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Analyse

Quel message enverrait la radiation des Gardiens iraniens des groupes terroristes ?

L'initiative envisagée par les États-Unis pourrait établir un précédent inquiétant même si certains estiment qu'elle est nécessaire pour limiter le programme nucléaire iranien

Jacob Magid

Jacob Magid est le correspondant pour les questions liées aux implantations pour le Times of Israël

Des membres du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) iraniens défilent lors du défilé militaire annuel marquant l'anniversaire du déclenchement de la guerre dévastatrice de 1980-1988 contre l'Irak de Saddam Hussein, dans la capitale Téhéran, le 22 septembre 2018. (Crédit: Stringer/AFP)
Des membres du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) iraniens défilent lors du défilé militaire annuel marquant l'anniversaire du déclenchement de la guerre dévastatrice de 1980-1988 contre l'Irak de Saddam Hussein, dans la capitale Téhéran, le 22 septembre 2018. (Crédit: Stringer/AFP)

Le vice-ministre aux Affaires étrangères Idan Roll a été interrogé, mardi, sur les raisons de l’opposition du gouvernement à l’intention présumée des États-Unis de supprimer le corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) de la liste des organisations terroristes – une ultime initiative dans les négociations visant à redonner vie à l’accord sur le nucléaire iranien moribond.

Roll a expliqué à la station de radio Kan que les Gardiens de la révolution étaient une organisation terroriste dont la portée était significative et qu’Israël continuerait à la traiter comme telle, indépendamment de toute décision prise par l’administration Biden.

Parce qu’il n’avait pas véritablement répondu à la question, il a dû expliquer les implications pratiques d’une telle initiative dans la mesure où le nouveau gouvernement israélien, jusqu’à présent, a largement évité de s’exprimer ouvertement en défaveur des politiques adoptées par l’administration américaine.

« Je ne sais pas. Il n’y a pas véritablement de certitude à ce sujet. On verra comment tout ça va se terminer », a rétorqué Roll avec une franchise inhabituelle.

Un communiqué officiel émis par le Premier ministre Naftali Bennett et par le ministre des Affaires étrangères, vendredi, ne s’est pas penché non plus sur la problématique des éventuels impacts d’une telle décision, choisissant plutôt de se concentrer sur les antécédents meurtriers du CGRI au Liban, à Gaza, au Yémen, en Irak et sur le sol iranien également.

« La tentative de radier le Corps des Gardiens de la révolution de la liste des groupes terroristes et une insulte aux victimes et elle ignore la réalité établie et soutenue par des faits sans équivoque enregistrés sur le terrain », ont indiqué Bennett et Lapid dans ce communiqué conjoint.

Le Premier ministre Naftali Bennett (à droite) et le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid lors d’une conférence de presse à Jérusalem, le 6 novembre 2021. (Crédit : Haim Zach/GPO)

Les experts qui se sont entretenus avec le Times of Israël suggèrent que l’une des raisons expliquant l’hésitation – ou l’incapacité – de l’État juif à parler de manière plus profonde des implications pratiques de la suppression des Gardiens de la révolution de la liste des organisations terroristes est finalement la portée d’une telle initiative, qui reste largement symbolique.

Toutes les lourdes sanctions imposées par les États-Unis et par l’Union européenne ne vont pas être supprimées, indépendamment de la présence sur la liste des Organisations terroristes étrangères (FTO) du nom de cette puissante institution gouvernementale.

Ce qui ne signifie pas pour autant que la symbolique manque de signification ou qu’il manque de sens. Toutes les parties qui désirent contenir l’influence de l’Iran au Moyen-Orient préfèreraient assurément que l’administration Biden n’aille pas au bout de sa démarche. Mais tous ceux qui sont convaincus que c’est le prix que les États-Unis devront payer pour garantir la réintégration de la République islamique dans un accord qui saura limiter ses activités nucléaires ont la certitude que Washington ne pourra pas se permettre de rejeter la demande de Téhéran.

‘Cela ne changera rien’

Et c’est ce que semble dire aussi l’administration américaine quand il lui est demandé de commenter les informations qui ont laissé entendre qu’elle serait prête à retirer de sa liste des organisations terroristes le CGRI, alors même que les négociations entre les puissances mondiales à Vienne sont à leur apogée.

« Nous sommes prêts à prendre des décisions difficiles pour que le programme nucléaire de l’Iran revienne dans ses limites définies par le JCPOA », a déclaré un responsable du département d’État au Times of Israël samedi, s’abstenant de démentir la rumeur de la radiation en elle-même.

L’officiel a ajouté que si les Gardiens de la Révolution représentaient une menace pour la sécurité régionale, cette menace serait bien plus redoutable si elle devait s’accompagner d’un programme nucléaire iranien qui ne serait soumis à aucune restriction.

