Leçons pour Israël d’un tueur potentiel de 11 ans
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Opinion

Leçons pour Israël d’un tueur potentiel de 11 ans

L’État juif, rempli de ressources, devrait sûrement être capable de créer un climat dans lequel un garçon, qui vit dans un endroit dont nous insistons qu’il est Israël, ne soit pas si facilement recruté dans les rangs de ceux qui veulent nous tuer

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Capture d'écran de Ayin interviewé par la Deuxième chaîne israélienne
Capture d'écran de Ayin interviewé par la Deuxième chaîne israélienne

Qu’est ce qui transforme un garçon palestinien de 11 ans en un tueur potentiel ? La réponse facile, la réponse que beaucoup d’israéliens invoquent à un moment où simplement marcher dans les rues est devenu un potentiel danger pour la vie, est que les Palestiniens nous haïssent tout simplement. Ils nous ont toujours haïs. Ils nous haïront toujours. Ils remplissent leurs enfants de cette haine envers nous.

Et, en conséquence, cette haine déborde inévitablement sur une itération du terrorisme ou sur une autre : voitures béliers, attaques à la roquette, attentats suicides, ou attaques à l’arme blanche dans nos rues.

C’est une réponse à laquelle il est dur de résister au milieu de cette série agitée d’attaques des dernières semaines, et avec le souvenir, toujours frais dans la plupart des esprits israéliens, des assauts de terreur de 2000-2005.

Mais c’est une réponse qui rend aussi le futur d’Israël complètement morne, parce qu’elle n’autorise aucune possibilité que le terrorisme palestinien et la violence s’arrêtent, aucune possibilité que les Palestiniens ne cessent leurs efforts pour débarrasser la Terre Sainte de la souveraineté juive et des juifs.

C’est une réponse contenue dans la sinistre et largement rapportée sommation du Premier ministre Benjamin Netanyahu, devant la commission des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset en octobre, qu’ « Israël devra toujours vivre par l’épée. » Et le pire dans tout cela, c’est que cela pourrait s’avérer être vrai.

Le Premier ministre Golda Meir aurait dit une fois des Palestiniens : « nous n’aurons la paix avec eux tant qu’ils aimeront leurs enfants plus qu’ils ne nous détestent. » Et la préférence acharnée des Palestiniens pour la violence et les centaines de morts de chaque côté plutôt qu’un arrangement permanent, incarnée par Yasser Arafat, par le Hamas, et amèrement aussi par le « modéré » Mahmoud Abbas – qui a refusé la proposition de paix d’Ehud Olmert en 2008, et dont le déni de la légitimité d’Israël à Jérusalem a aidé à alimenter l’actuelle vague de terreurs – serait en fait l’indication d’un empressement insistant à tuer et être tué plutôt qu’à négocier, vivre, et laisser vivre.

Mais pendant que M. Netanyahu pourrait être prêt à condamner Israël à une obligation permanente de vivre par l’épée, il est loin d’être certain que toutes les futures générations d’Israéliens seront préparées à endurer ce jugement.

Ces derniers jours, nous, civils israéliens, portons le fardeau du terrorisme palestinien au cœur de notre pays, et nous envoyons aussi nos enfants pour deux ou trois ans de service militaire, sachant que nous ne profiterons plus de deux ou trois ans de répit d’un conflit armé sur l’une ou l’autre ligne de front.

Nous envoyons nos enfants à l’armée, en d’autres termes, pratiquement certains qu’ils mettront leurs vies en jeu pour protéger le pays. Et ensuite suivent les dizaines d’années de réserve.

Si la perspective, même pour le plus motivé et le plus patriotique des Israéliens, est un régime garanti par le Premier ministre de conflit et de carnage pour toujours, est-ce que notre pays, remarquablement dynamique et audacieux, réussira à maintenir sa résilience pour toujours ?

Déjà, selon des statistiques très discutées et contestées, 10 à 15 % des Israéliens ont choisi de faire leur vie à l’étranger. Peut-être, donc, nous nous devons à nous-mêmes au moins d’explorer s’il y a une voie de sortie ?

