Les stratégies de Washington pour amener les Palestiniens à négocier
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Analyse

Les stratégies de Washington pour amener les Palestiniens à négocier

Alors que Trump brandit le bâton, menaçant de couper son aide, son envoyé Greenblatt juge que le meilleur moyen de promouvoir la paix est de promettre beaucoup de carottes

Raphael Ahren

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le président américain Donald Trump lors d'une rencontre bilatérale avec le Premier ministre israélien en marge de la réunion annuelle du Forum économique mondial de Davos,en Suisse, le 25 janvier 2018 (Crédit :   AFP PHOTO / Nicholas Kamm)
Le président américain Donald Trump lors d'une rencontre bilatérale avec le Premier ministre israélien en marge de la réunion annuelle du Forum économique mondial de Davos,en Suisse, le 25 janvier 2018 (Crédit : AFP PHOTO / Nicholas Kamm)

Le président américain Donald Trump a récemment reconnu que l’accord de paix israélo-palestinien qu’il avait espéré faciliter pourrait, en définitive, ne pas se réaliser.

En raison de la fureur de Ramallah suite à sa reconnaissance de Jérusalem en tant que capitale israélienne, les négociations pré-requises pour aboutir à un tel accord pourraient ne jamais se tenir, a-t-il admis lors d’une réunion avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu en marge du Forum économique mondial de Davos, en Suisse.

« Je ne sais pas si elles auront jamais lieu », a dit Trump.

Son envoyé missionné pour la paix au Moyen-Orient Jason Greenblatt continue toutefois à persévérer, voyageant dans le monde pour assurer la promotion de la quête du président – que certains pourraient qualifier de chimérique – de l’accord ultime.

Greenblatt défend avec loyauté et fermeté l’initiative sur Jérusalem de Trump mais son travail avec les parties sur le terrain semble adopter une approche différente de celle du président américain.

Tandis que l’occupant de la Maison Blanche estime que la question de Jérusalem « n’est plus sur la table », son envoyé a souligné cette semaine que l’administration n’avait pas opté pour un positionnement déterminant les frontières de la municipalité et que le statu-quo sur les lieux saints devait rester tel quel.

Trump a menacé la semaine dernière, de manière spectaculaire, de couper l’aide financière versée à l’Autorité palestinienne qui refuse de coopérer, affirmant que ceux qui fustigent la politique américaine ne doivent pas s’attendre à bénéficier de ses dons généreux.

« Nous leur donnons des montants énormes, des centaines de millions de dollars par an. L’argent est sur la table », a-t-il dit, laissant entendre qu’il souhaitait frapper les Palestiniens là où ça fait mal s’ils n’abandonnaient pas leur positionnement envers les négociations de paix sous les auspices des Etats-Unis. « Pourquoi devrions-nous faire ça pour un pays si lui ne veut rien faire pour nous ? »

Cette approche semble diamétralement opposée à la stratégie de paix de Greenblatt, qui semble se fonder en premier lieu sur l’amélioration de la qualité de la vie des Palestiniens en octroyant plus d’aides en dollars aux projets entrepris en Cisjordanie et à Gaza.

L’envoyé spécial américain Jason Greenblatt (C) serre la main du président de l’Autorité palestinienne des Eaux Mazen Ghunaim lors du lancement d’un projet d’amélioration de l’accès au traitement des eaux usées pour les agriculteurs palestiniens, le 15 octobre 2017 dans la ville de Jéricho Banque. (AFP / Jaafar Ashtiyeh)

La mission de Greenblatt présente actuellement deux composantes : Tout d’abord, expliquer fidèlement les déclarations et les initiatives prises par son boss. Deuxièmement, faire le travail de terrain nécessaire pour se rapprocher de cet accord ultime.

« Malgré les critiques qui ont suivi la reconnaissance par le président Trump de Jérusalem en tant que capitale israélienne, j’ai vu en majorité une réceptivité croissante à la paix dans toute la région », a indiqué Greenblatt lors d’une récente conférence sécuritaire à Tel Aviv.

