Le pari de Lapid : Les Haredim rejoindront-ils le « bloc du changement » ?
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Analyse

Le pari de Lapid : Les Haredim rejoindront-ils le « bloc du changement » ?

Une coalition étroite et fracturée a besoin des formations ultra-orthodoxes pour survivre. Si Bennett tente la conciliation, Lapid préfère l'épreuve de force

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Le député de Kakhol lavan Yair Lapid prend la parole lors de la conférence Maariv à Herzliya, le 26 février 2020. (Crédit : Miriam Alster / Flash90)
Le député de Kakhol lavan Yair Lapid prend la parole lors de la conférence Maariv à Herzliya, le 26 février 2020. (Crédit : Miriam Alster / Flash90)

Naftali Bennett a annoncé, dans la soirée de dimanche, avoir finalement pris sa décision. Aucun gouvernement de droite n’est possible, a-t-il affirmé aux Israéliens lors d’une allocution diffusée en prime-time à la télévision depuis la Knesset – et il intégrera en conséquence un gouvernement aux côtés de Yair Lapid, formé de huit factions de tout le spectre politique qui vont des profondeurs de la droite aux profondeurs de la gauche – un gouvernement qui incarnera la dite coalition « du changement ».

Les réponses à cette annonce étaient prévisibles – de même que leur intensité.

Il y a eu l’enthousiasme de la gauche, avec notamment des tweets dénonçant Netanyahu et la joie exprimée jusqu’au Meretz et à La Paix maintenant; il y a eu de la fureur et de l’amertume à droite, avec des qualificatifs de « traître » qui ont déferlé sur Bennett de la part de personnalités des médias et des politiciens de la droite de l’échiquier. Netanyahu lui-même a fustigé le gouvernement naissant de Bennett et Lapid, qu’il a considéré comme « non démocratique » et qu’il a comparé à la gouvernance tyrannique du dictateur syrien Bashar al-Assad.

Aucun autre politicien que Netanyahu n’entraîne un tel débordement émotionnel chez les Israéliens – il est donc évident que la fin actuellement en suspens de son long règne risque d’être agitée.

Et pourtant, indépendamment du désespoir des uns et de l’excitation des autres, il est encore très prématuré de se réjouir ou, a-contrario, de se morfondre.

Le chef du parti Yamina, Naftali Bennett, salue ses partisans après les premiers résultats des sondages de sortie des urnes aux élections israéliennes au siège de son parti à Petah Tikva, le 24 mars 2021. (Crédit : AP Photo/Tsafrir Abayov)

Alors que Bennett et son « ami » Lapid – dont l’engagement réciproque est dorénavant public – tentent de conclure l’accord de coalition sur lequel se fondera leur déclaration d’intention, le défi épineux visant à construire et à stabiliser une coalition improbable reste à relever.

Car il s’agit d’une coalition qui n’aurait pu être formée dans aucun autre contexte politique. Rien n’a jamais uni Yamina, formation profondément à droite, et le Meretz, ardemment progressiste. Rien ne pourrait avoir amené l’ancien faucon du Likud, Gideon Saar, à faire cause commune avec le responsable du Mouvement islamique en Israël Mansour Abbas – rien, sinon le désir qui traverse de large pans de l’électorat israélien et des politiques de voir enfin la fin du long règne de Benjamin Netanyahu au poste de Premier ministre.

Et même avec huit factions – jamais elles n’ont été aussi nombreuses dans une coalition au pouvoir en Israël – la coalition ne pourra s’appuyer que sur une mince majorité parlementaire. Une coalition de 61 sièges, dans la Knesset forte de 120 membres, dont les clivages politiques sont tellement importants, pourra-t-elle survivre à une motion de censure, adopter un budget, développer une politique étrangère ou mener une guerre ?

Le désir d’écarter Netanyahu sera-t-il suffisant pour maintenir cet équilibre si instable ?

Benjamin Netanyahu lors d’une cérémonie pour les victimes de l’incident d’Altalena, en 1948, au cimetière Nachalat Yitzhak de Tel Aviv, le 26 mai 2021. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Déminer les frictions entre la droite et Raam

Une question que se posent Lapid et Bennett, bien sûr. Dans cette bataille visant à construire leur nouvelle coalition, ils s’appuient sur deux hypothèses qui donneront sa forme au prochain gouvernement – ou pas.

La première : c’est que le parti islamiste Raam siègera, de manière à la fois raisonnable et confortable, dans une coalition qui pourrait bien devoir prendre en charge davantage de violences à Gaza, davantage de tensions à Jérusalem, notamment sur le mont du Temple, et qui devrait aussi subir les pressions des partis les plus à droite au sujet des politiques pro-implantations.

