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Analyse

Le Sommet du Neguev navigue sur une mer de peurs régionales

Succès diplomatique pour Israël, les partenaires arabes rejoignent Yair Lapid et Anthony Blinken à Sde Boker - pour s'attaquer à des développements inquiétants

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

De la fumée s'élève d'un site pétrolier dans la ville côtière de Jeddah, qui ouvre sur la mer Rouge, le 25 mars 2022. (Crédit : ANDREJ ISAKOVIC / AFP)
De la fumée s'élève d'un site pétrolier dans la ville côtière de Jeddah, qui ouvre sur la mer Rouge, le 25 mars 2022. (Crédit : ANDREJ ISAKOVIC / AFP)

Le Sommet du Neguev organisé par le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid, dimanche et lundi, est considéré et salué par de nombreux observateurs comme une démonstration de force à l’encontre de l’Iran.

Les ministres des Affaires étrangères des Émirats arabes unis, de Bahreïn, du Maroc et d’Égypte ont rejoint Lapid et le secrétaire d’État américain Antony Blinken – et il est indubitable que l’Iran occupera, lors des deux jours, la première place dans les discussions.

Toutefois, ce rassemblement à Sde Boker n’est pas une démonstration d’unité confiante. En fait, cela pourrait bien être complètement le contraire.

Après avoir assisté à une série de développements inquiétants, les diplomates se sont rendus en hâte au sein de l’État juif pour tenter de faire évoluer la politique choisie par les États-Unis avant qu’ils ne se trouvent dans l’obligation de se débrouiller seuls face aux défis à relever.

« À période désespérée, mesures désespérées », commente Moshe Albo, historien et chercheur spécialisé dans l’étude du Moyen-Orient contemporain à l’Institut de politique et de stratégie de l’université Reichman, à Herzliya.

« Le sommet indique, avant tout, le sentiment d’urgence ressenti par les pays au vu des multiples processus qui se sont entremêlés et qui se sont transformés en menaces multi-dimensionnelles – en menaces pour leur sécurité intérieure ou pour leur statut régional », continue Albo.

Le secrétaire d’État américain Antony Blinken, accompagné par le ministre israélien des Affaires étrangères Yair Lapid, à gauche, et le ministre des Affaires étrangères des EAU, Sheikh Abdullah bin Zayed al-Nahyanin, à droite, lors d’une conférence de presse au département d’État de Washington, le 13 octobre 2021. (Crédit : Andrew Harnik/AP)

La menace principale est celle de l’Iran et de ses groupes mandataires. Ce réseau d’organisations – dirigé par le Corps des Gardiens de la Révolution iraniens – ne cesse de devenir plus agressif et il a fait la démonstration de nouvelles capacités dangereuses, ces dernières semaines.

Les rebelles Houthis du Yémen, soutenus par Téhéran, ont lancé des attaques au missile et au drone au mois de janvier et au mois de février qui ont visé les Émirats arabes unis, avec notamment une frappe au missile balistique, le 31 janvier, qui a été commise alors que le président Isaac Herzog se trouvait dans le pays.

Les attaques contre l’Arabie saoudite ne se sont pas interrompues non plus. Il y a une semaine, les rebelles Houthis ont pris pour cible des usines de production d’eau et des usines énergétiques. Vendredi, ils ont lancé une vague d’attaques aux missiles et aux drones contre le royaume, visant notamment un site pétrolier situé à proximité du circuit de Formule un qui devait accueillir le Grande prix d’Arabie saoudite dimanche à Jeddah.

Ce mois-ci également, l’Iran a tiré douze missiles vers le consulat américain d’Erbil, une ville du nord de l’Irak. Plusieurs missiles se sont abattus sur le bâtiment.

Une maison endommagée par une attaque de missiles balistiques iraniens à Erbil, en Irak, le 23 mars 2022. (Crédit : AP Photo/Ahmed Mzoori, Metrography)

Au même moment, les négociations sur le nucléaire, à Vienne, seraient sur le point d’aboutir. Dans le cadre de ces pourparlers, le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI), lié aux attaques menées contre les États du Golfe, pourrait être radié de la liste noire américaine des entités et des groupes terroristes.

« Les États du Golfe disent : ‘Mais attendez’, » explique Albo. « Nous avons un pilier stratégique qui est supposé nous soutenir en matière de stabilité régionale et c’est lui qui a pris la tête des efforts livrés actuellement dans le but de faire revivre l’accord sur le nucléaire dans la région. Ce qui rendra l’Iran encore plus audacieuse dans ses initiatives régionales et ce qui, en conséquence, accroîtra la portée de la menace iranienne ».

« Les Américains sont déterminés à signer l’accord sur le nucléaire et les pays, ici, en sont très inquiets », déclare Efraim Inbar, président de l’Institut d’études stratégiques de Jérusalem.

L’objectif du Sommet du Neguev, pour les nations signataires des Accords d’Abraham et pour l’Égypte, est donc de faire tout ce qui sera possible pour raffermir le soutien des Américains. Les pays comprennent très bien qu’ils ne pourront pas compter sur une autre puissance pour leur fournir des armes et un appui militaire et en termes de renseignements – ce qui leur permettrait d’agir en tant que force de dissuasion crédible face à la République islamique.

Mohammad Eslami, chef de l’Agence nucléaire iranienne (à gauche), et le gouverneur de l’Iran auprès de l’Agence internationale de l’énergie atomique, Kazem Gharib Abadi, quittent la Conférence générale internationale de l’énergie atomique à Vienne, en Autriche, le 20 septembre 2021. (AP Photo/Lisa Leutner, archive)

Blinken, d’un autre côté, est venu « pour apaiser tout le monde », estime Inbar.

