Les angles morts de la société américaine capturés par une photographe juive
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Interview'Ce ne sont pas tous des membres du KKK'

Les angles morts de la société américaine capturés par une photographe juive

Naomi Harris, née au Canada, a connu le succès en capturant des sous-cultures moins connues, bizarres, dans le monde entier

  • John Ladd sur son ranch le long de la frontière mexicaine, à Bisbee, dans l'Arizona. A voté Donald Trump. Le 10 mars 2017 (Crédit : Naomi Harris)
    John Ladd sur son ranch le long de la frontière mexicaine, à Bisbee, dans l'Arizona. A voté Donald Trump. Le 10 mars 2017 (Crédit : Naomi Harris)
  • Des républicains de toute une vie,  James Watson et Jeremiah Perry (de gauche à droite, photographiés aux abords du magasin d'alcool où Michael Brown avait été aperçu pour la dernière fois à Ferguson, Missouri. Ont voté Donald Trump. Photo prise le 27 mars 2017 (Crédit : Naomi Harris)
    Des républicains de toute une vie, James Watson et Jeremiah Perry (de gauche à droite, photographiés aux abords du magasin d'alcool où Michael Brown avait été aperçu pour la dernière fois à Ferguson, Missouri. Ont voté Donald Trump. Photo prise le 27 mars 2017 (Crédit : Naomi Harris)
  • Le vétéran du Vietnam Richard Toll Ward,  dans l'Arizona. A voté Hillary Clinton. Le 9 mars 2017 (Crédit : Naomi Harris)
    Le vétéran du Vietnam Richard Toll Ward, dans l'Arizona. A voté Hillary Clinton. Le 9 mars 2017 (Crédit : Naomi Harris)
  • Lilly Elkin et son serpent Eago et Cleo. A Voerland Park à Memphis, Tennessee. A voté pour Donald Trump. Le 21 avril 2017 (Crédit : Naomi Harris)
    Lilly Elkin et son serpent Eago et Cleo. A Voerland Park à Memphis, Tennessee. A voté pour Donald Trump. Le 21 avril 2017 (Crédit : Naomi Harris)

La photographe canadienne Naomi Harris a passé plus de trois mois, au début de l’année 2016, à conduire son véhicule à travers les Etats-Unis dans lequel elle a parfois vécu, garée sur un parking de Walmart. Cela a été la meilleure manière pour elle de rencontrer et de photographier les partisans du président Donald Trump. Elle voulait mieux les connaître – et très spécifiquement savoir ce qui les avait amenés à voter pour le président.

Après avoir grandi en fréquentant un externat juif à Toronto, cette décision prise de dormir dans une voiture peut ne pas aller de soi. Mais au vu du caractère rebelle inné de Harris et de son habitude de quitter furtivement le domicile de ses parents orthodoxes modernes pour partir en escapade dans la voiture de ses amis, il n’est pas surprenant qu’elle ait choisi une voie différente une fois adulte, laissant derrière elle son quartier juif pour se livrer à une carrière de captures d’images – celles de ces personnalités intéressantes rencontrées au fil de la route.

La photographe Naomi Harris avec sa chienne Maggie (Crédit : Erika Larsen)

Harris s’efforce en particulier de faire sortir de l’ombre les sous-cultures de la société, célébrant leur originalité – et parfois leur étrangeté.

Au début de l’année, la photographe (qui est devenue citoyenne américaine en 2013 et passe dorénavant son temps entre Los Angeles et Toronto lorsqu’elle n’est pas sur la route) a vivement attiré l’attention pour une série de portraits de partisans de Trump qu’elle a réalisée à travers tous les Etats-Unis.

Pour Vice, Harris a voyagé seule à travers le pays au cours des 100 premiers jours de la nouvelle administration. Elle a rencontré des gens qui ont voté pour le président en 2016 et elle leur a demandé pourquoi.

« Il s’agissait d’écouter les gens sans les juger et de les laisser parler. C’est ainsi que j’ai pu construire un lien en peu de temps », raconte-t-elle.

Ce projet était l’idée de Harris. Elle avait été surprise par les résultats de l’élection et voulait savoir comment un tel déroulement pouvait avoir eu lieu.

