Les juifs hongrois en désaccord sur la recherche des victimes de la Shoah
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Les juifs hongrois en désaccord sur la recherche des victimes de la Shoah

Le dernier différend sur la recherche de dépouilles dans le Danube s'inscrit dans le cadre d'une lutte plus large - sur les attitudes envers le gouvernement controversé du pays

Un plongeur de ZAKA explique au ministre de l'Intérieur Aryeh Deri, la procédure de recherche des restes des victimes de la Shoah dans le Danube en Hongrie, en janvier 2019. (Avec l'aimable autorisation de ZAKA)
Un plongeur de ZAKA explique au ministre de l'Intérieur Aryeh Deri, la procédure de recherche des restes des victimes de la Shoah dans le Danube en Hongrie, en janvier 2019. (Avec l'aimable autorisation de ZAKA)

JTA – Les relations entre deux organisations de la fédération juive hongroise se sont récemment détériorées, passant d’un silence de pierre à une querelle acharnée.

La lutte entre Mazsihisz – la Fédération des communautés juives de Hongrie – qui critique le gouvernement hongrois, et l’organisation EMIH [Communauté israélite unie de Hongrie], affiliée au mouvement Habad Loubavitch, qui défend le gouvernement, porte essentiellement sur la coopération et le financement gouvernementaux.

La façon de travailler avec le gouvernement est une question qui divise, à juste titre, dans un pays dont le gouvernement est souvent accusé d’encourager la rhétorique antisémite.

Mais à la fin de la semaine dernière, la lutte s’est détournée de la politique et s’est transformée en un des principaux dilemmes auxquels sont confrontées les populations juives d’Europe orientale : Comment traiter les dépouilles des victimes de la Shoah.

Le différend sur l’attribution d’une sépulture convenable à ces restes marque un nouveau et inquiétant point bas dans la lutte interne, qui a maintenant été élargie pour inclure une question centrale de la foi juive. Elle soulève des inquiétudes quant à la profondeur de la division entre les 100 000 Juifs vivant en Hongrie – de loin la plus grande communauté juive d’Europe centrale.

Le combat pour l’inhumation a commencé par un balayage sonar le 15 janvier du fond du fleuve Danube. Commandée par le chef de l’EMIH, le rabbin Habad Slomó Köves, la recherche s’est terminée sans atteindre son objectif d’identifier les ossements de certaines des milliers de personnes que des collaborateurs nazis ont tuées et jetées dans le fleuve pendant Ia Shoah.

Mais ce qui a commencé comme un exemple de technologie innovante utilisée pour rendre dignité aux victimes non enterrées s’est rapidement transformé en un échange véhément qui a fait intervenir même Aryeh Deri, le ministre israélien de l’Intérieur.

Le ministre de l’Intérieur Aryeh Deri s’exprime dans une déclaration vidéo au bord du Danube en Hongrie, le 14 janvier 2019. (Capture d’écran/Twitter)

Cette opération de recherche « est une atteinte au calme et à la dignité des morts juifs ou non juifs qui pourraient être retrouvés », a écrit Mazsihisz au lendemain de l’exploration. « De plus, elle enfreint la halakha, ou loi juive orthodoxe, a déclaré la fédération dans son communiqué. Le rabbin Zoltán Radnóti, président du conseil rabbinique de Mazsihisz, a indiqué à JTA que tout ossement trouvé serait probablement celui d’un des milliers de soldats et civils non juifs allemands, soviétiques et locaux qui ont péri en se battant sur la rive du fleuve.

« Allons ! », a-t-il dit à JTA, « le Danube n’est pas un cimetière. C’est une rivière au courant rapide. »

Mazsihisz lui-même a organisé en 2016 une inhumation juive pour les ossements qui avaient été trouvés dans le Danube en 2011 dans le cadre de rénovations des fondations du pont Margaret, à Budapest. « Nous avons eu une cérémonie d’inhumation multiconfessionnelle, avec deux prêtres et des rabbins de diverses obédiences », expliqua Radnóti à propos de la cérémonie. « C’est vrai qu’il s’agissait probablement de Juifs, mais la vérité est qu’il n’y a aucun moyen d’en être certain ».

Köves a précisé que la plupart des personnes tuées dans le Danube étaient juives. Il a mentionné les tests ADN effectués sur les ossements trouvés en 2011. Sur les 15 personnes identifiées à partir des ossements, au moins neuf avaient un ADN juif ashkénaze, indiquaient les tests.

Les deux protagonistes rappellent les principes de la halakha, selon lesquels les ossements doivent être enterrés lorsqu’il existe un danger pour la dignité des morts, mais interdisent de déranger les restes des Juifs sauf dans des cas extrêmes.

L’EMIH, pour sa part, a qualifié la mission de récupération d’accomplissement de la « grande mitzvah [obligation religieuse] qui consiste à inhumer les victimes ».

Une jeune fille juive hongroise, couverte d’un drapeau israélien, devant le mémorial de chaussures commémorant les victimes de la Shoah sur la rive du Danube lors de la commémoration de la Journée de la Shoah en Hongrie, mercredi 16 avril 2008 à Budapest (AP Photo/Bela Szandelszky)

Mais le cœur du différend entre l’EMIH et Mazsihisz n’est pas la halakha. Il s’agit plutôt d’une lutte sur les attitudes à l’égard du gouvernement hongrois controversé et de son financement des groupes juifs, où l’EMIH semble clairement favorisée.

« Ce combat autour du Danube fait partie d’un combat plus vaste », a reconnu Radnóti.

Les deux groupes se sont récemment affrontés publiquement au sujet de la prise en charge par EMIH d’un musée de la Shoah financé par l’État. La personne à la tête du musée, Maria Schmidt, est une historienne de droite qui a été accusée de dénaturer la Shoah. Dans ce contexte, Mazsihisz a critiqué la décision de l’EMIH de diriger le musée de la Maison du Destin, qui n’a pas encore ouvert ses portes.

« Il n’y a aucune chance que ce musée fonctionne de manière indépendante », a déclaré M. Radnóti en expliquant les objections de sa fédération. Mais l’EMIH a déclaré qu’elle aurait toute discrétion sur le contenu du musée.

Pour ceux qui cherchent l’unité parmi les Juifs, les luttes internes sur la mémoire de la Shoah sont douloureuses. Mais en Hongrie, la politique s’est transformée en désaccords sur l’un des fondements de la vie juive.

Deri, qui dirige le Shas, parti séfarade orthodoxe d’Israël, a décidé de s’engager dans la lutte et d’en faire un conflit religieux interconfessionnel avec un communiqué qui a qualifié à tort Mazsihisz de communauté « Réformée ». (Mazsihisz compte de nombreux membres du courant du Judaïsme néologue, un mouvement endémique assez libéral mais beaucoup plus proche des courants du judaïsme orthodoxe moderne que du judaïsme réformé ou Conservative [Massorti]).

« J’ai été profondément choqué par le communiqué [de Mazsihisz], dans lequel il a utilisé de faux prétextes pour s’opposer, en violation de la conscience juive, à l’enterrement des restes des martyrs », écrit Deri. « Il est choquant et épouvantable que certains se livrent à des règlements de comptes politiques sur le dos de ceux qui ont été assassinés pendant la Shoah », a-t-il ajouté.

Radnóti a indiqué que la description que Deri a faite de Mazsihisz était « une forme dégoûtante de diffamation ».

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