Dans l’idéal, les Américains seront en mesure de fournir des garanties diplomatiques et sécuritaires qui sauront dissiper les pires craintes de leurs partenaires dans la région.

« Ce processus est complexe et il ne va pas s’achever par une simple déclaration contre un État », explique Moran Zaga, spécialisé dans l’étude de la région du Golfe à Mitvim — l’Institut israélien de politique étrangère régionale.

Mais si les ministres des Affaires étrangères doivent retourner déçus dans leurs pays respectifs, les vagues diplomatiques de ces dernières semaines pourraient se transformer en tempête, les acteurs locaux comprenant qu’ils devront dorénavant se débrouiller seuls et sans les États-Unis.

Difficile d’anticiper quel nouveau rééquilibrage potentiel pourrait suivre. Les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite continueraient probablement leurs ouvertures discrètes à l’égard de l’Iran pour tenter de s’assurer d’une forme ou d’une autre de stabilité.

Mais ils pourraient aussi montrer à l’Iran et aux États-Unis qu’ils ont les moyens de s’en sortir sans eux. Un cadre régional de sécurité maritime est une possibilité et le Premier ministre Naftali Bennett a promu, de son côté, l’idée d’un réseau régional de défense aérienne.

Les nations arabes alliées des États-Unis pourraient aussi tenter d’influencer elles-mêmes la direction prise par le Moyen-Orient.

Le président égyptien Abdel-Fattah el-Sissi, le roi de Jordanie Abdallah, le prince héritier émirati Mohamed bin Zayed et le Premier ministre irakien Mustafa Al Kadhimi pendant une réunion à Amman, le 25 mars 2022. (Crédit : Mohamed Al Hammadi / Bureau de la présidence irakienne)

« Une surprise pourrait bien venir de la Syrie ou de l’Irak », note Zaga.

Des rencontres récentes de haut-rang qui ont eu lieu dans la région pourraient soutenir cette idée.

Vendredi, le roi Abdallah de Jordanie a accueilli les dirigeants égyptien, irakien et émirati pour des entretiens. La semaine précédente, le président syrien Bashar el-Assad avait été invité par le prince héritier d’Abu Dhabi, Sheikh Mohammed bin Zayed Al-Nahyan, gouvernant de facto des Émirats arabes unis.

Les États du Golfe, la Jordanie et l’Égypte pourraient se positionner de manière à forcer l’Iran à quitter la Syrie et l’Irak, faisant la promotion de la stabilité régionale tout en perturbant la capacité de Téhéran à soutenir ses mandataires. Ce qui transmettrait également aux États-Unis le message que les alliés régionaux des Américains sont décidés à prendre les choses en main.

Si la Syrie accepte une plus grande implication des pays du Golfe dans sa reconstruction, elle pourrait alors souhaiter les soutenir aussi au Liban. Même si le régime d’Assad a été heureux d’accepter l’aide de l’Iran pour rester au pouvoir, cela fait longtemps qu’il est en désaccord avec la République islamique sur sa vision pour la région et en particulier au Liban et en Irak.

Pressions économiques

La deuxième menace qu’évoqueront les pays réunis à Sde Boker est d’ordre économique. La pandémie et la guerre en Ukraine ont rendu précaire la situation économique dans de nombreux pays arabes.

Les prix des céréales augmentent, en particulier le prix du blé, dans le contexte de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Les deux pays – qui figurent tous les deux dans le Top 5 des producteurs de céréales dans le monde – fournissent près de 80 % du blé égyptien.

Le Caire et les autres nations doivent aussi affronter des prix du pétrole et du gaz naturel qui grimpent en flèche. La valeur de la livre égyptienne continue sa chute alors même que le pays subit une inflation à deux chiffres.

Une rue commerciale au Caire, en Égypte, le 14 avril 2020. (Crédit : AP/Nariman El-Mofty, File)

L’économie jordanienne, fortement mise à mal par la COVID, ressent les effets, elle aussi, de l’offensive russe en Ukraine. La hausse des prix est constante et nette et le chômage est aux environs de 25 %.

L’Égypte et la Jordanie, deux voisins d’Israël, ont besoin du soutien économique des nations du Golfe.

Et face aux inquiétudes de ses partenaires arabes, Israël a un rôle important à jouer.

Sur le front diplomatique, Lapid doit montrer à ses homologues arabes que l’État hébreu peut influencer le positionnement américain là où eux ne le peuvent pas.

Israël gagne aussi en importance économique.

L’Égypte et la Jordanie comptent aussi sur un approvisionnement en gaz naturel plus important de la part d’Israël. Alors que Pessah est dans moins d’un mois, le Caire désire également pouvoir accueillir des dizaines de milliers de touristes israéliens – ce qui représenterait un afflux désespérément nécessaire de devises étrangères dans l’économie égyptienne.

Ce sommet présente donc un potentiel formidable pour Israël. Mais il n’est pas exempt de risque.

« Je crains que ce sommet ne soit l’occasion d’un dialogue de sourds », explique Inbar.

Si les parties repartent, lundi, en ayant l’impression qu’il a été impossible d’émouvoir les Américains et que les Israéliens sont inefficaces, d’éventuels réalignements régionaux prendront de l’ampleur – et ils pourraient s’orienter dans des directions difficiles à prévoir.

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