S’il y a des choses que nous pouvons faire qui pourraient juste réduire cette ostensible et éternelle rengaine du « vivre par l’épée ».

S’il y a quelque chose que nous pouvons faire qui pourrait simplement empêcher un garçon palestinien de 11 ans de devenir un tueur potentiel. Voué à vivre par l’épée pour toujours ? C’est à peine une réponse sioniste pro-active aux défis auxquels Israël est confronté.

Surement, nous devrions façonner notre propre destin, à prendre notre sort entre nos propres mains.

***

Le potentiel tueur de 11 ans auquel je pense en particulier a pour l’instant été identifié uniquement par la lettre hébraïque « Ayin ». Lui et son cousin de 14 ans ont tenté d’assassiner un garde de sécurité du tramway de Jérusalem le 10 novembre. Le cousin a poignardé le garde dans le haut du corps avec une paire de ciseaux qu’il avait apportée de chez lui ; Ayin l’a frappé à la tête avec une paire de ciseaux juste achetée.

Le garde a tiré dans l’estomac d’Ayin. Le cousin a été inculpé de tentative de meurtre. Ayin est trop jeune pour être inculpé – la législation qui changerait ceci fait actuellement son chemin à la Knesset – et se remet de ses blessures sous la garde des services de sécurité du Shin Bet.

Il sera envoyé dans une installation du nord d’Israël pour achever sa rééducation. Le garde qu’ils ont essayé de tuer a souffert de blessures légères à modérées. Ces derniers jours, le Shin Bet a d’abord rendu public des extraits du témoignage d’Ayin après interrogation, puis autorisé la Deuxième chaîne de télévision à l’interviewer, avec les traits masqués pour qu’il ne soit pas identifiable.

Ayin, dans son témoignage au Shin Bet, se rappelle que deux gardes du tramway sont montés à bord du train, mais les garçons ont décidé « de ne pas les poignarder parce qu’ils étaient deux. Plus tard l’un d’eux est descendu et nous avons immédiatement attaqué celui qui restait… Je l’ai poignardé à la tête, mon cousin à l’épaule et le ventre jusqu’à ce que le garde me pousse et me tire trois balles dans l’estomac. » Pourquoi a-t-il fait ça ?

https://youtu.be/gWLbsGNbWWw

Selon Ayin, la tentative de meurtre était l’idée de son cousin. Ayin est allé à l’école ce jour-là, n’a pas été admis parce que sa famille n’avait pas effectué un paiement, a retrouvé son cousin à l’extérieur, et a laissé le garçon plus âgé le persuader d’aller dehors poignarder et mourir en martyre. Ayin a déclaré que son cousin avait déjà essayé de mener une attaque plus tôt dans la matinée. Etait-ce un meurtre prémédité ? lui a-t-on demandé. Non, a rétorqué Ayin dans son interview télévisuelle, ce n’était pas un meurtre du tout.

C’était, plutôt, « simplement pour venger Mohammad Ali », un parent dont il dit qu’il a été tué par Israël.

Qui est exactement Mohammad Ali ? Egalement originaire du camp de réfugiés d’Ayin, Shuafat, dans Jérusalem Est, Mohammad Ali a effectivement été tué par Israël. Le 10 octobre, dans une tentative de poignarder un garde-frontière dans le cou, à la Porte de Damas à Jérusalem.

Avec le recul, Ayin a déclaré aux caméras qu’il « regrettait beaucoup ». « L’attaque était « une erreur ». Il aurait préféré être rentré à la maison dans le camp de réfugié Shuafat, il aurait préféré retourner à l’école. Il aurait aussi préféré, a-t-il dit, vivre dans un meilleur environnement, un qui ne serait pas rempli d’ordures et d’égouts. »

Il songeait à regarder de l’autre côté, vers Pisgat Zeev, le quartier juif de Jérusalem Est où ses cousins ont mené les attaques, et dont il dit « qu’ils ont des routes correctes, et que les maisons ne sont pas entassées les unes sur les autres. » L’interviewer lui a demandé ce qui fait qu’un enfant comme lui commet un acte comme celui-là. « L’occupation et les tirs » a répondu Ayin.