Mohammad Eslami, chef de l’Agence nucléaire iranienne (à gauche), et le gouverneur de l’Iran auprès de l’Agence internationale de l’énergie atomique, Kazem Gharib Abadi, quittent la Conférence générale internationale de l’énergie atomique à Vienne, en Autriche, le 20 septembre 2021. (AP Photo/Lisa Leutner, archive)

« En cas de réintégration dans le JCPOA, quelle qu’elle soit, les États-Unis vont maintenir les outils puissants dont ils disposent et qu’ils n’hésiteront pas à utiliser résolument… pour contrer les Gardiens de la révolution en collaboration avec nos alliés et avec nos partenaires », a poursuivi le responsable, une référence apparente faite aux autres sanctions contre le CGRI qui resteront en vigueur.

Parmi ces dernières, les désignations des Gardiens de la révolution qui ont été faites par le Trésor américain en 2007 et en 2011 en raison de la prolifération nucléaire et de leurs violations faites aux droits de l’Homme, ainsi qu’une catégorisation supplémentaire en tant qu’entité terroriste qui avait été décidée par le Trésor en 2017. Cela n’avait été qu’en 2019 que l’ancien président Donald Trump avait ajouté les Gardiens de la révolution à la liste officielle des organisations terroristes – la FTO – dans le cadre de sa campagne de « pressions maximales » qui avait été accompagnée de sanctions écrasantes.

Le commandant du CENTCOM, le général Frank McKenzie, a aussi minimisé l’impact potentiel de la suppression du CGRI de la liste noire lors d’une conférence de presse, la semaine dernière, disant aux journalistes que « je ne pense pas que cela changera grand-chose dans la manière dont nous appréhendons la menace posée par les Gardiens de la Révolution et au vu de ce qu’ils font quotidiennement dans la région ».

« L’érosion de la légitimité des sanctions »

Mais si la suppression du CGRI de la liste n’aura pas véritablement d’impact sur le terrain, il est légitime de se demander pourquoi l’Iran accorde une telle importance à cette demande, refusant obstinément d’y renoncer.

Danny Citrinowicz, ancien dirigeant de la branche de recherche sur l’Iran au sein des Renseignements militaires israéliens, déclare que cette radiation de la liste est d’une importance déterminante pour le président Ebrahim Raissi, qui aura besoin des Gardiens de la Révolution non seulement pour une éventuelle réélection mais aussi pour remplacer le Guide suprême Ali Khamenei au décès de ce dernier.

Matt Levitt, de l’institut de politique au Moyen-Orient de Washington, affirme que la demande iranienne entre dans le cadre d’un effort visant à « éroder la légitimité et le consensus international autour de l’idée de l’adhésion aux sanctions, et de l’adhésion aux sanctions américaines unilatérales en particulier ».

Le chef du groupe terroriste palestinien Hamas, Ismail Haniyeh (deuxième à droite), serre la main du chef d’état-major iranien des forces armées, Mohammad Bagheri (à gauche), et du commandant des Gardiens de la révolution iraniens, le général Hossein Salami, lors de la cérémonie de prestation de serment du nouveau président iranien au Parlement, à Téhéran, capitale de la République islamique, le 5 août 2021. (Crédit : Atta Kenare/AFP)

« Ce qu’ils veulent en disparaissant de cette liste, c’est pouvoir dire à des partenaires financiers potentiels : ‘Notre nom ne figure même pas sur la liste des organisations terroristes du gouvernement américain. Pensez-vous vraiment que les États-Unis nous auraient enlevés de cette liste si nous étions encore une organisation terroriste ? Ce n’est clairement qu’une question politique’, » imagine Levitt, qui suggère qu’il sera plus facile pour l’Iran, grâce à cette initiative, de convaincre les pays, les banques et les entreprises qu’il y a finalement peu de risque à faire des affaires avec Téhéran.

Pour Raz Zimmt de l’Institut d’études nationales sécuritaires, la plus grande inquiétude concernant la radiation du CGRI de la liste américaine est le précédent qu’elle établit.

Les négociateurs américains ont, pendant longtemps, accordé une grande attention différencier sanctions liées au programme nucléaire – que Washington souhaite lever dans le cadre d’une réintégration de l’Iran et des États-Unis dans le JCPOA (Joint Comprehensive Plan of Action), le nom donné au pacte sur le nucléaire iranien – et mesures punitives qui ont été mises en œuvre en raison du soutien apporté par l’Iran au terrorisme et aux violations des droits de l’Homme.

L’administration Biden a promis de maintenir ces dernières, même si les critiques de la politique de Trump estiment que les sanctions qu’il avait mises en vigueur après son retrait du JCPOA, en 2018, visaient autant à mettre la république islamique à genoux qu’à empêcher un retour américain dans l’accord.

Continuer à faire la différence entre ces deux types de sanctions permet aux États-Unis de continuer à agir contre les activités régionales de Téhéran, même si un accord sur le nucléaire est mis en place. Il s’ensuit qu’incorporer les activités régionales de l’Iran dans l’accord sur le nucléaire en acceptant la requête de la suppression du CGRI de la liste des organisations terroristes pourrait nuire à cette distinction ainsi qu’à l’effort visant à contenir l’hégémonie régionale de la république islamique, explique Zimmt au Times of Israël.

