Les Juifs américains ont survécu à Nixon, survivront-ils à Trump ?
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Analyse

Les Juifs américains ont survécu à Nixon, survivront-ils à Trump ?

Un aperçu sur la manière dont le candidat républicain a cherché le vote pro-Israël même quand il appelait sa base angoissée et rancunière

Le président élu Donald Trump, entouré de sa famille, s'adresse à ses partisans le soir de l'élection à New York, le 9 novembre 2016. (Crédit : AFP/Timothy A. Clary)
Le président élu Donald Trump, entouré de sa famille, s'adresse à ses partisans le soir de l'élection à New York, le 9 novembre 2016. (Crédit : AFP/Timothy A. Clary)

WASHINGTON (JTA) – En ouvrant une voie étonnante et sans précédent vers la présidence, Donald Trump a affirmé représenter les Américains qui étaient angoissés, rancuniers et prêts à faire des changements radicaux. Leur poids électoral a aveuglé les sondeurs et les experts, et a sidéré beaucoup de juifs, pour qui la base de Trump était largement invisible. Ceci est sur le point de changer irrévocablement.

Voici certaines des questions soulevées par l’exposition de Trump :

Donald Trump dit de bonnes choses sur Israël et joue avec les théories du complot adoptées par les antisémites. Cela peut-il être séparé ?

Trump a gagné la Floride à un cheveu.

En faisant activement campagne pour l’état, il a cherché le soutien de son importante communauté juive, en partie en passant d’une relative froideur à l’égard d’Israël au début de sa campagne à un alignement sur une posture de droite pro-israélienne à la fin : il a critiqué l’accord nucléaire iranien, promis de reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël, et n’a pas insisté sur une solution à deux états au conflit israélo-palestinien.

Les partisans et l'équipe d'Hillary Clinton, candidate démocrate malheureuse à l'élection présidentielle, attendent son discours de concession dans un hôtel de New York, le 9 novembre 2016. (Crédit : AFP/Brendan Smialowski)
Les partisans et l’équipe d’Hillary Clinton, candidate démocrate malheureuse à l’élection présidentielle, attendent son discours de concession dans un hôtel de New York, le 9 novembre 2016. (Crédit : AFP/Brendan Smialowski)

« Nous faisons front, nous devons faire front avec l’Etat d’Israël dans son combat contre les terroristes islamiques », a déclaré Trump lundi matin pendant un meeting à Sarasota. Il a fustigé le bilan du président Barack Obama sur Israël.

Trois semaines avant, même état, West Palm Beach : Trump a impliqué dans un discours Hillary Clinton, sa rivale démocrate, dans une conspiration secrète internationale de banques cherchant à contrôler le monde : des métaphores tout droit sorties du canon antisémite.

« Hillary Clinton rencontre en secret des banquiers internationaux pour comploter pour la destruction de la souveraineté américaine afin d’enrichir ces puissances financières mondiales, ses amis qui ont des intérêts particuliers et ses donateurs », a-t-il déclaré.

Vendredi dernier, il a diffusé une dernière publicité de campagne avec des extraits de ce discours, et y a superposé trois visages de juifs célèbres (encore une fois, sans dire le mot « juif », ni citer les juifs comme une catégorie).

Le discours et la publicité ont été le sommet d’une campagne criblée d’appeaux similaires, dont l’utilisation par Trump sur Twitter d’images qui provenaient de sites internet antisémites.

Plusieurs fois pendant les débats et dans ses discours, il a invoqué les noms de conseillers juifs peu connus de Clinton comme des emblèmes d’abomination.

Les partisans du candidat présidentiel républicain Donald Trump célèbrent sa victoire aux élections américaines à Greenwood Village, dans le Colorado, le 8 novembre 2016. (Crédit : AFP/Jason Connolly)
Les partisans du candidat présidentiel républicain Donald Trump célèbrent sa victoire aux élections américaines à Greenwood Village, dans le Colorado, le 8 novembre 2016. (Crédit : AFP/Jason Connolly)

Les antisémites du mouvement de la droite alternative se sont accrochés sans attendre à ce qui sonnait comme un appeau à leurs oreilles.

Il est tentant de comparer ce dilemme à celui qui s’est posé aux juifs sous le président Richard Nixon, qui était obsédé par ce qu’il pensait être des conspirations contre lui des juifs américains, mais qui adorait leurs cousins israéliens. (Et qui avait également des conseillers juifs à qui il faisait confiance, dont son secrétaire d’Etat, Henry Kissinger.) Les juifs ont survécu à Nixon, et le remercient encore pour la livraison massive d’armes pendant la guerre du Kippour en 1973.

Mais les choses sont différentes pour Trump. Quelle qu’ait été la bizarrerie de Nixon avec les juifs, cela n’a pas pénétré ses campagnes : c’est apparu de manière évidente des années après, quand les cassettes qu’il avait enregistrées qui étaient parsemées d’insultes antisémites sont devenues publiques.

De plus, Nixon était relativement libéral quand il s’agissait des autres minorités. Il est vrai que sous son mandat le parti républicain a poursuivi sa « stratégie du Sud », en envoyant des messages codés aux racistes blancs. Mais ses politiques, notamment la déségrégation et l’investissement dans la croissance d’une classe moyenne noire, sembleraient progressives aujourd’hui.

Le président américain Richard Nixon, premier président en poste à visiter l'Etat juif, arrive en Israël, le 17 juin 1974. (Crédit : GPO)
Le président américain Richard Nixon, premier président en poste à visiter l’Etat juif, arrive en Israël, le 17 juin 1974. (Crédit : GPO)

Trump, au contraire, a à peine codé les messages envoyés sur les autres minorités, particulièrement les hispaniques et les musulmans, mais aussi les noirs. Et il y a aussi le sujet de son bilan de remarques misogynes.