« Vous ne pouvez pas y échapper, il n’y a nulle part ailleurs où aller. »

***

Que devrions-nous faire du témoignage du plus jeune tueur potentiel de la vague de terreur de 2015 jusqu’à présent ? Jusqu’où devons-nous aller pour retrouver les causes et les conséquences ? D’où devons-nous attribuer des responsabilités, ou est-ce juste un exercice inutile ?

De manière plus pertinente, quelles leçons pouvons-nous tirer de ses remarques qui pourraient simplement empêcher le prochain garçon de 11 ans, ou 10 ans, ou neuf ans de s’inspirer de lui et d’essayer de nous tuer ? Ou devons-nous hausser les épaules, se résoudre à nous protéger nous-mêmes plus efficacement, avec une meilleure sécurité et de meilleurs renseignements, et continuer ?

Ayin serait-il sorti pour attaquer si ses parents avaient payé les frais de scolarité ? Peut-être pas. Et pourquoi ses parents n’ont-ils pas payé pour l’école ? Probablement parce qu’ils ne le pouvaient pas. Et de qui est-ce la faute ? D’Israël peut-être ? Ils vivent dans le camp de réfugiés de Shuafat, après tout, une zone considérée par Israël comme une partie de sa capitale souveraine, Jérusalem.

Pourquoi la notion de poignarder des Israéliens, en premier lieu ? A cause de la diabolisation incessante par les Palestiniens des juifs et d’Israël ? Parce qu’on lui a menti sur pourquoi Mohammad Ali est mort ? Et de qui est-ce la faute ? Le leadership palestinien, les médias palestiniens ? Mais est-ce toute l’histoire ?

Bien sûr que non.

Où est-ce que « l’occupation et les tirs » entrent en jeu ? Où prendre en compte le fait qu’Ayin vit dans un quartier perdu dont Israël, malgré ses affirmations de souveraineté, ne veut aucune part ? Seulement ce n’est très certainement pas l’histoire complète non plus.

Comment se fait-il qu’Israël en soit venu à contrôler le camp de réfugiés de Shafat en premier lieu ? Parce qu’il avait été conquis dans une guerre préventive imposée à Israël par les Palestiniens et plus largement par le monde arabe, qui se préparaient, confiants, à détruire l’État juif en 1967. Et il n’a pas été abandonné parce que les leaders palestiniens successifs ont échoué à s’accorder sur un accord avec Israël pour l’établissement d’un État palestinien qui ne voudrait ni ne pourrait être une menace pour l’État juif.

Le jeu des responsabilités n’est pas pertinent.

La croyance consensuelle est que nous aurions depuis longtemps établi un partenariat avec les Palestiniens vers la création d’un état – et mis fin à « l’occupation et aux tirs » – si nous avions pu leur faire confiance militairement, et s’ils n’avaient pas toujours insisté pour transformer Israël en une seconde Palestine en l’inondant de millions de descendants de réfugiés.

La croyance consensuelle parmi les Palestiniens est qu’Israël cherche à occuper et à construire sur de plus en plus de terres et entraver toute possibilité d’indépendance. L’argument est destiné à courir encore et toujours. Aucune des parties ne concèdera jamais qu’elle a tort. Et les narratifs conflictuels ne feront rien pour empêcher les assauts des Ayin de 11 ans.

***

Donc ce que nous pouvons retenir, simplement un conte lugubre de terreur d’une période encore envahie par la haine et les carnages ? Puisque nous, Israéliens, voulons servir plus efficacement notre propre intérêt et, plus précisément, voulons travailler à réduire l’effusion de sang, nous pourrions assimiler, par exemple, que si nous insistons pour contrôler les quartiers arabes de Jérusalem Est, nous devons fournir à leurs résidents des infrastructures adéquates, des services municipaux, et des opportunités d’éducation et d’emploi qui pourraient avoir changé quelque chose au contexte dans lequel Ayin a été si facilement recruté pour rejoindre les rangs des terroristes.