Ne vous laissez pas tromper par le fait que Bennett occupera le premier le poste de chef du nouveau gouvernement : C’est Lapid qui prendra la tête de la coalition et qui a discrètement manœuvré, cajolé et négocié sa mise en place pendant que l’attention de la droite était focalisée sur Bennett. Ce sont dans les actes de Lapid – et non dans la rhétorique de Bennett – qu’il est possible de commencer à deviner les contours du nouveau gouvernement.

Le chef de Raam, Mansour Abbas (g) et le chef de Yesh Atid, Yaïr Lapid (d), à Jérusalem, le 19 avril 2021. (Crédit : Yesh Atid)

Et l’observation de la manière dont Lapid a commencé à distribuer les postes au cabinet révèle un effort minutieux visant à neutraliser les éventuels différends avec Raam avant même qu’ils ne se produisent. Les ministères qui pourraient entraîner des frictions entre Raam et les factions de droite ont été confiés à des personnalités du centre-gauche, avec Benny Gantz à la tête du ministère de la Défense et le parti Travailliste en charge de la Sécurité intérieure. Yamina, pour sa part, s’occupera de ce que les négociateurs appellent vaguement pour le moment un « ministère des Implantations ».

Les Haredim entrent en scène

Arrive alors la deuxième hypothèse – passée sous silence pour le moment de manière à ne pas torpiller les négociations de coalition avec Raam, Yisrael Beytenu et d’autres. C’est la suivante : Une fois que la coalition sera mise en place, les partis ultra-orthodoxes – Shas et Yahadout HaTorah – imploreront de l’intégrer.

Les partis haredim l’ont affirmé depuis longtemps et à de nombreuses reprises : Ils resteront, quoi qu’il arrive, aux côtés de Netanyahu, et la présence de Lapid, le laïc, et de Liberman, anti-ultra-orthodoxe assumé (il a mené sa campagne électorale sur la promesse explicite d’écarter les formations ultra-orthodoxes du pouvoir) fait de la nouvelle coalition un environnement toxique.

Mais le nouveau gouvernement a besoin des partis haredim, tout comme ces derniers ont besoin de rester au pouvoir. Leurs 16 sièges au Parlement pourraient résoudre un grand nombre de problèmes pour Lapid, qui n’aurait plus à dépendre de sa seule force de conviction pour parvenir à convaincre chaque député en amont d’un vote. Raam pourrait être éjecté tout comme Yisrael Beytenu, le Meretz ou Kakhol lavan, si les factions devaient s’avérer ne pas être fiables.

Les dirigeants du parti Yahadout HaTorah Yaakov Litzman (à droite) et Moshe Gafni (à gauche) s’adressent à la presse à la Résidence du Président à Jérusalem le 23 septembre 2019, après avoir consulté le président Reuven Rivlin sur la question de savoir quel législateur devrait être chargé de former le prochain gouvernement après les élections du 17 septembre. (Hadas Parush/Flash90)

Pour les ultra-orthodoxes, le besoin de survie n’est pas moindre. Leurs institutions dépendent pratiquement entièrement de la générosité financière de l’État. Ils ne peuvent pas se permettre de se trouver trop à l’écart et trop longtemps de la table des négociations concernant le budget de l’État.

Bennett a évoqué à maintes reprises la nouvelle philosophie gouvernementale « d’unité » et « d’inclusivité ». Ce qui est en partie une tentative de justifier aux yeux de ses anciens alliés de droite sa volte-face contre Netanyahu – mais c’est majoritairement un signal envoyé aux responsables haredim, parce qu’il désire qu’ils intègrent la nouvelle coalition. « Ce gouvernement n’attaquera aucune communauté, aucun groupe », a-t-il ainsi affirmé dans son discours télévisé de dimanche. « Il ne nourrira aucune hostilité envers quiconque ».

Lapid, de son côté, souhaite pouvoir rallier les formations ultra-orthodoxes avec, sans doute, autant de ferveur que Bennett. Mais il a opté pour une approche très différente.

Dans le tout premier accord de coalition qu’il a signé, Lapid a confié à Avigdor Liberman, bête noire des Haredim, tous les postes déterminants pour la communauté ultra-orthodoxe. Ainsi, Liberman sera ministre des Finances, son parti présidera la commission des Finances à la Knesset et l’un de ses hommes sera à la tête du ministère de la Galilée et du Negev – Essentiel dans le transfert des fonds de l’État aux conseils locaux, qui a été central dans les initiatives prises par le Shas pour construire, ces dernières années, sa base de soutien.