« Cela a été la première élection américaine dans laquelle j’ai voté, et j’étais un grand soutien de Bernie [Sanders]. J’ai été vraiment surprise par les résultats parce que je rencontre beaucoup de gens de l’Amérique profonde. Je voulais pouvoir mettre un visage sur les partisans de Trump. Ce ne sont pas tous des membres du KKK », dit Harris.

La photographe a commencé son voyage de 100 jours à Washington, puis s’est dirigée vers le sud de la Floride avant de s’aventurer à l’ouest le long de la frontière avec le Texas, le Nouveau-Mexique et l’Arizona, pour découvrir où Trump se proposait de construire un mur.

Elle s’est rendue dans le nord de la Californie puis est revenue à travers la « Rust Belt’ – les régions industrielles en déclin – et la « Bible Belt » – où prédomine le protestantisme – avant d’arriver aux chutes du Niagara, dans l’état de New York.

Roger Frederick, du groupe ‘Overpasses for America’, aux abords de Kansas City dans le Missouri. A voté Donald Trump. Photo du 26 mars 2017 (Crédit : Naomi Harris)

« J’ai été surprise de découvrir que la majorité des gens que je rencontrais étaient moins optimistes au sujet de Trump que blasés par le processus politique dans son ensemble. De nombreuses personnes ayant voté pour les Démocrates pendant toute leur vie, ai-je appris, ne pouvaient tout simplement pas voter pour Hillary Clinton… Des Républicains, même certains qui ne pouvaient pas prendre Trump au sérieux, se trouvaient également dans l’incapacité de voter pour elle. D’autres ont estimé que les médias n’avaient pas traité Sanders correctement et plus encore, ils n’aimaient pas la direction empruntée par le parti Démocrate et qu’il continue à suivre », a écrit Harris dans Vice.

Elle a donné comme exemple dans le journal un « musicien et militant des relations interraciales » nommé Daryl Davis qui, selon elle, résume le mieux la situation, « en comparant l’Amérique à un os fracturé qui, au cours de l’histoire, ne s’est jamais correctement consolidé ».

« Parfois, le médecin doit casser l’os à nouveau pour lui permettre de se remettre », lui avait dit Davis. « C’est ce qui doit survenir aux Etats-Unis ».

Le dernier projet indépendant de Harris, EUSA, est un livre de photographies d’un sous-ensemble de personnes, aux Etats-Unis et en Europe, qui aiment se déguiser et jouer à faire semblant – le jeu étant que chaque groupe est obsédé par la culture et l’histoire de l’autre.

Des pom-pom girls néerlandaises, au festival de la Tulipe d’Orange City dans l’ Iowa en 2014 (crédit : Naomi Harris)

Qualifié par sa créatrice de « livre de photos sur les sites européens en Amérique et sur les sites américains en Europe », l’ouvrage se penche sur la manière dont deux sous-cultures séparées par un océan se trouvent influencées par leurs mythologies historiques respectives. Ce qui se traduit par un parc sur le thème du Far-West dans le sud de la Suède, une reconstitution de la guerre civile américaine en république Tchèque et un festival norvégien à Petersburg, en Alaska.

La carrière de Harris a décollé il y a presque 20 ans avec son tout premier succès majeur, une série de photos de personnes âgées qui vivaient à Haddon Hall, une communauté de retraités juifs de Miami Beach, en Floride.

« Je dois beaucoup de choses à cet ouvrage. Il m’a ouvert les portes avec notamment ma première commande pour le New York Times Magazine », dit Harris.

« C’est encore mon projet préféré à ce jour. Je me suis immergée dans ce projet de manière incomparable et j’ai appris à connaître mes sujets pendant plus de deux ans et demi. Ils sont devenus comme des grands-parents de substitution pour moi », raconte-t-elle.

Marie et Sonja au bord de la piscine, à l’hôtel Hall de Miami Beach en 2001 (Crédit : Naomi Harris)

Alors qu’elle vivait à Miami, entre 1999 et 2002, après avoir terminé sa formation au centre international de New York, Harris a vécu auprès des retraités à Haddon Hall pendant deux mois avant d’emménager dans un appartement avec un colocataire israélien.