« Au cours de mes voyages, j’ai vu des Israéliens, des Palestiniens et des Arabes, jeunes et vieux, laïcs et religieux, musulmans, chrétiens ou Juifs, se montrer de plus en plus inspirés par la possibilité de la paix. Le président Trump a réussi à faire tourner les regards et les énergies vers cette tâche de la paix. Il est clair que les actions et le langage employés par le président Trump ont modifié les attentes sur ce qui est possible. Il a revitalisé le débat et la langue de la paix dans la région ».

Ce désir actuel de paix « reflète l’approche peu orthodoxe du président dans la région », a-t-il ajouté.

Les anciennes « tentatives bien intentionnées » visant à mettre un terme au conflit ont échoué, ce qui est la raison pour laquelle Trump a la certitude qu’un « nouveau mode de pensée et des décisions audacieuses sont nécessaires… Et nous avons agi conformément à cette orientation », a affirmé Greenblatt.

Plutôt que d’imposer une solution depuis l’extérieur, les Israéliens et les Palestiniens doivent avoir « l’espace pour prendre leurs propres décisions sur leur avenir », a-t-il continué. Au lieu de blâmer une partie ou une autre pour l’échec des pourparlers, « nous devons nous concentrer sur le déverrouillage de nouveaux secteurs de coopération qui bénéficieront aux Palestiniens et aux Israéliens ».

Les Etats-Unis soutiendront donc « ce sur quoi les deux parties conviendront », a déclaré Greenblatt. « Nous n’imposerons un accord à aucune partie. Mais nous savons que le désir de paix est réel, qu’il est puissant et qu’il ne doit pas être entravé ».

Evoquant ce qui aura déclenché un contretemps majeur dans les efforts de paix de l’administration, Greenblatt a estimé que la décision prise par Trump le 6 décembre sur Jérusalem ne préjugeait d’aucun accord de statut final, « notamment des frontières spécifiques de la souveraineté israélienne à Jérusalem ».

Il est facile de s’éloigner de la table. Mais cela n’aide personne et cela réduit – ou fait peut-être disparaître – les chances d’accomplir un accord de paix.

La reconnaissance américaine de Jérusalem en tant que capitale israélienne ne signale pas « une partialité quelconque envers une partie » et ne signifie pas davantage que les Etats-Unis abandonnent le processus de paix, a-t-il dit.

« Les Etats-Unis sont plus engagés que jamais à trouver un accord qui puisse garantir un avenir pacifique et prospère aux Israéliens et aux Palestiniens. C’est pour cela que cette administration continue à oeuvrer au développement d’un plan de paix qui puisse amener les deux parties à la table des négociations ».

Malgré les réactions négatives à l’annonce sur Jérusalem de Trump, « nous avons continué à travailler dur et nous n’avons pas dévié un moment de nos efforts en ce qui concerne le plan de paix », a déclaré Greenblatt aux participants de l’Institut des études de sécurité nationale.

« C’est facile de s’éloigner de la table. Mais ça n’aide personne et cela réduit ou peut-être même fait disparaître les chances de réalisation d’un accord de paix global. Et ça serait terrible pour les Palestiniens ».

Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, à droite, avec Jason Greenblatt, conseiller et envoyé spécial du président américain pour les négociations internationales, au bureau d’Abbas à Ramallah, en Cisjordanie, le 14 mars 2017. (Crédit : WAFA)

Tandis que Greenblatt a dit tout cela à Tel Aviv, il a donné l’impression de s’adresser à un public palestinien.

Le jour suivant, Greenblatt a participé à une session extraordinaire du comité de liaison Ad Hoc (AHLC), un groupe de donateurs majeurs de l’AP, qui a eu lieu à Bruxelles.

Lors de la réunion – à laquelle s’est rendu le ministre israélien à la Coopération régionale Tzachi Hanegbi, le ministre de l’AP Rami Hamdallah et d’autres hauts responsables palestiniens – Greenblatt a répété de nombreuses choses qu’il avait dites à Tel Aviv.

Néanmoins, à Bruxelles, il est rentré bien davantage dans les détails de ses initiatives menées sur le terrain pour faire avancer le processus de paix en améliorant la qualité de vie des Palestiniens.

Il a reconnu que peu de progrès avaient été réalisés depuis la dernière réunion du comité mais il a salué des réussites « marginales » comme la mise en place de la 3G en Cisjordanie.