Néanmoins, continue-t-il, radier les Gardiens de la Révolution de la liste des organisations terroristes serait un compromis entre le positionnement américain en faveur du maintien des sanctions qui ne sont pas liées au nucléaire et le positionnement de Téhéran, qui demande la levée de toutes les sanctions qui avaient été appliquées par Trump.

Illustration : Des membres du Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI) d’Iran défilent lors du défilé militaire annuel, marquant l’anniversaire du déclenchement de la guerre dévastatrice de 1980-1988 avec l’Irak de Saddam Hussein, dans la capitale Téhéran, le 22 septembre 2018. (AFP/STR)

« Je suis d’accord que cela ne semble pas être une perspective séduisante mais si c’est la seule chose qui empêche les deux parties de trouver un accord, alors je pense que c’est malheureusement un prix à payer qui en vaut la peine », continue Zimmt, qui travaille également au Centre d’Alliance d’études iraniennes au sein de l’université de Tel Aviv.

Citrinowicz, l’ancien responsable des renseignements militaires, se montre plus catégorique à l’égard de ce qui est, admet-il, une initiative « très problématique ».

« L’administration se trouve à un moment très critique des négociations et elle comprend que le seul moyen de stopper les avancées de l’Iran dans son programme nucléaire est un retour dans l’accord. Cette mesure apaisante que serait la radiation du CGRI de la liste des organisations terroristes est la goutte d’eau qui pourrait briser la résistance du régime iranien », affirme-t-il, disant que les partisans des sanctions ont fait de ces dernières une fin et non un moyen et que certaines mesures punitives économiques ont déjà épuisé leur potentiel d’influence.

Levitt, de l’Institut de politique au Proche-Orient de Washington exprime son opposition, pour sa part, à l’initiative en disant que l’Iran a trop besoin d’un allègement des sanctions pour ne pas signer un accord sur une question telle que le référencement des Gardiens de la révolution sur la liste des organisations terroristes.

« Ce n’est pas cette base qui permettra à l’accord de se conclure ou de ne pas se conclure, jamais de la vie », s’exclame-t-il.

Des partisans discrets

Si Bennett n’a pas trouvé d’oreille compatissante à ses préoccupations concernant la radiation des Gardiens de la Révolution de la liste des organisations terroristes aux États-Unis, il lui sera très certainement plus facile de trouver des soutiens parmi ses partenaires dans la région.

Un responsable égyptien a déclaré au Times of Israël que le sujet avait été abordé pendant le sommet trilatéral qui a réuni Bennett, le président égyptien Abdel-Fattah el-Sissi et le prince héritier des Émirats arabes unis, Sheikh Mohammed bin Zayed Al Nahyan, dans la station balnéaire de Charm el-cheikh, cette semaine.

Le prince héritier d’Abu Dhabi Mohammed bin Zayed al-Nahyan, à droite, le président égyptien Abdel-Fattah el-Sissi, au centre, et le Premier ministre Naftali Bennett se rencontrent à Sharm el-Sheikh, le 22 mars 2022. (Crédit : Porte-parole du bureau de la présidence égyptienne)

Si Abu Dhabi et Le Caire sont peut-être plus favorables à une relance de l’accord nucléaire, ils sont aussi beaucoup plus inquiets des activités régionales menées par Téhéran par le biais du CGRI ou des autres groupes mandataires de la République islamique. Les Émiratis, par exemple, sont encore furieux de l’absence de soutien de la part des États-Unis suite aux attaques aux missiles qui ont été commises par les rebelles Houthis du Yémen, qui sont soutenus par l’Iran.

Ce qui, sur le papier, rend bien plus probable la perspective d’une coopération avec Israël dans le cadre d’une campagne de pressions sur les États-Unis visant à obtenir des Américains qu’ils ne cèderont pas à la demande iranienne – une requête qui, selon Jérusalem, ne fera qu’encourager l’Iran à tenter d’élargir sa mainmise sur toute la région.

Zimmt met en garde toutefois contre des discussions portant sur une alliance de type OTAN entre l’État juif et ses alliés arabes, soulignant que ces derniers ne sont pas en position de s’opposer de manière trop rude à Téhéran.

« Ce sont eux qui vivent à deux mètres de l’Iran, pas nous, et ce qu’ils peuvent faire est limité », explique-t-il en évoquant les Émiratis. « L’Iran peut bien être à notre frontière par le biais de ses groupes mandataires mais l’équilibre du pouvoir n’est pas le même entre Israël et l’Iran et entre les EAU et l’Iran ».

Il remarque les efforts livrés, ces deux dernières années, par Abu Dhabi qui a tenté de réchauffer ses liens avec Téhéran, ainsi que sa décision prise de ne pas attribuer à la république islamique la responsabilité des attaques des Houthis – « alors que tout le monde sait très clairement qui soutient les Houthis ».

Levitt ajoute également qu’ignorer les inquiétudes des alliés arabes d’Israël serait une politique contre-productive pour l’administration Biden.

« Si toute votre politique étrangère est tournée vers la reconstruction des partenariats et des alliances, il est impossible de prendre le risque d’écarter de vous vos partenaires et vos alliés », dit-il.

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