« Je ne le savais pas mais il était un dealer d’ecstasy. Je veux dire que je ne le savais pas jusqu’à ce que la police vienne faire une opération dans l’appartement », s’amuse Harris.

Ce n’est pas une démarche inhabituelle pour Harris, une femme célibataire de 44 ans, de se plonger dans la vie de ses sujets de manière intime. Pour son ouvrage American Swings, elle a pénétré le monde des citoyens appartenant à la classe moyenne ayant un penchant pour l’accomplissement des tâches du quotidien nus – et l’échange de partenaires sexuels (Seules deux photographies semblent adaptées à une parution dans le Times of Israel.)

« C’est la chose la plus drôle que j’ai vue de ma vie. Peut-être ai-je été attirée par cela à cause de ma vie ennuyeuse, banale. Je suis tellement carrée », explique Harris.

« Ce projet d’échangisme a tué ma libido pendant pas mal de temps », plaisante-t-elle.

Le « capitaine Richey » lors d’une régate nudiste à Miami, en Floride, en juin 2006 (Crédit : Naomi Harris)

Harris dit qu’elle est la plus heureuse lorsqu’elle est sur la route, au volant de sa voiture, avec sa petite chienne Maggie à ses côtés. Voyager autant soulève bien des inquiétudes concernant sa sécurité mais Harris fait confiance à sa « naïveté » et espère que la chance continuera à être de son côté.

« Je pense que les gens sont bons dans leurs coeurs. Il n’y a eu qu’une fois – au cours d’une séance photo pour le projet des échangistes – où j’ai eu un peu peur d’entrer dans cette maison, au milieu d’un marécage éloigné. J’ai averti mon éditeur de là où j’allais au cas où je n’en sorte plus », explique-t-elle.

Harris dit ne pas toujours révéler son identité juive.

« Il faut faire attention avec les racistes », note-t-elle.

Roy et Marilyn Elmer, membres du « Board for Spock Days », à Vulcan, Alberta, en juin 2011 (Crédit : Naomi Harris)

Contrairement à de nombreux photographes intéressés par la jeunesse et par les jeunes, Harris indique que les « millenials » ne sont pas sa tasse de thé.

« Les jeunes d’une vingtaine d’années ou plus me terrifient. Je m’intéresse davantage aux personnes âgées », précise-t-elle.

Harris est flattée d’être comparée à Diane Arbus, la photographe juive américaine qui est décédée en 1971 à l’âge de 48 ans et qui a été félicitée pour ses portraits de marginaux. Arbus a capturé des transgenres, des nains, des artistes de cirque et des géants – dont le « géant juif » Eddie Carmel.

Mais en même temps, Harris n’apprécie pas qu’on lui dise qu’elle copie le travail ou le style d’Arbus. « Arbus a fait des clichés d’échangistes mais je ne l’ai pas imitée », dit-elle.

Trouvant qu’il y a bien moins de choses moins intéressantes dans le monde en raison de l’attention exclusive portée par tous aux smartphones, Harris s’attend à réaliser moins de travaux documentaires à l’avenir.

Auto-portrait avec maman, au Fantasyland Hotel du West Edmonton Mall, à Alberta, en juin 2011 (Crédit : Naomi Harris)

S’inspirant d’un travail qu’elle a effectué pour The Guardian dans lequel elle mettait en scène son propre faux mariage (une enquête sur une tendance présente au Japon, où les femmes célibataires se présentent en robe de mariée à l’occasion d’une séance de photos de mariage), Harris prévoit de retourner son appareil photo vers elle plus souvent.

Parmi ses autres projets au programmé : un voyage en canoë en solitaire au Canada. La photographe prévoit également de s’offrir elle-même comme demoiselle d’honneur à des couples qui se marient à Las Vegas.

Harris, qui est venue quelquefois en Israël, attribue le sens de l’humour et de la dérision qu’elle apporte à ses photographies à ses origines juives. Elles lui ont appris à rire plutôt qu’à pleurer, surtout quand de tristes choses surviennent dans le monde.

« Tout n’a pas à être horrible dans la vie. Je laisse aux autres le soin de documenter sérieusement les choses », dit Harris.

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