L’enrichissement de l’uranium est inquiétant, mais ça ne fait pas une bombe
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Analyse

L’enrichissement de l’uranium est inquiétant, mais ça ne fait pas une bombe

L'accumulation de matières fissiles de qualité n'est que la 1ère étape vers la fabrication d'une bombe atomique, mais la violation du JCPOA par Téhéran ne modifie pas le calendrier

Judah Ari Gross

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Machines à centrifuger dans l'installation d'enrichissement d'uranium de Natanz, dans le centre de l'Iran, le 5 novembre 2019. (Organisation de l'énergie atomique d'Iran via AP)
Machines à centrifuger dans l'installation d'enrichissement d'uranium de Natanz, dans le centre de l'Iran, le 5 novembre 2019. (Organisation de l'énergie atomique d'Iran via AP)

L’enrichissement de l’uranium à 60 % par l’Iran ne représente pas seulement la dernière d’une série de violations croissantes de l’accord nucléaire de 2015, mais également le point le plus proche que la République islamique ait jamais atteint pour produire des matières fissiles de qualité militaire.

Pour les pays qui s’opposent à un Iran nucléaire, il s’agit d’une évolution inquiétante, qui rapproche Téhéran de la bombe. Mais ce n’est également qu’une étape, et non la dernière, vers cet objectif.

En février, l’armée israélienne a estimé qu’il faudrait à l’Iran environ deux ans pour produire une bombe nucléaire s’il décidait de le faire. La majeure partie de ce temps serait nécessaire non pas pour produire l’uranium enrichi à 90 % nécessaire à la fabrication d’une arme, mais les autres composants d’un tel dispositif, notamment le détonateur, dont la conception et la construction prendraient, selon l’armée israélienne, quelque 21 mois.

Bien que l’Iran ait fait quelques avancées sur ce front, en entamant au début de l’année, en violation flagrante de l’accord nucléaire de 2015, des recherches sur la fabrication d’uranium métal – un processus consistant à prendre de l’uranium hautement enrichi, sous forme de gaz, et à le transformer en métal solide, nécessaire pour produire le cœur d’une bombe nucléaire – le calendrier général de l’armée israélienne n’a pas changé de manière significative.

Il est important de noter qu’en Israël et aux États-Unis, le constat qui prévaut est que l’Iran n’est pas intéressé – à ce stade – par une « rupture » et par la production d’une bombe nucléaire. L’économie du régime s’est effondrée ces dernières années, en raison des sanctions américaines écrasantes et de la pandémie de coronavirus, ce qui rend la perspective d’un accord diplomatique avec l’Occident, assorti d’un allègement des sanctions et d’investissements internationaux, plus séduisante qu’une arme atomique – du moins pour l’instant.

Vue extérieure du « Grand Hotel Wien » à Vienne, en Autriche, le 9 avril 2021, où se déroulent les négociations nucléaires à huis clos avec l’Iran. (AP Photo/Florian Schroetter)

L’enrichissement à 60 % est une mesure hautement provocatrice, dont les responsables iraniens ont déclaré publiquement qu’elle constituait une réponse à l’attaque israélienne présumée du site nucléaire de Natanz au début du mois. Mais il est également probable qu’elle vise à faire monter la tension pour les négociations en cours à Vienne entre l’Iran et les États-Unis, par le biais d’intermédiaires, concernant un retour mutuel à l’accord de 2015, connu officiellement sous le nom de Plan d’action global conjoint.

Il est à noter que le passage à un niveau d’enrichissement plus élevé n’a pas non plus d’application civile claire, ce qui va apparemment à l’encontre de l’affirmation de longue date de l’Iran selon laquelle son programme nucléaire est destiné à des fins pacifiques.

L’ancien président américain Donald Trump a abrogé l’accord en 2018, imposant de lourdes sanctions à la République islamique et à ses responsables. Cela a incité l’Iran à violer de plus en plus les termes de l’accord, enrichissant plus d’uranium et à des degrés plus importants que ce qui est autorisé par le JCPOA et menant d’autres recherches nucléaires interdites.