Une publicité pour le journal du parti Yahadout HaTorah présentant le visage du leader de Yisrael Beytenu, Avigdor Liberman, publiée dans les journaux haredi le 15 mars 2021. Le texte se lit comme suit : Soit il nous jette tous à la poubelle, soit nous courons tous voter [Yahadout HaTorah]. Battons l’incitation dans les urnes ! ».
C’est la première fois depuis au moins vingt ans que le Trésor et la commission parlementaire chargée de superviser le travail du ministère des Finances sont placés sous le contrôle du même parti.

Ce qui signifie que c’est le plus grand ennemi des formations ultra-orthodoxes – l’homme qui s’était présenté en promettant qu’il mettrait les politiciens haredim « à la décharge » – qui contrôlera tous les goulets du budget de l’État qui revêtent une telle importance pour la communauté. S’il en fait le choix, Liberman pourra rapidement et totalement assécher tous les financements pour les institutions et pour les organisations caritatives haredim.

Lapid n’a aucunement l’intention de mendier le soutien des ultra-orthodoxes. Et pour avoir un espoir de maintenir le financement gouvernemental de leurs institutions et de leur mode de vie, ce sont les partis haredim qui devront venir à la table des négociations pour reprendre un certain contrôle des budgets alloués à leurs communautés.

Et si ça ne fonctionne pas ?

Et si ces hypothèses s’avéraient être sans fondement ? Si Raam, Yamina et Tikva Hadasha ne parvenaient pas à maintenir la décrispation dont la nouvelle coalition aura besoin pour durer ? Si les partis haredim, au lieu de chercher à trouver un arrangement qui permettrait de stabiliser le gouvernement Lapid-Bennett, devaient décider que l’édifice tout entier s’effondrera probablement sous le poids de ses propres contradictions et qu’ils choisissent de rester fidèles au bloc dirigé par Netanyahu ?

En fait, que se passera-t-il si les politiciens ultra-orthodoxes veulent passer quelques bons mois dans l’opposition ? Les formations haredim ont constaté, frustrés, que certains de leurs électeurs étaient partis vers le Parti sioniste religieux et vers le Likud. Peut-être n’est-ce pas si terrible, pensent-ils, de laisser leurs électeurs passer un peu de temps dans la jungle fiscale – un rappel douloureux, mais finalement sain, de l’absolue nécessité de politiciens dévoués à leur cause parce qu’issus de la communauté ?

Ce n’est pas une spéculation sortie de nulle part. Le site d’information ultra-orthodoxe Behadrei Haredim a cité, samedi, un député haredi anonyme qui a dit très précisément ces mots.

Le ministre de l’Intérieur Aryeh Deri, (à gauche), s’entretient avec le ministre de la Santé de l’époque Yaakov Litzman lors d’une réunion à Jérusalem, le 4 mars 2020. (Yonatan Sindel/Flash90)

Un parlementaire aurait déclaré que « si nous entrons dans l’opposition, sans financements et sans aucune capacité de venir en aide à nos électeurs, alors le public haredi, contrarié, va enfin comprendre tout ce que font les députés ultra-orthodoxes pour eux ».

Un autre a dit : « Après six mois de gouvernement sans Haredim, le public comprendra l’importance du vote et il n’ira pas chercher une autre formation, comme Yamina ou [le leader du parti sioniste religieux Bezalel] Smotrich, qui ne vont pas se préoccuper des ultra-orthodoxes – et les électeurs reviendront chez nous ».

Quand il aura fait sa prestation de serment, le gouvernement Lapid-Bennett pourrait devenir le plus fragile politiquement de toute l’Histoire du pays. Les divisions profondes en termes d’idéologie, de démographie et d’intérêts politiques sont autant de fissures géologiques qui traversent la coalition anti-Netanyahu. Et elle sera trop étroite, au moins initialement, pour survivre à la rébellion – ne serait ce que d’un seul député.

Pour espérer survivre, le nouveau gouvernement devra tout d’abord prouver sa trempe. Il devra convaincre les partis Haredim qu’il fera partie du paysage politique pendant un moment – et, de manière paradoxale, il devra le prouver rapidement.

Lapid et Bennett ont fait un pari avec leur nouvelle coalition – mais pas nécessairement un pari irréfléchi. Ils ont de bonnes raisons de croire que la gestion minutieuse de la coalition, en naviguant de manière particulièrement prudente au cours des premières semaines de tensions gauche-droite, ouvrira la voie à une coalition à long-terme stable.

Leurs premières initiatives dans cet objectif laissent penser qu’ils ont parfaitement compris l’importance de ce défi.

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