Ceci présente une série de dilemmes aux juifs, les forçant vraisemblablement à évaluer leur identité américaine, forgée par une association étroite avec les mouvements des droits civiques et les mouvements féministes, et leur loyauté envers Israël.

Se rapprocher de Trump pour garder Israël sur son bon côté serait probablement perçu comme une trahison pour une partie importante des communautés hispaniques, afro-américaines et musulmanes, avec qui les électeurs juifs et les organisations pro-Israël ont été désireux de cultiver des relations ces dernières années.

Israël est la patrie juive. Israël est aussi l’étranger. Trump comprend-il cela ?

Trump semble comprendre, au moins dans ses discours les plus récents, l’importance que la plupart de la communauté juive attache à Israël en tant que patrie. Il veut aussi remonter le pont-levis, isoler les Etats-Unis du monde sauvage, ce qui diminuera probablement l’influence américaine.

La communauté pro-Israël centriste, menée par l’AIPAC, a depuis des décennies rendu l’aide à Israël inextricable de la forte présence américaine à l’étranger. Investir dans l’influence américaine au Moyen Orient, en Europe, en Afrique, et en Israël, un allié proche, ne pourrait qu’être bénéfique. L’Amérique pouvait et faisait, et utilisait son influence considérable dans ces régions pour le bénéfice d’Israël.

Qu’est-ce qui retient l’expansion du mouvement de boycott d’Israël ? Qu’est-ce qui entraîne une large coalition de nations à sanctionner l’Iran ? La volonté d’utiliser l’influence américaine sur la scène mondiale et d’étendre les largesses américaines. Diminuez l’influence, et le poids des Etats-Unis diminue lui aussi ; il n’y a pas de bâton sans carottes.

La formule proposée par Trump, et par le parti républicain, qui pendant sa convention a adopté la proximité avec Israël tout en se retirant des engagements américains à l’étranger, est que l’Amérique restera proche d’Israël, quelles que soient les vicissitudes de ses relations avec les autres pays.

Des poupées russes traditionnelles avec le président russe Vladimir Poutine, la candidate démocrate à la présidentielle américaine Hillary Clinton et le président élu Donald Trump, vendues à Moscou, le 8 novembre 2016. (Crédit : AFP/Kirill Kudryavtsev)
Des poupées russes traditionnelles avec le président russe Vladimir Poutine, la candidate démocrate à la présidentielle américaine Hillary Clinton et le président élu Donald Trump, vendues à Moscou, le 8 novembre 2016. (Crédit : AFP/Kirill Kudryavtsev)

Cela pose des questions difficiles à Israël, qui s’irrite de la notion de devoir dépendre d’une grande puissance pour survivre. Cela fait aussi des juifs américains une classe protégée, qui peut demander des faveurs pour sa patrie pendant que les autres minorités ethniques sont isolées, un statut que peu dans la communauté juive américaine accepterait avec joie.

Qu’est-il arrivé aux juifs conservateurs ?

Une bonne partie de la résistance conservatrice à Trump pendant la campagne a été menée par des juifs du mouvement.

Les juifs conservateurs ont au fil des décennies mené les efforts pour rendre le parti plus accessible aux autres minorités, et ont également lutté pour la robuste politique étrangère décrite ci-dessus. (Ces deux postures, le rejet du particularisme racial et la défense d’une influence étendue des Etats-Unis, sont des symboles du néo-conservatisme, un mouvement dans lequel les juifs sont très représentés.)

L’état d’esprit jusqu’à présent était de laisser passer l’élection, d’anticiper la défaite de Trump et de reconstruire le parti.

Trump est à présent le parti. Où vont aller ces conservateurs ?

Qui sont ces gens ?

Trump a exploité de réelles frustrations de l’économie américaine qui, même en pleine croissance, a volé à la classe moyenne les garanties qu’elle tenait autrefois pour acquises : une éducation universitaire pour les enfants, des retraites qui duraient jusqu’à la mort, une vie sans dettes.

Il a également exploité les peurs viscérales d’une partie de la classe moyenne qui est blanche, traditionnelle et chrétienne, auquel le pays a de moins en moins ressemblé ; cette peur que les privilèges que les chrétiens de la classe moyenne n’ont jamais reconnus, la protection de la police sans penser à ce que cela coûtait aux communautés marginalisées, une culture avec des icônes aussi blanche qu’eux, la priorité sur les emplois, se dissipaient.

Le public lève le bras droit comme l'a demandé le candidat républicain Donald Trump pour promettre qu'ils voteront pour lui, pendant un évènement de campagne au CFE Arena, sur le campus de l'université de Floride, à Orlando, le 5 mars 2016. (Crédit : Joe Raedle/Getty Images/AFP)
Le public lève le bras droit comme l’a demandé le candidat républicain Donald Trump pour promettre qu’ils voteront pour lui, pendant un évènement de campagne au CFE Arena, sur le campus de l’université de Floride, à Orlando, le 5 mars 2016. (Crédit : Joe Raedle/Getty Images/AFP)

C’était une catégorie qui dans sa grande partie était invisible pour les juifs, qui sont essentiellement libéraux et confinés aux enclaves côtières.

Comme le reste du pays, les juifs américains doivent à présent faire avec cette population : qui sont-ils ? Quels sont leurs griefs légitimes ? Quelles sont les choses qu’ils cherchent à préserver qui sont exécrables pour les juifs ? Comment réconcilions-nous cela ?

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