Le président américain Joe Biden est déterminé à renouer avec l’accord de 2015. Il a explicitement fixé cet objectif pendant sa campagne et y travaille activement depuis son entrée en fonction, et espère que l’accord servira de point de départ à de nouvelles négociations avec l’Iran.

Il a exigé que l’Iran se remette en conformité avec l’accord avant que les États-Unis ne lèvent les sanctions, alors que Téhéran a exigé exactement le contraire. Mais malgré cette impasse apparente, l’armée israélienne pense que les États-Unis et l’Iran finiront par faire un compromis et revenir au JCPOA. Les deux parties se sont déclarées satisfaites des progrès réalisés lors des pourparlers de Vienne.

Enrichissement

Pour produire une bombe nucléaire, l’Iran aurait besoin d’uranium de qualité militaire, enrichi à 90 %. Sous sa forme naturelle, l’uranium est généralement composé de trois isotopes principaux, l’uranium-238, l’uranium-235 et l’uranium-234, qui se différencient par le nombre de neutrons dans leurs noyaux (146, 143 et 142, respectivement).

Un technicien travaille à l’usine de conversion d’uranium située juste à l’extérieur de la ville d’Ispahan, en Iran, le 3 février 2007. (AP Photo/Vahid Salemi, File)

L’uranium 238 est de loin l’isotope le plus courant, puisqu’il représente plus de 99 % d’un morceau d’uranium donné. Il est radioactif, mais il n’est pas fissile, ce qui signifie qu’il est incapable de déclencher la réaction en chaîne explosive nécessaire à une arme nucléaire. En revanche, l’uranium 235, qui représente moins de trois quarts de pour cent d’un morceau d’uranium, est fissile et constitue l’ingrédient central nécessaire à la fabrication d’une bombe atomique. (L’uranium 234 est encore moins répandu et n’est pas non plus fissile).

Pour extraire l’uranium 235, on utilise de puissantes centrifugeuses qui font tourner l’hexafluorure d’uranium gazeux à une vitesse rapide, jusqu’à ce que les isotopes commencent à se séparer les uns des autres selon leur poids atomique, l’uranium 238, plus lourd, étant poussé vers les parois de la centrifugeuse et l’uranium 235, plus léger, restant vers le centre.

Il s’agit d’un processus lent, qui nécessite plusieurs cycles de centrifugation pour recueillir de plus en plus d’uranium hautement enrichi, c’est-à-dire de l’uranium contenant de plus en plus d’isotopes d’uranium 235.

Enrichi entre 3 et 5 %, l’uranium peut être utilisé pour alimenter la plupart des réacteurs nucléaires. Au-delà de 20 %, l’uranium est considéré comme hautement enrichi et a beaucoup moins d’applications civiles. À un taux d’enrichissement d’environ 90 %, l’uranium est considéré comme de qualité militaire et peut être utilisé pour fabriquer une bombe nucléaire.

Mais l’uranium de qualité militaire ne constitue pas en soi une arme nucléaire. Selon Olli Heinonen, ancien directeur général adjoint de l’Agence internationale de l’énergie atomique, l’Iran pourrait théoriquement produire de l’uranium de qualité militaire en une semaine, mais pas nécessairement en quantité suffisante pour fabriquer une bombe nucléaire.

L’une des raisons pour lesquelles l’Iran aurait choisi d’enrichir l’uranium à des niveaux plus élevés et d’en stocker de plus grandes quantités comme principale forme de violation du JCPOA est qu’il s’agit d’une étape facilement réversible. Comme cela s’est produit lorsque l’Iran a conclu l’accord, l’uranium hautement enrichi peut tout simplement être sorti d’Iran et vendu, probablement à la Russie, ce qui remettrait les pendules à l’heure. Il s’agit d’un geste provocateur de la part de l’Iran sur le front nucléaire, qui vise à accroître les tensions avec ses adversaires, mais qui n’est pas considéré comme aussi important que d’autres aspects de la fabrication d’une arme nucléaire.

« Bien que les accords puissent empêcher la collecte de matières fissiles, certains projets de recherche et de développement sont irréversibles », a déclaré un responsable militaire israélien au début de cette année.

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