que les grands-rabbins ashkénaze et séfarade d’Israël – ainsi que d’autres rabbins – avaient l’intention de faire lire cette prière dans les synagogues, aucun auteur n’est spécifiquement mentionné ».

Au bas du texte, on peut lire « Selon le grand rabbin Herzog, l’auteur S.Y. Agnon a également participé à la rédaction de la prière ».

La Prière pour la Paix de l’Etat d’Israël avait été initialement publiée dans l’édition du 20 septembre 1948 du quotidien Haaretz. (Crédit : S.Y. Agnon Archive, Bibliothèque Nationale d’Israël)

Bien que rien n’ait été explicitement établi à l’époque, Herzog était considéré comme le principal auteur du texte jusqu’en 1983, quand un article du journal israélien Maariv, du docteur David Tamar, a évoqué l’idée qu’Agnon a rédigé cette prière. Cette supposition se basait sur une copie du texte qu’il avait trouvée dans les manuscrits d’Agnon.

« La base de l’article de [Tamar] était une photo [et non une source] d’un manuscrit d’Agnon sur la Prière de la Paix pour l’Etat, qu’il a trouvé dans les archives d’Agnon à la Bibliothèque nationale », a expliqué Rappel dans un article récemment écrit pour la Bibliothèque nationale.

Bien que Rappel souligne que la logique de Tamar était contestée par de nombreux proches d’Agnon, Tamar avait tellement écrit sur sa théorie dans la presse que son opinion est devenue largement acceptée au fil des ans.

Dr. David Tamar s’était servi d’une copie de la prière par S.Y. Agnon pour lui attribuer la paternité du texte. (Crédit : S.Y. Agnon Archive, Bibliothèque Nationale d’Israël)

En 1998, Rappel a commencé à se pencher sur la question de la paternité de ce texte. Tout a commencé quand Rappel a rencontré le rabbin Shmuel Avidor HaCohen, un éminent rabbin de l’époque, qui a soumis à Rappel une enveloppe du bureau d’Herzog, du grand rabbinat d’Israël. Sur l’enveloppe, était écrite la phrase suivante : « la prière pour l’Etat copiée et corrigée par Mr Agnon de sa main ».

L’enveloppe contenait le manuscrit original, mais l’annotation sur l’enveloppe semble bien indiquer qu’Agnon avait seulement recopié et édité la prière, et ne l’avait pas rédigée.

Une enveloppe reçue par le Dr. Yoel Rappel en 1998 avec le manuscrit original et complet de laprière recopiée par Agnon. (Crédit : S.Y. Agnon Archive, Bibliothèque Nationale d’Israël)

Pourtant, Rappel avait besoin de davantage de preuves pour attester qu’Herzog était le véritable auteur.

Il a trouvé « l’objet du crime » il y a seulement quelques mois, en découvrant une lettre de 1948, de la part d’Herzog adressée à Agnon. Dans cette lettre, Herzog écrivait : « Les gens de diverses communautés de la Diaspora me demandent d’amender la prière pour le bien-être de l’Etat et ses dirigeants. Nos frères en Diaspora ont confiance en moi, et j’ai confiance en vous, parce que vous avez le style et la poésie, et que vous êtes un homme empreint de la crainte de Dieu, depuis votre jeune âge, et vous êtes la personne la plus à même d’amender cette prière ».

Cette lettre clarifiait donc le rôle d’Agnon en tant qu’éditeur, mais n’attribuait pas à Herzog la paternité de ce texte. Mais cette lettre, associée à une autre découverte sur un article écrit par Herzog à l’occasion du 10e anniversaire d’Israël était la pièce manquante du puzzle. Dans cet article, Herzog évoquait « le texte que j’ai instauré », avec des citations extraites de la « Prière pour la Paix de l’Etat d’Israël ».

Une admiration mutuelle

Si cela fait sens, explique Rappel, alors c’est Herzog qui a écrit la prière et il a ensuite demandé à Agnon de relire son travail.

« Agnon et Herzog étaient de très bons amis, très proches. Le rabbin Herzog aimait beaucoup Shai Agnon et l’appréciait en tant qu’écrivain, mais pas en tant qu’homme du judaïsme et de la loi juive. Il ne voyait pas en lui un arbitre de la loi juive. Il voyait en lui quelqu’un qui connaissait [le judaïsme] à travers ses écrits », a-t-il dit.

« A la fin, il y a cinq mots écrits pas Shai Agnon qu’il a intégrés à la [version finale] de la prière », analyse Rappel.

Quant à savoir pourquoi Agnon avait recopié la prière d’origine, Rappel explique : « la copie avait été faite pour des raisons halakhiques, sur la base de l’interdit d’effacer des mots d’un texte sacré ».

Le fait désormais établi que la prière a été écrite par un rabbin est ce qui lui confère son caractère sacré, a souligné Rappel.

Rabbi Yitzhak HaLevi Herzog en 1945. En tant que Grand RAbbin d’Israël à sa création, Herzog s’est battu pour conférer un caractère juif à un état laïc. (Crédit : domaine public)

« Savoir qui a écrit [la prière] permet de commencer à comprendre qu’elle est l’intention de l’auteur et cela est lourd de sens », affirme Rappel.

Cela est notamment vrai lorsqu’il s’agit de comprendre les trois mots les plus importants de la prière, dans la première phrase de la prière. Rappel explique que l’établissement de l’Etat d’Israël est réshit tzmikhat guéoulatenou, premier germe de notre rédemption.

Si un écrivain avait rédigé cette phrase, elle n’aurait pas vu dire grand-chose, a affirmé Rappel. Mais « si un rabbin écrit que l’Etat d’Israël est le début de notre rédemption, alors cela signifie que [l’établissement de] l’Etat d’Israël était un acte divin. C’est très important. »

« Pour les Juifs religieux en Israël, jusqu’à aujourd’hui, cette prière est plus importante que la Déclaration d’Indépendance. Beaucoup plus importante. Les lycéens israéliens ne connaissent pas par cœur la Déclaration d’Indépendance, ils savent qu’elle existe », dit-il.

« Mais allez dans un lycée religieux et demandez-leur qui connaît la Prière pour la Paix de l’Etat d’Israël, ils la connaissent par cœur », dit Rappel.

La prière de Herzog, selon Rappel, est le lien sioniste des religieux envers l’Etat d’Israël.

De nos jours, ajoute Rappel, le problème est qu’en Israël et à l’étranger, les disputes politiques sur l’Etat d’Israël ont conduit certains groupes religieux à modifier ou supprimer certains versets de la prière.

« La politique s’est immiscée dans le livre de prières, parce que cette prière a une connotation politique », dit-il.

« Par exemple, lors du retrait de Gaza en 2005, de nombreux Juifs l’ont modifiée parce qu’ils pensaient que l’Etat les avait trahis en se retirant de Gaza », dit-il.

La politisation de la prière d’Herzog n’était pas dans l’intention de l’auteur, a souligné Rappel.

« Ce n’était pas dans l’intention du rabbin Herzog – sa seule intention était de créer une Déclaration d’Indépendance religieuse pour l’Etat d’Israël », a affirmé Rappel.

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