Peut-être ses parents auraient eu l’argent pour payer les frais de scolarité, pour commencer.

Alternativement, si nous ne voulons pas de centaines de milliers de Palestiniens de Jérusalem Est hostiles à Israël du « bon » côté de la barrière de sécurité, alors nous devrions travailler à une stratégie qui pourrait ultimement nous mener à bel et bien renoncer au contrôle de cette région. Ce n’est pas une question facile, ça.

Mais c’est un processus qui serait facilité si les leaderships politiques et religieux des Palestiniens, leurs écoles et leurs médias, n’étaient pas sans cesse en train de faire couler à flot des politiques, des positions et des fausses représentations calculées pour vacciner leur population contre la notion de légitimité juive.

Alors pourquoi ne pas insister sur la mise en œuvre d’accords supportés internationalement pour lutter contre les incitations des deux côtés du conflit ? Et pourquoi ne pas, comme un petit pas pour le changement climatique, encourager la communauté internationale à mettre de l’argent dans, et à maintenir une supervision directe, d’un effort stratégique pour financer des écoles, des médias et d’autres projets promouvant la tolérance et la réconciliation ? Des suggestions telles que celles-ci sont bien plus faciles à dire et à écrire qu’à faire.

Mais des remèdes spécifiques ne sont pas mon objectif premier ici.

Mon objectif est que nous, Israéliens, avons encore été plongés dans une vague de carnages. Les Palestiniens meurent encore en grand nombre et nous sommes responsables de cela aussi. Et nous avons un choix : accepter ceci comme notre destin, et, via des mesures défensives et offensives, faire de notre mieux pour maintenir le taux de mortalité bas.

Ou voir ce qui peut être fait, pour notre intérêt stratégique à long-terme, dans le but de finalement créer la possibilité d’une amélioration.

Je suis loin d’être convaincu que, même si Netanyahu annonçait un gel des implantations demain, offrait une compensation financière aux juifs vivant dans les régions de Cisjordanie qu’Israël n’envisage pas de garder à long terme, supportait publiquement une Initiative de paix arabe comme une base crédible pour des négociations portant sur un accord permanent, et acceptait ces pourparlers sur la base des frontières pré-1967, le chemin vers la paix et la réconciliation s’ouvrirait doucement devant nous.

De gauche à droite : le Premier ministre Benjamin Netanyahu, le président américain Barack Obama et le président de l'AP Mahmoud Abbas lors d'une réunion trilatérale à New York, le 22 septembre 2009 (Crédit : Avi Ohayon / GPO / Flash90)
De gauche à droite : le Premier ministre Benjamin Netanyahu, le président américain Barack Obama et le président de l’AP Mahmoud Abbas lors d’une réunion trilatérale à New York, le 22 septembre 2009 (Crédit : Avi Ohayon / GPO / Flash90)

Je suis tout sauf convaincu que Mahmoud Abbas montrerait plus de volonté que Yasser Arafat à légitimer la souveraineté juive.

J’établirai précisément à zéro les chances de Mahmoud Abbas de survivre aux attentions du Hamas, de l’Etat islamique, de l’Iran et d’autres islamistes vicieux et à permettre à Israël de renoncer à sa supervision de la sécurité en Cisjordanie.

Et cette simple vérité signifie que la souveraineté palestinienne est une concession que notre petit ruban d’Israël n’ose pas contempler dans un avenir prévisible.

Mais nous sommes des gens intelligents. Nous sommes la nation qui a toujours trouvé un moyen de gagner contre vents et marées. Et mon souci, à présent, est que nous sommes devenus si défaitistes, que nous avons un dirigeant si convaincu de ce désespoir permanent de chercher à changer notre réalité régionale, que nous n’essayons même plus.

Parce que vraiment, ce devrait être avec sa sagesse et ses ressources que l’État juif créerait un climat dans lequel un garçon de 11 ans, vivant dans ce que nous insistons être notre pays, ne soit pas si facilement recruté dans les rangs de ceux qui veulent nous tuer à tout prix.

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