« Mais il reste de nombreux domaines dans lesquels nous devons faire mieux – beaucoup mieux », a-t-il dit, citant par exemple la nécessité de mener à bien des accords qui amélioreraient la distribution de l’électricité et de l’eau dans les Territoires palestiniens.

« Nous devons utiliser l’année à venir pour profiter des opportunités émergentes. Travailler à améliorer le commerce palestinien avec les pays voisins serait une avancée importante vers la stabilisation de l’économie palestinienne », a dit Greenblat.

Plus important peut-être, a-t-il ajouté, le situation humanitaire à Gaza qui a besoin d’être améliorée.

« Le président Trump veut véritablement aider », a-t-il expliqué.

« Le temps est venu de se consacrer à nouveau à la facilitation des investissements dans une nouvelle infrastructure qui offrira aux habitants de Gaza plus d’électricité et plus d’eau », a-t-il ajouté.

« Les Etats-Unis sont le plus important donateur auprès des Palestiniens dans l’histoire et en tant que tels, nous n’avons pas à recevoir de leçons sur notre aide financière »

Les Etats-Unis sont prêts à travailler avec Israël, l’AP et de nombreux autres acteurs sur la scène internationale pour faire avancer plusieurs projets qui amélioreraient la qualité de vie des Palestiniens, a-t-il promis.

Greenblatt a alors abordé le sujet qui fâche : La menace répétée de Trump de couper l’aide aux Palestiniens, une menace qui a déjà été partiellement mise en oeuvre avec le retrait d’environ 100 millions de dollars de financement à l’agence des Nations unies qui a la charge des réfugiés palestiniens (UNRWA).

« Tandis que nous comprenons que certains puissent être en désaccord avec notre approche de Jérusalem et notre approche du processus de paix, personne – personne – ne peut dire de manière crédible que nous n’avons pas honoré nos engagements financiers envers les Palestiniens », a dit Greenblatt.

« Les Etats-Unis sont le plus important donateur auprès des Palestiniens dans l’histoire et en tant que tels, nous n’avons pas à recevoir de leçons sur notre aide financière », a-t-il poursuivi.

Mais Trump, conscient de sa cote de popularité plus que médiocre parmi les Palestiniens, considère à l’évidence que son principal levier d’influence pour ramener ces derniers à la table des négociations est l’aide américaine.

« Nous leur donnons des centaines de millions de dollars d’aides et en soutien », a dit le président la semaine dernière à Davos, « et cet argent ne leur sera pas versé à moins qu’ils ne viennent négocier la paix ».

Certains observateurs ont pu être tentés de rejeter les propos inappropriés du président en disant qu’ils ont été tenus sous l’impulsion du moment et qu’ils ne décrivent pas convenablement les objectifs de politique étrangère poursuivis par la Maison Blanche. Dans ce contexte, on peut faire le parallèle avec le tweet écrit au mois d’octobre dernier par Trump dans lequel il disait que son ministre des Affaires étrangères, Rex Tillerson, « perdait son temps à essayer de négocier » avec la Corée du nord.

Mais mardi, durant son discours minutieusement préparé de l’Etat de l’union, Trump a souligné qu’il envisageait de manière sérieuse un retrait des aides aux pays qui se mettaient en travers de son agenda, demandant au congrès de « s’assurer que les dollars de l’aide étrangère américaine serviront toujours les intérêts américains, et qu’ils iront aux amis de l’Amérique et non à ses ennemis ».

Que cela ait été une décision consciente ou que les choses aient simplement tourné ainsi par hasard, l’administration a adopté une politique de la carotte et du bâton face au refus des Palestiniens. Et tandis que Trump brandit le bâton, Greenblatt promet les carottes.

« Ces différentes manières de s’adresser aux Palestiniens ne sont pas forcément en contradiction », a dit Eytan Gilboa, expert des relations américano-israéliennes à l’université de Bar-Ilan.

« Greenblatt dit que les Palestiniens souffrent et que s’il viennent à la table, on les aidera. Trump dit pour sa part que s’ils ne viennent pas, ils souffriront encore davantage. Ce sont vraiment les deux facettes de la même pièce ».

Jusqu’à présent, Ramallah n’a rien répondu à ces deux approches. Mais cela n’empêchera pas Greenblatt d’essayer.

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